L'effondrement qui vient, sans Bordeaux, ni Bourgogne...

Vers 2050, le climat de Bordeaux sera sans doute le même que le climat actuel de Bilbao. Fini les Châteaux Lafite, les Latour ou les Mouton Rothschild. Rien que d'y penser, ça me déprime.

Brume © Raoul Rivages Brume © Raoul Rivages

- Ah mon gros Dédé, ça roule ? Comment ça va ? La famille ? Allez, mets-moi un p'tit verre de rosé comme d'habitude. Tiens, salut mon Raoul, ça faisait longtemps...

- Salut Raymond, t'es toujours au rosé ?

- Ben oui, mon Raoul. Alors, ça roule ? Ça va mieux depuis la dernière fois ? T'étais pas en forme...

- Mouais... Je sais pas si ça va mieux, je suis pas sûr...

- Ah bon ? Qu’est-ce qu'il t'arrive ?

- Ben, j’ai fait l’erreur de m’intéresser à la collapsologie et ça m'a encore mis un gros coup derrière la tête.

- La quoi ? Qu'est-ce que tu racontes encore, mon Raoul ?

- La collapsologie. T'as jamais entendu parler de ça ? L'étude de l'effondrement de notre civilisation ? Tu connais pas ?

- Mais mon Raoul, il faut que tu arrêtes de te faire du mal comme ça. Tu vas finir par vraiment tomber en dépression.

- Ben y'a de quoi, j'te jure...

- Ah bon ? De quoi tu parles cette fois ?

- Je te parle simplement de la fin de la civilisation thermo-industrielle, la fin de notre civilisation. On a un système économique basé sur la croissance, alimentée par la dette, t'es d'accord ?

- Euh, ouais...

- Ben cette croissance économique n'est possible que parce que nous avons accès à une énergie bon marché et au rendement inégalé, le pétrole. Hors, mon cher Raymond, la production de pétrole est condamnée à diminuer dans les années à venir. L'extraction sera de plus en plus difficile et coûteuse. A terme, la fin du pétrole est inéluctable.

- Mais on trouvera autre chose, on a déjà bien avancé sur les énergies renouvelables. On remplacera le pétrole par un nouveau truc, t’inquiète pas comme ça.

- Ben, je crois pas, mon Raymond. Notre civilisation a besoin d'une source d'énergie bon marché avec un rendement élevé. Malheureusement, aucune autre source d'énergie n'a le retour énergétique du pétrole. De plus, les énergies renouvelables ne fonctionnent que grâce au pétrole. Sans le pétrole, plus rien ne fonctionne. Nada, huevo, nothing, my Raymond.

- Mais...

- Et comme je te le disais à l'instant, le système économique est intimement lié à la consommation de pétrole. Je te donne un exemple récent, la crise de 2008. Il est admis désormais que cette crise n'était qu'un épiphénomène du pic de production du pétrole conventionnel atteint entre 2005 et 2007. On a rebondi avec les pétroles non-conventionnels, mais quand les nappes seront sèches, tout le système financier va se casser la gueule et ce ne sera pas joli.

- T'es sûr ? Moi, je pense que l'être humain trouvera une solution, on en a toujours trouvé. Les énergies renouvelables vont monter en puissance et l'investissement deviendra rentable. Avec les tas de dollars qui vont déferler sur le secteur, on va bien trouver quelque chose qui va marcher.

- Ouais, le renouvelable c'est super, il en faut. Mais on ne pourra pas maintenir notre civilisation avec ce type d'énergie. Les énergies renouvelables n'ont pas le retour énergétique suffisant à notre mode de vie et aucune ne peut remplacer le pétrole, que ce soit dans nos voitures ou sur nos champs.

- A chaque fois que l'Homme a rencontré une limite, une frontière à son expansion, il a aussi trouvé le moyen de la dépasser. Je ne vois pas pourquoi on n'y arriverait pas cette fois.

- T'es bon, mon Raymond. C'est vrai, t'as raison, à chaque fois, on a trouvé un moyen d'aller au-delà des limites ou des frontières qu'on rencontrait. Mais cette fois, cela sera plus compliqué que d'habitude. Tu vois, en plus de la fin des ressources énergétiques, notre expansion sans précédent dans l'histoire de l'humanité a chamboulé tous les systèmes naturels sur lesquels reposent nos propres systèmes alimentaires, médicaux, sociaux ou commerciaux. Y'a le changement climatique ou l'extinction massive des espèces animales... Par exemple, vers 2050, le climat de Bordeaux sera sans doute le même que le climat actuel de Bilbao. Fini les Châteaux Lafite, les Latour ou les Mouton Rothschild. Rien que d'y penser, ça me déprime. T'imagines ? L’effondrement sans Bordeaux, ni Bourgogne ? Vite Dédé, mets-moi un Margaux avant qu'il ne disparaisse !

- Mais Raoul, même si le climat change, on va gérer. On en a déjà pris plein la gueule quand même. Rien qu'au vingtième siècle, les millions de morts de la première guerre mondiale, l'occupation nazie, les dévastations de la seconde guerre. T'exagères un peu non ?

