Eléments de réflexion sur le syndicalisme et les mouvements sociaux aux Etats-Unis

L'alliance de syndicats faibles et de mouvements sociaux faibles ne suffit plus. Nous avons besoin d'un nouveau type de parti socialiste.

Voilà ma dernière traduction faite pour la Gazette Debout. Elle est visible sur le site de la Gazette, sous le titre Aller au-delà du syndicalisme et des mouvements sociaux.

Luttes d'Ailleurs apporte aujourd'hui sa contribution à la réflexion sur le syndicalisme et les mouvements sociaux. Nous republions ici un article initialement paru dans Jacobin Mag, sous le titre original Beyond Social Movement Unionism. Écrit par l'intellectuel et activiste canadien Sam Gindin, il propose une réflexion sur la façon de faire perdurer l'énergie des mouvements sociaux et des conflits syndicaux, en vue de réaliser un véritable changement politique.

Jacobin Mag se veut la voix de la gauche américaine et offre une perspective socialiste sur les thèmes politiques, économiques et culturels. Sam Gindin, quant à lui, a été pendant plus de 25 ans directeur de la recherche du syndicat Canadian Auto Workers. Depuis son départ en 2000, il est professeur adjoint à York University, Toronto.

Manifestation pour le salaire minimum de 15$ par heure - Minneapolis (Minnesota) © Fibonacci Blue (Flickr) Manifestation pour le salaire minimum de 15$ par heure - Minneapolis (Minnesota) © Fibonacci Blue (Flickr)

Au-delà du syndicalisme et des mouvements sociaux

L'alliance de syndicats faibles et de mouvements sociaux faibles ne suffit plus. Nous avons besoin d'un nouveau type de parti socialiste.

Le syndicalisme traditionnel est terminé, l'heure est au syndicalisme de mouvement social et tous les syndicats nord-américains s'accordent sur le sujet. Après des décennies de reculs et d'échecs, ils ont confiance en la capacité de redressement des forces syndicales et sont conscients qu'elles doivent se penser comme un mouvement expansif et non comme une addition d'institutions bornées.

Cette déclaration n'a rien d'excitant aux oreilles d'un cynique. Elle ressemble plus à un appel aux armes, plein de bruit et de fureur, mais sans grande signification.

Mais alors que le scepticisme face à la pratique actuelle du syndicalisme de mouvement social est justifié, la démission totale ne l'est pas. Dans les débats stratégiques concernant la revitalisation des forces syndicales, le concept de syndicalisme de mouvement social est utilisé comme raccourci vers notre plus grand espoir : un syndicalisme militant, organisé démocratiquement, luttant pour la justice sociale, en accord avec sa propre classe et faisant partie de mobilisations sociales et politiques de plus grande ampleur.

Il faut néanmoins être suffisamment malin pour discerner les véritables implications derrière le rideau de fumée.

Racines

Les promoteurs du syndicalisme de mouvement social trouvent leur inspiration dans l'explosion du syndicalisme de masse au sein de l'industrie pendant la Grande Dépression (années 1930). Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Alors que le dynamisme et le moral des syndicats atteignent de nos jours des niveaux historiquement bas, il semble normal de revisiter les réussites des mouvements syndicaux, obtenues lors d'une époque beaucoup plus dure que l'époque actuelle.

Des travailleurs occupent l’usine Fisher Body n°1 de General Motors à Flint (Michigan) en 1936 © CC Des travailleurs occupent l’usine Fisher Body n°1 de General Motors à Flint (Michigan) en 1936 © CC

Pour la syndicaliste et écrivaine Jane McAlevey, le type d’organisation profonde guidée par les Communistes des années 30 avait du sens. Cette stratégie prenait racine dans la capacité de mobilisation des travailleurs  sur les lieux de travail et dans les communautés.

Ils bloquaient leurs lieux de travail, empêchaient les banques d’expulser ceux qui ne pouvaient plus payer leur crédit et défilaient avec les chômeurs. À Minneapolis et San Francisco, la solidarité des communautés de routiers avec celles des dockers permit de bloquer la ville entière.

