Déprime

Mets-moi un gros rouge, s'il te plaît. J'me sens pas bien....

Rouge et revolver © Raoul Rivages Rouge et revolver © Raoul Rivages

- Salut Dédé, comment ça va ?

- Salut Raymond, ça va, ça va. Qu'est-ce que je te sers ?

- Un p'tit rosé bien frais, si tu veux bien. Ah tiens, mon Raoul, alors ? Ca roule ou ça croule ?

- J'en sais rien, j'déprime, j'me sens pas bien.

- Ah bon ? Dédé, sers-lui un coup, ça va lui remonter le moral. Tu prends quoi ?

- Un gros rouge.

- Ben alors, qu'est-ce qui va pas mon Raoul ?

- Tu sais bien, c'est politique. C'est une déprime post-électorale. C'est le creux de la vague, l'effet coïtus interrompus, comme on dit en latin.

- Ah ok, c'est surtout l'effet Macron, non ?

- Ouais, en partie. C'est vrai que j'l'ai pas vu venir celui-là. Tu vois, jusqu'au bout, je me disais qu'il allait éclater comme un ballon de baudruche trop gonflé, faire pschitt pour parler comme Chirac. Je pensais que les électeurs n'allaient pas le choisir, qu'on allait finir par voir l'entourloupe, la mascarade. Il est fort quand même, non ? Se présenter comme le renouveau, après être passé par Sciences Po, l'ENA, la banque Rothschild, l'Inspection des Finances, après avoir été secrétaire général de l'Elysée et Ministre de l'Economie, il faut oser. C'est un pur représentant de l'élite, c'est un aristocrate républicain, ce monsieur. Il fait partie intégrante du système en place, il est passé par quasiment toutes les institutions au coeur de la machine politique et économique. Je me disais quand même qu'on allait s'en rendre compte et que son mouvement allait vite rejoindre les placards de notre histoire électorale. Mais non... Pff... C'est à désespérer qu'on s'en sorte un jour tout ça...

- Oh mon Raoul, donne-lui sa chance quand même. Il est jeune et plein d'idées. Il vient peut-être du coeur de la bête mais il veut faire bouger les choses. On verra ce que donnera son projet.

- Ben, c'est pas ce que tout le monde nous a raconté à chaque fois ? "Le changement c'est maintenant", c'était hier, si tu t'en souviens bien. Et voilà l'autre problème, son projet. C'était quoi son projet ? Tu le savais toi ? Moi, j'en avais aucune idée. J'entendais des trucs par-ci par-là, mais tout ça restait bien flou, si tu veux mon avis. C'est peut-être d'ailleurs pour ça que son intrusion en politique a fonctionné. Il n'a fait aucune promesse précise, pas prévu de grandes mesures explicites. Il avait un projet, pas de programme. Il ne va pas décevoir ses électeurs, puisqu'ils ne leur a rien promis finalement. Il disait juste vouloir libérer les énergies, désentraver la libre entreprise et favoriser l'esprit d'innovation, ou quelque chose comme ça. Mais maintenant, on sait. Vu les deux bûcherons qu'il a placé aux commandes de l'économie, il faut s'attendre au pire.

- Je te sens aigri mon Raoul. Ca me fait de la peine de te voir comme ça. Il faut que tu réalises quand même qu'il a empêché le Front National de prendre le pouvoir. On peut mettre ça à son crédit, non ? C'est bien, ça, non ?

- Mouais, mais il ne faut pas trop me chauffer sur le vote utile. J'ai tendance à penser le contraire. Tu crois pas plutôt que c'est la présence menaçante du Front National qui a permis en partie l'élection de Macron ? D'ailleurs, sans l'attaque des Champs-Elysées et le meurtre d'un policier quelques jours avant l'ouverture des bureaux de vote, je me dis que le Front National n'aurait peut-être pas été au second tour. La dynamique n'était pas chez eux, ni chez Fillon, elle était chez Mélenchon. Je me dis que cette dynamique s'est probablement brisé sur l'irruption de la menace terroriste juste avant l'élection. Prôner la haine de l'autre en période trouble, ça rapporte toujours des bulletins de vote.

- T'exagères. On nous annonçait Le Pen au second tour depuis des mois, avec des scores parfois proches de 30% d'intentions de vote. Il fallait voter utile pour l'empêcher de nuire en s'emparant du pouvoir.

- Mais, si ce parti est tellement dangereux, il faut l'interdire et on n'en parlera plus. Si on permet à des partis anti-démocratiques de se présenter aux élections, il est fort possible que ces partis finissent par en remporter. Si on les laisse participer au jeu, il faut admettre qu'un jour ou l'autre, ils gagnent. On finit par vivre dans une sorte de dictature électorale, où on est obligé de voter par défaut pour celui qui se retrouve face au Front National, obligé de voter pour sauver la démocratie. Et puis, l'efficacité du vote barrage ou vote utile est plus que douteuse. Si c'était efficace, cela ferait longtemps qu'on n'en entendrait plus parler. Mais depuis le second tour en 2002, ce parti est passé de 5 500 000 voix à 10 600 000... Y'a un problème de stratégie, là, non ?