- J'aimerais bien exagérer et être dans un délire apocalyptique, genre Témoins de Jéhovah. Mais je crois bien que cette fois, c'est pas du délire, mon Raymond. On a bâti des systèmes extrêmement complexes et mondialisés. Ces systèmes nous fournissent des services indispensables, comme l'alimentation, l'eau, l'énergie. Les flux sont tendus, s'étendent sur des distances incroyables. Tout ça demande énormément d'énergie. Tiens, l'uranium de nos centrales vient du Niger. Son exploitation est impossible sans pétrole. Nos organisations politiques et financières reposent sur ces systèmes, tout comme le monde virtuel. Tout est fragile, certains systèmes sont vétustes. Tout est mûr pour tomber.

- J'y crois pas, t'exagères, mon Raoul.

- Regarde la situation politique de l'Union Européenne : la gestion de la crise grecque, les tendances indépendantistes en Ecosse, en Vénétie ou en Catalogne, l'autisme des dirigeants... Regarde l'état du système financier, avec les taux d'intérêts négatifs, avec l'addiction à la dette, avec la course en avant à la recherche de la croissance comme réponse à tous nos problèmes... Ça commence à craquer, mon Raymond. Les pays du Printemps arabe avaient tous connus leur propre pic de production de pétrole avant que les révolutions n'éclatent. Des sécheresses sans précédent ont précédé les crises en Égypte et en Syrie. Tu la sens pas la tension ? Tu vois pas les fêlures dans la coque du bateau ?

- Arrête, tu me stresses.

- Et puis, y'a un truc qui ne trompe pas. Les milliardaires de la Silicon Valley achètent des terrains isolés en Nouvelle-Zélande ou des anciens silos à missile nucléaire dans le Midwest américain. Ils se préparent à la fin du monde. Ils se retranchent dans leurs fortifications. Ils montent dans les derniers canots de sauvetage. Les élites ultra-fortunées s'accaparent les dernières richesses et laissent les inégalités se creuser. Ils détruisent les dernières solidarités, ce qui pourrait permettre à d'autres qu'eux de survivre plus ou moins bien à ce qui arrive. Et cerise sur le gâteau, ils mentent au monde entier en niant le changement climatique et les raisons de ces dérèglements météorologiques. Le grand système d'exploitation nous maintient dans l'ignorance et nous mène droit dans le mur en accélérant.

- Là, mon Raoul, tu tombes dans le complotisme le plus bas de plafond.

- Non, mon Raymond, il ne s'agit pas d'un complot, mais d'un système, de structures de domination. Il n'y a pas une personne ou un petit groupe à l'origine de tout ça, mais quand les élites ont pris conscience de l'inéluctabilité de la fin à venir et du fait que cela allait sans doute mal se passer, elles n'ont fait qu'accélérer la mise en place des structures de domination et d'exploitation.

- Mais, de quoi tu parles en fait ? Tu veux dire qu'on va retourner à l'âge de pierre ?

- J'en sais rien, moi, si on va retourner à l'âge de pierre. Je sais juste qu'on va sortir de l'âge du carbone, que ça va pas être joli joli et que ça risque d'arriver rapidement. Ça veut dire que le monde va s'agrandir d'un coup, les distances vont redevenir gigantesques. Finis les voyages bon marché et lointains. Ça veut dire qu'il va falloir se fournir en aliments avec ce qu'on aura sous la main, finies la banane de Martinique et la vanille de Madagascar. Ça veut dire que les services publics ne pourront plus être assurés, le système de santé, c'est fini, bonjour le grand désert médical. Ça veut dire que ton compte facebook va disparaître, fini les smartphones et la connexion permanente. Ça veut dire que l'exploration spatiale, les voitures sans pilotes, la dématérialisation de la conscience et les autres conneries transhumanistes, c'est fini mon Raymond. Un nouveau monde inconnu est devant nous, mais avant qu'il émerge, ça va tanguer pas mal, si tu veux mon avis.

- Et il faudrait faire quoi d'après toi ?

- Bah, déjà, faut oublier le gouvernement actuel. Le résultat de leurs politiques sera de mettre les plus riches d'entre nous dans les derniers canots, sans que rien ne garantisse réellement leur survie. Les autres, bon courage. Si tu n'as pas su libérer tes énergies ou vendre tes capacités entrepreneuriales et devenir milliardaire, chao amigo. Déjà, même sans perspectives d'effondrement, leurs politiques néolibérales vont favoriser la montée des fascistes. Ajoute à ça un beau déclin rapide et des mouvements de population incontrôlables, je pense que le risque de repli identitaire est bien réel. Mais tu vois, pour moi, l'avenir est dans les ZAD.

- Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ?

- Ben ouais, réfléchis. On sait que plus une société est complexe, plus elle tombe rapidement. Plus un système est organisé, complexifié et mondialisé, plus la chute sera violente. En conséquence, on peut se dire que des systèmes locaux, décentralisés, low-tech et organisés en réseaux, genre toile d'araignée, résisteront mieux. Ils absorberont mieux les chocs et se relèveront plus rapidement. Je pense donc que les expérimentations locales, démocratiques et économiques des ZAD sont celles qui ont le plus de chances de se répandre. Ils sont quasiment déjà dans l'après-carbone eux. Le futur, mon Raymond, il est anarchiste et auto-géré. C'est pas beau ça ?

- Mouais, permets-moi d'être perplexe quand même. Et toi, personnellement, à ton niveau, tu fais quoi pour te préparer ?

- Moi ? Je bois. Je bois du Margaux pour oublier que je ne fais rien.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.