À l’opposé de l’exclusivité du travail syndicaliste, l’organisation profonde favorise les organisations de travailleurs qui transcendent les frontières de genre, de branche ou de race. Par dessus tout, cette approche prend en compte l’importance de la construction d’organisations qui redonnent confiance à leurs bases et développent leurs moyens politiques et organisationnels.

Les travailleurs n’appelèrent pas leur stratégie « syndicalisme de mouvement social ». Ils réalisèrent simplement que lieu de travail et communauté se chevauchent et que la résistance féroce des employeurs à ce nouveau syndicalisme rendait nécessaire de nouvelles alliances.

La précarité ne touchait pas uniquement un groupe spécifique de travailleurs, mais concernait, à de rares exceptions près, la classe ouvrière dans son ensemble. Dans ce contexte, il devenait superflu de qualifier le syndicalisme de « mouvement social ». Les organisations syndicales incarnaient le mouvement social paradigmatique de cette époque, et allaient l’incarner pendant les décennies à venir.

Ce syndicalisme de mouvement social peut trouver une autre inspiration dans les luttes des pays du Sud des années 1970 et 1980. En Afrique du Sud, au Brésil, en Corée du Sud et aux Philippines, les syndicats étaient en première ligne des combats pour plus de libertés démocratiques et de droits syndicaux.

Certaines de ces luttes de masse avaient pour objectif la défaite du capitalisme. Elles peuvent sembler à des années-lumières des problématiques d’organisations rencontrées de nos jours dans les pays capitalistes développés.

Mais le concept de syndicalisme de mouvement social est pourtant né de ces luttes. L’appellation mouvement syndicaliste socialiste peut néanmoins sembler plus approprié, étant donné le contenu révolutionnaire de certaines de ces luttes.

Face aux nouvelles attaques plus agressives contre les programmes sociaux et le mouvement des travailleurs, le syndicalisme traditionnel est souvent mis en échec. De ces échecs, émerge une troisième inspiration possible. Celle-ci est plus récente et vient des Etats-Unis. Son modèle type est le Chicago Teachers Union (CTU), ou Syndicat des enseignants de Chicago.

Arrivée aux commandes du syndicat en 2010, la nouvelle équipe dirigeante comprend des socialistes de diverses traditions politiques et parvint à stimuler l’organisation. Les membres du CTU comprirent que les luttes qu’ils menaient ne pouvaient être uniquement confinées aux négociations collectives, à l’activité électorale et au lobbying.

Régler les problèmes apparemment insolubles du système scolaire public de Chicago dépendait par dessus tout d’une prise de conscience du racisme systémique et des inégalités de classe par les enseignants et les parents d’élèves. De façon cruciale, les militants qui prirent le contrôle du CTU n’oublièrent pas la précondition essentielle de toute approche communautaire réussie : la construction et la consolidation d’une base solide au sein de ses propres membres.

Il n’est pas surprenant que le syndicalisme de mouvement social ait acquis une telle crédibilité au sein du mouvement des travailleurs nord-américains. Puisqu’il existe des exemples concrets de réussite, il apparaît réalisable alors que le socialisme semble inatteignable. De plus, étant donné l’extrême précarité des syndicats, avancer vers un syndicalisme de mouvement social semble être du pur bon sens pour les syndicalistes.

Mais, contrairement aux sit-in des années 30 et aux protestations de masse des années 60, et malgré la brutalité du capitalisme néolibéral, le syndicalisme de mouvement social reste très localisé, partiel et sporadique. Alors qu’il existe des lueurs d’espoir, comme celle entretenue par le CTU, pourquoi n’y-a-t-il pas d’émergence d’un mouvement social de masse en Amérique du Nord ?

Limites

Quelques éléments de réponse peuvent expliquer ce paradoxe. Ils se trouvent dans les succès mêmes des syndicats, qui ont dramatiquement altéré à la fois le contexte dans lequel ils agissaient et les dynamiques internes organisationnelles. À mesure que le syndicalisme industriel des années 30 gagnait en autosuffisance organisationnelle et s’institutionnalisait au travers des négociations collectives, le besoin de liens forts et organiques au sein des communautés s’étiolait.

