En Inde, la plus grande grève générale du monde

L’Inde s’inscrit dans l’Histoire syndicale avec la plus grande grève générale du monde

Activistes du Parti Communiste Indien à Kolkata © Bikas Das-AP Activistes du Parti Communiste Indien à Kolkata © Bikas Das-AP

Je republie une traduction que j'ai faite pour la Gazette Debout. Cet article est une tribune de l’intellectuel et journaliste Vijay Prashad sur la plus grande grève générale de l’histoire. Elle s’est déroulée début septembre en Inde et quasiment personne n’en a entendu parler. Cette tribune a été initialement publiée par AlterNet sous le titre India is Making Labor History With the World’s Largest General Strike. Elle a été republiée par la Gazette Debout dans la rubrique Lutte d'Ailleurs.

Vijay Prashad est professeur d’études internationales au Trinity College de Hartford, dans le Connecticut (USA). Il se définit lui-même comme un intellectuel marxiste. Il est l’auteur de 18 ouvrages, dont Arab Spring, Libyan Winter (AK Press, 2012), The Poorer Nations : A Possible History of the Global South (Verso, 2013) et The Death of a Nation and the Future of the Arab Revolution (University of California Press, 2016). Ses contributions sur AlterNet sont publiées tous les mercredis.

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L’Inde s’inscrit dans l’Histoire syndicale avec la plus grande grève générale du monde

Ne pouvant donner un chiffre précis, les leaders syndicaux sont réticents à dire combien de personnes arrêtèrent de travailler le 2 septembre 2016. Dix-septième grève générale depuis l’adoption par l’Inde de sa nouvelle politique économique en 1991, tout le monde s’accorde néanmoins pour dire qu’elle est la plus grande de l’histoire du pays. Les médias dominants, peu connus pour leur amour de la grève, rapportent que le nombre de grévistes dépassa les 150 millions de travailleurs. Certains journaux suggèrent même que 180 millions d’Indiens cessèrent le travail, ce qui confirmerait que cette grève fut la plus grande de l’histoire indienne.

Malgré cela, elle n’a reçu que peu d’attention de la part des médias. Il y eut peu de unes, encore moins d’images des travailleurs en marche en-dehors de leurs usines vides, des banques silencieuses ou des stations de bus. La sensibilité individuelle des journalistes peut rarement s’exprimer au-delà du mur de cynisme construit par les propriétaires de presse.

Pour eux, les travailleurs en lutte ne font que perturber la routine de la vie quotidienne. Pour les médias dominants, il est préférable de présenter les grèves comme un problème, comme une nuisance pour les citoyens, qui semblent vivre loin des travailleurs. C’est l’indignation de la classe moyenne qui définit la couverture médiatique d’une grève. On ne s’intéresse pas aux problèmes qui entraînent les travailleurs vers ce type d’action. Cela n’est pas vu comme un moyen nécessaire pour que les travailleurs puissent exprimer leurs frustrations et leurs espérances. Les drapeaux rouges, les slogans, les discours sont dépeints avec embarras, comme si détourner les yeux des problèmes suffisait à les faire disparaître.

La grève à Ahmedabad © Amit Dave La grève à Ahmedabad © Amit Dave

Dénuement

Selon le rapport d’un bureau de conseil de renommée internationale publié il y a quelques années, 680 millions d’Indiens vivent dans le dénuement. C’est donc plus de la moitié de la population totale, qui serait dénuée de tout : de nourriture, d’énergie, de logement, d’eau potable, d’assainissement, de systèmes de soins, d’éducation et de sécurité sociale. La plupart des travailleurs et des paysans indiens forment la grande majorité de ces démunis. Quatre-vingt dix pour cent des travailleurs du pays sont dans le secteur informel, où les protections sur les lieux de travail sont minimales et le droit de former des syndicats virtuellement inexistant.

Ces travailleurs ne sont pas des laissés-pour-compte de l’agenda pour la croissance de l’Inde, ils en sont la base. En 2002, la Commission Nationale sur le Travail énonçait que « dans le futur, la principale source de travail pour tous les Indiens » serait dans le secteur informel. Ce secteur représente déjà plus de la moitié du Produit National Brut. L’avenir du travail indien est un secteur informel saupoudré de quelques droits pour empêcher les violations de la dignité humaine de sombrer dans le grotesque. Pour les travailleurs indiens, l’espoir n’a simplement pas été inscrit à l’agenda du système actuel.

De nouveau hors du pays pour son interminable tour du monde, le Premier ministre Narendra Modi ne tient pas compte de ces travailleurs. Son objectif est l’augmentation du taux de croissance de l’Inde. D’après l’exemple qu’il a laissé en tant que Ministre en Chef de l’État du Gujarat, cela s’obtient en cannibalisant les droits de travailleurs et les moyens de subsistance des pauvres.

Vendre les biens de l’État, obtenir des accords extrêmement lucratifs avec des compagnies privées et ouvrir les portes de l’économie indienne aux investissements directs étrangers sont les mécanismes qui augmentent le taux de croissance. Comme le reconnaît même le Fonds monétaire international, aucune de ces stratégies n’apportera l’égalité sociale. Cette politique de croissance mènera vers plus d’inégalités, vers moins de pouvoir pour les travailleurs et vers plus de dénuement.

