Les Argentines manifestent contre le capitalisme patriarcal

Le 19 octobre 2016, les femmes argentines se sont mises en grève pour demander la fin de la violence, des salaires décents ainsi que le droit à la contraception.

Dernière traduction pour Luttes d'Ailleurs, publiée dans la Gazette Debout, cet article est initialement paru dans Jacobin Mag, sous le titre Not One Less. Écrit par Luciana Zorzoli, il nous fait prendre connaissance de la lutte des femmes argentines contre la violence, les inégalités et le capitalisme patriarcal.

Des miliers de femmes se rassemblent autour de l'Obélisque le 19 octobre 2016 contre les féminicides © LA NACION / Fabián Marelli Des miliers de femmes se rassemblent autour de l'Obélisque le 19 octobre 2016 contre les féminicides © LA NACION / Fabián Marelli

À la mi-octobre, la pluie se déversait sur toute l'Argentine. Cela n'a pas empêché des centaines de milliers de femmes, toutes de noir vêtues, de manifester lors d'une grève générale contre la violence patriarcale.

« Nous faisons la grève », disaient les organisatrices à la fin de la marche. « Nous, les femmes au foyer, les travailleuses du secteur informel ou formel, les professeurs, les membres de coopératives, les universitaires, les sans emploi, les journalistes, les activistes, les artistes, les mères et les filles, les employées de maison… Nous sommes des femmes, des trans-genres, des lesbiennes. »

L'arrêt de travail national d'une heure, suivi par une manifestation monstre dans les rues, a été lancé en réponse à la montée de la violence contre les femmes. Utilisant les hashtags #niUnaMenos, #paroNacionalDeMujeres et #vivasNosQueremos (« pas une en moins », « grève générale des femmes », « nous voulons être en vie »), elle a été organisée en moins de 6 jours, en réaction au meurtre brutal de Lucia Perez, une adolescente qui a été droguée, violée et torturée avant d'être tuée dans la ville côtière de Mar del Plata.

Mais les revendications sont beaucoup plus larges et cette grève les a placées sur le devant de la scène argentine. Leurs échos peuvent maintenant s'entendre dans toute l'Amérique Latine. La grève participe à la Marée Violette, les groupes féministes s'identifiant à cette couleur, qui tente de s'en prendre au capitalisme patriarcal.

Uniquement lors du mois d'octobre, 33 femmes ont été assassinées en Argentine, montrant une augmentation évidente de la violence de genre. Le mouvement veut aborder cette question en allant au-delà des simples réponses policières et judiciaires. La première action de masse contre les violences de genre a eu lieu en juin 2015, lorsque les organisatrices présentèrent une liste de demandes à l’État et aux citoyens destinée à confronter le patriarcat à tous les niveaux.

L'Argentine possède une longue histoire d'activisme féministe. Ce nouveau regain prend sa source dans l'Encuentro Nacional de Mujeres, organisé en rotation dans différentes villes depuis 1986, par des groupes de travail auto-organisés. De nouvelles initiatives émergèrent de ces rencontres, y compris la campagne nationale pour la légalisation de l'avortement qui débuta en 2003.

La campagne comprend plus de 350 organisations qui se battent pour le droit d'avorter en sécurité, gratuitement et librement dans les hôpitaux publics. Dans un pays où meurt une femme tous les deux jours lors de tentatives d'avortement illégales, la demande est pressante. Les partis politiques et le Congrès continuent néanmoins de refuser le débat sur le sujet.

De plus, le mouvement dénonce le gouvernement pro-austérité du président Mauricio Macri, ainsi que le sexisme à l’œuvre dans le marché du travail et au sein de l’État. Le système judiciaire et politique argentin subordonne les problèmes des femmes au leadership masculin. La Marée Violette veut démanteler les structures des agendas sociaux et politiques. Elle demande des remèdes, afin de résoudre des problèmes qui vont au-delà de la violence de genre.

Le 3 juin 2015, lors de la manifestation #NiUnaMenos à Buenos Aires © Colectivo La Luz Le 3 juin 2015, lors de la manifestation #NiUnaMenos à Buenos Aires © Colectivo La Luz

Les demandes des participantes relatives au travail sont par exemple peu discutées lorsqu'on parle du mouvement. Les femmes argentines, comme partout dans le monde, connaissent des taux de chômage et de travail informel plus élevés que les hommes. Elles accomplissent 76 % des travaux domestiques non rémunérés. Selon les chiffres officiels, elles travaillent en moyenne deux heures de plus par semaine pour des revenus 27 % inférieurs à ceux des hommes.

Les grévistes demandent donc l'égalité des salaires entre hommes et femmes, la fin du travail précaire et informel, des congés parentaux plus longs incluant les pères, des garderies, des poursuites effectives en cas de discrimination, d'abus et de violence sur les lieux de travail.

Les organisatrices ont présenté leurs doléances au gouvernement, mais le problème vient également des syndicats officiels argentins. À l'heure actuelle, les directions syndicales tentent d'empêcher toute protestation contre le nouveau gouvernement. Ils soutiennent par exemple la décision de la Cour Suprême qui n'autorise que les syndicats reconnus par l’État à lancer des appels à la grève. Cette décision n'empêche pas uniquement les travailleuses non syndiquées, plus nombreuses que leurs homologues masculins, de lancer des arrêts de travail. Elle diminue également le pouvoir de la base syndicale en lui demandant d'obtenir l'accord de la direction avant d'agir.

Cette décision de la Cour Suprême, rendue en juin 2016, rendrait l'abandon des lieux de travail, pratique de longue tradition en Argentine, simplement illégal. Cette décision est politiquement motivée par la multiplication des actions indépendantes au sein de l'industrie, en réaction spontanée aux vagues de licenciements qui ont suivi l'élection du président Mauricio Macri.

Le 3 juin 2015, sous le signe #NiUnaMenos, les villes de toute l'Argentine se mobilisèrent contre la violence de genre. © Flor Downes Le 3 juin 2015, sous le signe #NiUnaMenos, les villes de toute l'Argentine se mobilisèrent contre la violence de genre. © Flor Downes

Par conséquent, le Ministère du Travail a encouragé les poursuites à l'encontre des dirigeants syndicaux indépendants et de gauche, tout en établissant une « table de discussions » avec la direction toute masculine de la Confederación General del Trabajo, principale centrale syndicale du pays. Ce groupe a sollicité le conseil de la hiérarchie catholique, renforçant ainsi le conservatisme patriarcal au sein de l’État et du mouvement syndical.

La Marée Violette lutte contre la montée de la misogynie dans le pays et contre les politiques d'austérité. Les femmes qui ont participé à cette grève d'un jour ont défié le monopole des syndicats sur les tactiques de grèves, ont remis en question le contrôle masculin des directions et l'agenda du mouvement syndical contrôlé par les hommes. Avec un peu de chance, le 19 octobre n'est que le début.

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