Cela fut particulièrement vrai pendant les années 60. Le militantisme de cette décennie parvint à obtenir des avancées pour des sous-secteurs du monde du travail, en particulier pour le service public. L’apparente consolidation des ces avancées a cependant isolé ces travailleurs du reste de la classe ouvrière au moment même où le capital lançait sa contre-offensive néolibérale. L’accent mis sur le « syndicalisme de contrat » laissa les syndicats se battre sur un terrain réduit, armés de stratégies qui ne correspondaient pas aux changements macro-économiques en cours.

Dans les pays autrefois dirigés par des régimes autoritaires, la nature des mouvements fut également modifiée par l’obtention des droits démocratiques. L’héritage des luttes passées ne disparut pas, mais les ennemis bien définis du passé laissèrent la place à des réalités plus ambiguës : les pressions à la compétitivité de la globalisation, la restructuration de l’économie et la fragmentation de la classe ouvrière, la mobilité géographique et l’effondrement des communautés historiques, les séductions du consumérisme…

Les changements d’environnement ont séparé d’anciens alliés proches. Au Brésil, les syndicats qui ont combattu le régime militaire, luttant plus largement pour le socialisme, ont vu leurs bases intégrer le capitalisme et un « gouvernement ouvrier » imposer le néolibéralisme et l’austérité. En Afrique du Sud, les syndicats joignirent leurs forces à celles du Congrès National Africain (ANC) et du Parti Communiste d’Afrique du Sud pour mettre à bas l’apartheid, pour finalement se retrouver face à deux partis qui s’accommodent du néolibéralisme.

Quant au CTU de Chicago, et malgré sa réponse impressionnante à la fatigue du syndicalisme contemporain, il continue de se confronter aux limites du « syndicalisme de mouvement social en un seul syndicat ». Pendant leur grève de 2012, les enseignants de Chicago reçurent un soutien très inégal de la part du mouvement social de la ville. Au niveau de l’État de l’Illinois, le CTU reste minoritaire au sein de la Fédération Américaine des Enseignants.

Les manifestants marchent en solidarité avec les professeurs, pour le salaire minimum et contre les violences policières, à Chicago (Illinois) © Jesus Montero (The Depaulia) Les manifestants marchent en solidarité avec les professeurs, pour le salaire minimum et contre les violences policières, à Chicago (Illinois) © Jesus Montero (The Depaulia)

Même avec un soutien communautaire, le syndicat a échoué à empêcher les fermetures d’écoles qui suivirent sa victoire extraordinaire. Aujourd’hui, les enseignants font face à des coupes budgétaires et à des menaces sur leurs retraites qui ne peuvent être combattues qu’au niveau de structures plus larges du capitalisme américain.

Dans les cercles progressistes, le syndicalisme de mouvement social est conçu comme la fusion de deux formations fondamentalement différentes : les mouvements sociaux et les syndicats. Mais cette conception tend à surestimer les capacités actuelles des mouvements sociaux. Alors que les nombreuses lacunes des syndicats sont facilement sujet à discussion à Gauche, les mouvements sociaux sont généralement traités avec plus de précautions.

Il y a pourtant peu ou pas du tout de mouvements sociaux de masse en Amérique du Nord et leurs bases et leurs ressources font pâle figure face à celles des syndicats. Alors que ces mouvements portent haut la bannière de la démocratie participative, leur faiblesse institutionnelle aboutit souvent à la mise en place de procédures internes loin d’être démocratiques.

Là où ils se concentrent sur des identités particulières et des problèmes uniques, leur perspective politique est souvent aussi réduite, voire plus réduite, que celle des syndicats. Leur élan anticapitaliste entraîne généralement des tactiques de contestation radicale, mais ils considèrent rarement ce qui est réellement nécessaire à la confrontation avec l’État capitaliste et au renversement du pouvoir. Ils sous-estiment la résilience et la résolution de la classe capitaliste.