Lutte des classes

Seulement 4% des travailleurs indiens sont syndiqués. Si ces syndicats luttaient uniquement pour défendre les droits de ces travailleurs, leur puissance n’irait qu’en diminuant. Depuis la libéralisation de l’économie indienne en 1991, les syndicats ont perdu énormément de leur pouvoir. La Cour Suprême a rendu plusieurs jugements contre la démocratie syndicale et la chaîne de production globale dresse les travailleurs indiens contre ceux du reste du monde, affaiblissant encore davantage les syndicats.

Il faut mettre au crédit des organisations syndicales indiennes de s’être tournées, à des rythmes différents, vers les travailleurs et paysans du secteur informel. C’est en s’intéressant à leurs conditions de travail que ce qu’il reste de pouvoir aux syndicats pourra croître. C’est en s’adressant à l’immense masse des travailleurs et paysans qu’ils pourront les attirer vers la culture syndicale et la lutte des classes.

La lutte des classes n’est pas une invention des syndicats ou des travailleurs. C’est la réalité du travail au sein du système capitaliste. Le capitalisme achète la main d’œuvre des travailleurs et cherche à la rendre la plus productive et la plus efficace possible. Il récupère ensuite les gains de cette productivité et laisse le travailleur retourner dans son bidonville la nuit, pour qu’il trouve la force de revenir travailler le lendemain.

L’essence de la lutte des classes se trouve dans cette pression vers plus de productivité et dans l’accaparement des gains de productivité par le capitalisme. Quand le travailleur veut une plus grande part de la production, le capitaliste ne l’écoute pas. Inventée au 19° siècle, c’est la grève qui permet aux travailleurs d’élever la voix et d’entrer consciemment dans la lutte des classes.

En Inde, la première grève remonte à avril-mai 1862, quand les cheminots de la Howrah Railway Station cessèrent le travail pour réclamer la journée de 8 heures. Les nuisances que la grève apportent à la classe moyenne doivent être mises en balance avec les « nuisances » quotidiennes endurées par les travailleurs lorsque leur productivité est confisquée par les capitalistes.

Ces travailleurs de 1862 ne voulaient plus de ces interminables journées de 10 heures qui les privaient de leur propre vie. La grève leur a permis de dire qu’ils ne travailleraient pas plus de 8 heures par jour. Les critiques de la grève diront certainement qu’il y a d’autres moyens de se faire entendre. Mais aucune autre façon n’est possible pour les travailleurs, qui n’ont ni le pouvoir politique permettant le lobby, ni le pouvoir économique permettant de dominer les médias. A part ces moments de grève, ils sont silencieux.

Mineurs de charbon indiens © INDIATV Mineurs de charbon indiens © INDIATV

Du Gujarat au Kerala

Les travailleurs du Gujarat, l’état d’origine de Narendra Modi, se joignirent à la grève avec enthousiasme. On trouva parmi eux plus de 70 000 travailleurs du secteur de la restauration et des gardes d’enfants, ainsi que les dockers du port de Bhavnagar. Les vendeurs textiles du Tamil Nadu et les ouvriers des usines automobiles du Karnataka fermèrent leurs portes. Les employés des banques et des assurances rejoignirent les opérateurs des métiers à tisser et les mineurs des mines de fer. Les travailleurs dans le secteur des transports de tout le pays décidèrent de rester hors de leurs dépôts de bus ou de camions. Les syndicats communistes firent front avec les autres syndicats pour assurer à la grève la plus grande mobilisation possible.

Chaque syndicat local portaient dans cette grève ses propres demandes, ses propres préoccupations et frustrations. Mais la plus grande revendication concernait la demande de démocratie sur les lieux de travail, une meilleure redistribution de la richesse et un paysage social moins toxique. Au travers de leurs syndicats, les travailleurs amenèrent leurs demandes en 12 points au gouvernement, qui les a purement et simplement ignorées. A la dernière minute, quand il devenait évident que la mobilisation allait être importante, le gouvernement essaya de concéder quelques petites mesures.

Cela ne fut pas suffisant. Les syndicats les prirent pour une insulte. Il n’y avait aucune espérance que la grève en elle-même allait mener le gouvernement à faire de grandes concessions. Après tout, l’année dernière, 150 millions de travailleurs se mirent en grève sans que les autorités ne modifient leur politique anti-travailleurs. Bien au contraire, le gouvernement de Narendra Modi approfondit son implication à mener les « réformes du marché du travail », dans le but d’éviscérer les syndicats et de favoriser les licenciements sans contrôle.

Cette grève prouve que les travailleurs indiens ne sont pas morts et restent conscients de la lutte des classes. Ils ne se sont pas soumis à la « Réalité ». En 1991, quand le gouvernement décida d’ouvrir l’économie aux intérêts turbulents du capital global, les travailleurs se rebellèrent. En août 1992, les ouvrier du textile de Bombay descendirent dans la rue en sous-vêtements. Ils déclarèrent que le nouvel ordre les laisserait tomber dans la plus abjecte des pauvretés. Leur geste symbolique d’hier est la réalité d’aujourd’hui.

Cet article a été traduit par Julien pour Gazette Debout avec l’accord de son auteur. Il ne serait être reproduit sous aucune forme sans son accord préalable.

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