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Deux univers cohabitent désormais, notre réalité et son miroir virtuel. Après avoir fait le tour de notre monde, nous en avons créé un nouveau, virtuel et délocalisé. Ce nouvel univers informatique est comme le fantôme de la réalité. Il nous hante, toujours présent sans vraiment l'être.

diesel © Julien Yves diesel © Julien Yves

Il tend à prendre de plus en plus de place, à envahir notre quotidien. C'est un univers intrusif, qui doit se rendre indispensable pour perdurer. Il a aspiré des pans entiers de nos vies, nos relations sociales, nos amours, nos amitiés.

En nous virtualisant, nous nous sommes rendus dépendants de services informatiques qui n'existaient pas il y a encore 20 ans. Il est désormais difficile d'imaginer une vie sans réseau social, sans email, sans streaming, sans consultation internet. Pour de nombreuses personnes, travailler sans accès au réseau est tout simplement impossible. Avoir une vie sociale sans accès au réseau est inimaginable pour beaucoup.

On se s'imagine plus vivre ou faire sans ces services, qui sont toujours meilleurs, toujours plus rapides d'exécution ou toujours plus beaux et agréables. Il sont de plus en plus simples d'utilisation, efficaces et fiables. Mais ils nous rendent paresseux, ils nous volent notre puissance personnelle, ils nous amoindrissent, nous affaiblissent et, ce faisant, deviennent indispensables.

Toute l'activité de certaines entreprises, de certains services administratifs dépend entièrement de ces services. Ils sont gratuits, rapides, efficaces, simplifient la vie. Pourquoi commencer à se poser des questions ? Pourquoi commencer à remettre en cause des pratiques récentes mais dont on n'imagine même plus se passer ?

Beaucoup de ces services sont gratuits. Il est possible d'utiliser une adresse email, un espace de stockage et de partage, un réseau social sans avoir à payer. Des sociétés énormes, plus riches que certains pays, se construisent sur ce modèle. Ils arrivent à accumuler des richesses phénoménales en proposant un service gratuit pour l'usager. Il y a quelque chose de louche dans le deal quand même. On aurait dû sentir le coup fourré...

En échange de ces magnifiques services, ils ne demandent que quelques informations, nos données personnelles, nos habitudes, nos activités, nos relations personnelles, nos goûts, nos loisirs, notre vie, nos contrats, nos stratégies professionnelles, notre quotidien, notre intimité… Ils proposent un service, dont on n'a pas vraiment besoin, et en échange, ils demandent juste des informations personnelles.

Ils génèrent d'énormes sommes d'argent avec nos vies privées. Le grand capital a fait irruption dans nos vies quotidiennes, comme un vampire 2.0, et a transformé notre intimité en énormes masses de billets verts. Plus il en accumule, plus il en veut. Plus il s'enrichit, plus il s'immisce dans nos vies et plus il s'immisce dans nos vies, plus il devient nécessaire, puissant et moins on s'imagine sans lui.

Il s'enrichit sur notre dos, en s'alimentant simplement de nos vies, de nos échanges. On dépasse le stade de l'asservissement volontaire. On accepte le contrat en cliquant une case, sans lire les détails. On accepte en se disant qu'on n'a rien à cacher, que ce n'est pas si grave, qu'il ne faut pas sombrer dans la paranoïa. Pourtant en utilisant leurs services, on cautionne leur modèle.

Et il n'est pas beau, le modèle. C'est le business de la surveillance généralisée, où toute activité est enregistrée, indexée et stockée dans d'immenses fermes à serveurs informatiques. Toute information mise en ligne, toute connexion, tout clic est analysé, mis en relation avec les activités antérieures. Des algorithmes puissants décryptent notre comportement et en tirent des profils, des perspectives, des possibilités.

Il faut imaginer un type qui nous suit partout, prend des notes à chaque fois que nous faisons quelque chose, parle en notre nom. Il nous propose des trucs, scrute notre caddie de courses, nous présente des personnes, revend ses conclusions sur notre prochain achat probable aux sociétés intéressées ou émet un avis éclairé par les statistiques sur notre couple. Il faut se sentir épié à chaque instant. C'est ce qu'il se passe avec la virtualisation de nos vies. Plus on est connecté, plus on est actif sur le réseau, plus on est profilé, analysé, décrypté et scruté.

C'est aussi le modèle de la destruction de l'écosystème. Les espaces informatiques nécessaires à l'hébergement de toutes ces données doivent être alimentés en électricité. Certains états américains se livrent une concurrence sévère pour accueillir ces gigantesques fermes de serveurs et quelques-uns d'entre eux ont des arguments imparables. Le coût de l'énergie électrique le plus bas attire ces clients richissimes. Les centrales électriques à charbon des Monts Appalaches permettent une production d'énergie à très bas coût.

La recherche de nouveaux gisements de charbon amène les industriels à littéralement détruire les montagnes. La technique du « mountain top removal » consiste en la décapitation des sommets montagneux pour en atteindre le cœur par le haut et ainsi exploiter le charbon à grand renfort de produits chimiques toxiques. Cette destruction physique de l'environnement, ajoutée à la contamination chimique et à la pollution atmosphérique due à la combustion du charbon, fait que chaque photo postée sur notre réseau social préféré a un coût écologique exorbitant. Chaque statut amusant, chaque photo aimée et commentée, chaque lien posté nous rapproche un petit peu plus de la catastrophe environnementale.

C'est aussi le modèle de l'optimisation fiscale, de l'accumulation de richesse au profit d'une petite minorité et au détriment de la majorité d'entre nous. C'est le modèle de l'hyper-capitalisme décomplexé, prédateur mais enrobé d'une couche de cool et de pastels.

Il est difficile de ne pas explorer cet univers virtuel, de ne pas utiliser ces services tellement pratiques et amusants. Comment résister à la tentation de poster une photo de son petit dernier ? Il est tellement agréable de lire les 12 commentaires qu'elle suscitera et de savoir que 25 personnes que l'on ne connaît pas réellement aiment ce petit air boudeur. Ces compagnies prospèrent sur notre narcissisme, notre paresse et notre superficialité.

Avec un peu d'effort, en essayant de comprendre comment tout ça fonctionne, il est néanmoins possible de reprendre le contrôle de ses données. En tentant de limiter le nombre de comptes ouverts, la taille des données conservées sur différents serveurs, en choisissant ces serveurs consciencieusement, il est possible de limiter l'impact écologique de nos actions virtuelles. Il doit bien être possible de ne pas avoir à choisir entre la vie d'ascète en Corrèze et la vie d'un hyper-connecté, la tête constamment dans l'écran.

Ce post de blog, relayé sur twitter, aura son impact sur notre environnement. Comment juger de la pertinence ou non de l'écrire ? Je dois m'interroger sur mes motivations, essayer de peser le pour et le contre. Suis-je narcissique ou égoïste ? Je me le demande mais je clique quand même sur publier.

Il aura peut-être son utilité, non ?

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