Le principal obstacle à un véritable syndicalisme de mouvement social est la résistance au sein des syndicats au changement global que cela demande. Le syndicalisme de mouvement social ne demande pas d’améliorer ce qui existe déjà, comme par exemple de proposer de nouvelles stratégies ou d’établir des partenariats externes avec d’autres mouvements. Il s’agit plutôt d’allumer un foyer révolutionnaire au sein même des syndicats et, par-dessus tout, de permettre leur infusion dans les partis politiques.

Une telle transformation entraînerait le remaniement de toutes les facettes du fonctionnement des syndicats : le rapport à leurs membres, aux autres syndicats et aux communautés, la répartition des ressources entre leurs branches, entre la centrale et les directions locales, les recherches qu’ils entreprennent, le rôle des équipes et les formations internes, leurs priorités en matière de négociations, et les tactiques et stratégies qu’ils mettent en œuvre pour obtenir ces priorités.

Classe

Pour beaucoup, le terme « social » dans syndicalisme de mouvement social le distingue de la « vieille » tradition marxiste et socialiste qui se concentre sur la lutte des classes. Pourtant, les plus belles promesses viennent des orientations de ceux qui éprouvent encore de la sympathie pour la tradition marxiste, comme Kim Moody et Marta Harnecker.

Pour Moody et Harnecker, le syndicalisme de mouvement social est attractif parce qu’il englobe et construit à partir de la sensibilité marxiste à la lutte des classes. Leur perspective est basée sur les principes suivants :

> La reconnaissance de la position subordonnée occupée par le travailleur dans le système capitaliste. Du point de vue des travailleurs, une perspective indépendante implique des politiques anti-capitalistes, même vagues.

> Le respect des travailleurs en tant qu’agents du changement. Cela découle de leur place stratégique dans l’économie et du développement potentiel de leurs capacités à analyser, élaborer des stratégies, s’organiser et agir en tant que classe.

> Une large définition de la classe ouvrière. Elle englobe toutes les personnes dépendantes des salaires et des programmes sociaux : syndiquées ou non, employées ou non, et incluant les invalides et les pauvres chroniques.

> La conscience que si la classe s’exprime dans toutes les sphères de la vie des travailleurs, construire une classe implique davantage que la seule résistance sur le lieu de travail. Les liens avec la communauté ne doivent pas être seulement vus comme des relations pragmatiques avec les « autres » mais comme des relations entre membres de la même classe sociale et incorporant toutes les dimensions de la vie des travailleurs.

> Un engagement pour l’égalité interne. Parler d’une classe sociale cohérente implique d’insister sur l’inégalité sous-jacente de ses membres et de lutter activement contre le racisme, le sexisme, l’homophobie et toutes les autres barrières à l’égalité interne.

> Insister sur une plus grande démocratie des institutions de la classe ouvrière. Favoriser la plus grande participation possible des membres est fondamental pour obtenir des victoires de long terme. De même, construire des structures qui facilitent la démocratie au sein de la classe ouvrière est crucial. Cela permet de remettre en cause l’idée que la prise de décision hiérarchisée et bureaucratisée est la seule façon possible d’organiser des sociétés complexes.

À quoi cela pourrait-il ressembler en pratique ? Les travailleurs du secteur public pourraient assumer le leadership dans la lutte pour des services sociaux de grande qualité et démocratiquement administrés.

Dans le même temps, ceux du secteur privé pourraient se battre pour une planification démocratique de la production, qui permettrait d’atteindre des objectifs écologiquement soutenables et porteurs de paix sociale.

Plus spécifiquement, les travailleurs du secteur automobile pourraient pousser à une reconversion de leurs lieux de travail vers la production de biens nécessaires pour affronter la crise écologique. Les travailleurs sidérurgistes pourraient se battre pour la rénovation et l’expansion d’infrastructures publiques. Ceux du bâtiment pourraient demander la construction de logements publics et la conversion écologique des habitations déjà existantes.