- Mais on peut pas interdire comme ça un parti politique. En plus, vu ses résultats électoraux, t'imagines comment réagiraient ceux qui le soutiennent ? On aurait des émeutes, une vraie guerre civile. C'est pas sérieux, ça, mon Raoul.

- Et donc on laisse cette verrue prendre de l'ampleur et finir en cancer ? On voit déjà comment son discours et ses idées se répandent dans le débat public. Au quotidien, il faut être de plus en plus vigilant pour ne pas laisser passer toutes les remarques racistes anodines, remarques qui passent comme une lettre chez FedEx. Même au plus haut niveau de l'Etat, on récupère la proposition de déchéance de nationalité, un état d'urgence sans fin, des contrôles au faciès, des violences policières... Il y a des métastases partout, Raymond. Clairement, y'a des fuites dans le barrage. Je ne le sens pas, moi, tout ça. Ca va mal finir, je te le dis.

- Est-ce que nous pouvons faire autrement ? L'interdiction du Front National n'est pas possible, je n'y crois pas une seconde. Mais il est hors de question que je les laisse prendre le pouvoir lors d'une élection nationale. L'enjeu est trop important. Toi et moi, on est des mâles blancs, on appartient aux dominants. Nous ne serions pas les premières cibles de ce parti s'il prenait le pouvoir. Imagine une seconde le déchainement de violences racistes, sexistes ou homophobes que la seule présence du FN aux responsabilités nationales permettrait.

- Ouais t'as raison. Je ne nie pas la dangerosité de ce parti, au contraire. C'est même parce que le danger est bien réel que le chantage fonctionne si bien. C'est ce qui le rend encore plus dégoutant. Mais le serpent se mord la queue et il finira par s'avaler tout entier. Le Front National prolifère dans les bouillons de culture du néolibéralisme. Ces politiques transforment nos modes de vie, de travail, nos loisirs, nos envies. Je te parle du rêve de l'accession à la propriété comme signe de réussite sociale individuelle, je te parle du discrédit permanent de la politique et de la puissance publique, je te parle de l'individualisation des parcours professionnels, de l'effondrement du cadre collectif de compréhension du monde. L'imaginaire politique et social induit par ces cadres de vie et ces formes nouvelles de travail est propice aux idées d'extrême-droite. Macron ne va faire qu'amplifier ce phénomène, ses premières mesures annoncées vont dans le sens de la continuité des politiques "modernes" et "réalistes" avec lesquelles on nous assomme depuis des décennies. Tu vois ce que je veux dire ?

- Tu me fais flipper...

- Il faut. J'espère me tromper, mais je pense que le Front National ne peut que se renforcer avec Macron. Je ne sais pas quel paysage politique apparaitra à l'horizon après les législatives. On peut imaginer un bloc central regroupant tous ceux qui se sont succédés au pouvoir depuis 30 ans, faisant du vieux avec du neuf, en disant partout qu'ils sont modernes, renouvelés et tournés vers l'avenir. A la droite de ce conglomérat de vieilles idées, on aura un gros parti nationaliste d'extrême-droite, organisé, localement implanté et en ordre de bataille derrière un leader autoritaire. A gauche, on risque de se retrouver avec plusieurs groupes éparpillés, incapables de s'entendre et ainsi réduits à faire de la figuration. J'ai bien peur que le choix électoral entre centrisme néolibéral et extrême-droite nationaliste ne soit celui auquel nous soyons condamnés pour longtemps.

- Et Mélenchon alors ? C'est ton candidat non ? Il a réalisé quelque chose durant cette campagne, tu ne peux pas balayer ça d'un revers de la main.

- Oui, c'est certain, mais j'ai la sale impression qu'on a raté notre fenêtre de tir. Je pense qu'il a réalisé la plus belle campagne et qu'il présentait le meilleur programme électoral. Il portait un vrai changement de politique, d'imaginaire, une remise au goût du jour d'un cadre collectif de compréhension et d'action. Ce programme sera sans doute la base des mouvements progressistes à venir, mais un bon résultat électoral, très personnalisé, n'installe pas un mouvement définitivement. Il s'est passé un truc, mais je suis pessimiste pour les législatives. Je dois avouer que je ne comprends pas trop sa stratégie. Je pense que la France Insoumise ne devrait pas chercher à détruire ses camarades de gauche, mais à travailler avec eux. Franchement, je crois qu'on scie la branche sur laquelle on s'est assis. Ca me déprime parce que j''en ai marre d'être dans l'opposition, de les regarder dérouler leurs "réformes" depuis tant d'années. J'en ai marre de me sentir comme le dindon de la farce.

- Dédé ! Mets-moi un gros rouge, s'il te plaît. J'me sens pas bien....

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