Pour tous les syndicats, organiser les travailleurs les moins bien payés impliquerait la construction d’une classe sociale dont les membres ne seraient pas en compétition entre eux. La suspicion mutuelle pourrait ouvrir un chemin de coopération entre syndicats, en fournissant une fondation pour l’expansion d’organisations locales et de nouvelles formes de solidarité, comme des syndicats régionaux ou communaux et des assemblées de travailleurs. Les syndicalistes licenciés ne disparaîtraient pas des radars mais assureraient une permanence syndicale, formant ainsi la base naturelle des campagnes et organisations des sans-emplois.

La Gauche

Le syndicalisme de mouvement social ne devrait pas être conceptualisé comme une variante simple ou comme une liste de cases à cocher les unes après les autres. Il vaut mieux le comprendre comme une orientation s’adaptant à des temps et à des endroits différents. Il faut le voir comme une réaction dynamique aux échecs des syndicats existants, impliquant des changements profonds et complexes de la nature même des organisations syndicales.

La gauche marxiste a toujours vu la classe ouvrière organisée comme l’agent critique, mais non exclusif, du changement social. Même si la tradition marxiste reconnaît les syndicats comme défenseurs nécessaires de la classe ouvrière, elle reconnaît également les limites des syndicats en tant qu’acteurs révolutionnaires.

Cependant, la crise actuelle du syndicalisme soulève un problème plus dérangeant. Elle suggère la possibilité, de plus en plus apparente depuis la fin des rébellions des années 1960 et 1970, que les syndicats, en tant que tels, ne peuvent plus remplir ce rôle élémentaire de défense.

Mais souligner les lacunes des syndicats n’exonère pas les mouvements sociaux. En effet, le problème avec la plupart des propositions du syndicalisme de mouvement social est qu’elles tendent à sous-estimer la profondeur des problèmes internes aux syndicats et à surestimer la force des mouvements. Rapprocher les syndicats existants et les mouvements sociaux peut donner des résultats positifs, mais de telles alliances sont généralement pragmatiques et temporaires. La somme de parties insuffisantes donne un tout insuffisant.

Le soutien d’une ou plusieurs institutions additionnelles s’emparant explicitement de la question du pouvoir étatique est désespérément requis. Mais ceci n’est pas uniquement un appel à la création d’un nouveau parti politique.

Au lieu de s’engager uniquement dans l’action électorale, cette institution devrait travailler à mettre en relief le meilleur des syndicats et des mouvements à la fois, facilitant leur coordination tout en construisant les capacités politiques les plus larges possibles au sein de la classe ouvrière, en analysant, évaluant, élaborant des stratégies, organisant. Une telle institution, un pied dans les syndicats, un pied en-dehors, avec une vision explicitement socialiste, est indispensable pour faire du syndicalisme de mouvement social une source généralisée de pouvoir pour la classe ouvrière.

Prenons en exemple l’expérience de la CTU. Un élément crucial mais négligé de son succès a été la forte présence de socialistes au sein du syndicat. Ils apportèrent à la lutte une analyse globale, des idées stratégiques et des années de contacts avec la communauté. Quand la victoire semblait improbable, ils jouèrent un rôle crucial pour maintenir le moral et la confiance de leurs camarades travailleurs.

Les limites de la CTU soulignent de plus le besoin d’une nouvelle institution. Les activistes se battent désormais pour répandre l’approche du syndicalisme de la CTU au sein de la American Federation of Teachers et du mouvement syndical de Chicago. Leurs succès dépendront de leur capacité à s’assurer d’un soutien large et organisé de la part de ceux qui possèdent le temps, les ressources, les habiletés et les contacts pour faire ce qu’un syndicat et ses alliés ne peuvent pas.

La capacité de la CTU à maintenir sa dynamique et le moral de ses membres dépend de plus en plus de batailles politiques plus larges. Ces batailles ne peuvent être gagnées sans une ou plusieurs organisations spécifiquement dédiées à de telles batailles.

Notre propre parti

L’intérêt général pour le syndicalisme de mouvement social est évidemment bienvenu, tout comme l’intérêt des syndicats à développer des relations proches avec les différents mouvements sociaux. Il y a malheureusement peu d’espoir qu’un mouvement substantiel dans cette direction émerge des dynamiques internes aux syndicats tels qu’ils sont constitués à l’heure actuelle. Il y a certainement des exceptions et elles montrent des potentiels plus larges. Il est néanmoins marquant que ces exceptions restent justement très exceptionnelles.

Rassemblement pour Bernie Sanders à Madison (Wisconsin) © Getty Rassemblement pour Bernie Sanders à Madison (Wisconsin) © Getty

Il semble que la solution soit un véritable parti socialiste, défini non tant par ses politiques que par son implication dans la construction d’une classe sociale et son implication à contrecarrer la propension des syndicats à l’obtention de gains immédiats ou à défendre une catégorie spécifique de travailleurs. Pour faire du syndicalisme de mouvement social une réalité, nous avons besoin d’une organisation qui puisse fortifier les capacités de la classe ouvrière et proposer des stratégies à long-terme pour obtenir et exercer le pouvoir.

Les marxistes ont traditionnellement supposé qu’un parti socialiste est un moyen prééminent pour renverser le capitalisme. Il semble aujourd’hui qu’une telle formation soit également importante pour développer la capacité à gagner, maintenir et généraliser des réformes majeures au sein même du capitalisme.

Si le développement spontané du syndicalisme de mouvement social ne peut pas aller loin et que l’existence d’une gauche cohérente est la clef de sa généralisation, alors simplement blâmer les syndicats pour son absence n’est pas pertinent. L’échec véritable se trouve dans l’absence de la gauche. Un syndicalisme de mouvement social de masse est impossible sans une gauche reconstruite sur sa classe sociale et son institutionnalisation en un parti socialiste.

Cela peut sembler fantaisiste si l’on considère le niveau actuel des luttes sociales et la faiblesse de la gauche radicale. Mais il devrait être clair dès à présent qu’il est encore plus fantaisiste de penser que nous pouvons décréter l’émergence d’un syndicalisme de mouvement social digne de ce nom sans une nouvelle institution. Ce n’est pas une question de choix, c’est une nécessité.

En tant que tel, nous ne pouvons pas laisser son émergence à la chance ou présumer qu’il apparaîtra magiquement si la situation générale se dégrade encore davantage. Construire une institution capable d’affronter nos puissants adversaires ne pourra se faire sans volonté collective. Si la création d’une telle institution n’est pas possible immédiatement, nous devons alors commencer dès à présent à discuter de ce qu’il est possible de faire pour la réaliser ultérieurement.

Deux exemples peuvent aider à clarifier l’argument ici développé.

La campagne pour l’amélioration du niveau de vie des travailleurs précaires a mis leurs détresses sur l’agenda et a permis l’augmentation du salaire minimum dans de nombreux États et de nombreuses villes. Mais dans le cas des travailleurs de Walmart, où le Service Employees International Union et le United Food and Commercial Workers International Union a joué un rôle si crucial, peut-on espérer une nouvelle ère syndicale en répétant le type même de syndicalisme que la gauche a si justement critiqué ?

Par ailleurs, alors que la demande pour un salaire minimum de 15$ par heure travaillée a obtenu un important soutien politique, comment construit-elle la capacité des travailleurs à améliorer leurs conditions de travail, leurs avantages, à obtenir la sécurité de l’emploi et l’extension des programmes sociaux ?

La campagne de Bernie Sanders a également soulevé beaucoup d’enthousiasme dans tout le pays. La grande question est de savoir si cette énergie et les attentes qu’elle a générées perdureront une fois la campagne terminée.

Est-ce que sa campagne va encourager les illusions au sujet de la « prochaine fois » et renforcer le cynisme des gens envers le système électoral ? Ou est-ce qu’elle va, sur le long terme, clarifier, pour des millions de personnes, le fait que le changement réel ne pourra être accompli qu’en allant au-delà du Parti Démocrate ?

Les campagnes et les luttes sont éphémères. La dynamique qu’elles génèrent ne peut être maintenue qu’au travers d’une implication organisée, institutionnalisée dans un parti, au développement de la capacité de la classe ouvrière à agir en une seule force collective. Alors, le syndicalisme de mouvement social deviendra non seulement une alternative au syndicalisme traditionnel, mais aussi une force radicale capable de réaliser le changement réel.

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