J'ai même rêvé de Mélenchon...

Il y quelques semaines, j'ai rêvé de Jean-Luc Mélenchon. Même si je rêve beaucoup, c'est quand même la première fois que je rêve d'un homme politique.

Mall - New Orleans © Raoul Rivages Mall - New Orleans © Raoul Rivages

Cela se passe après les résultats du premier tour de l'élection présidentielle. Je marche entre les arbres vers une place au bord d'un lac, lieu où Jean-Luc Mélenchon a donné rendez-vous à ses soutiens. Il prévoit de sauter en parachute depuis un avion écologique et d’atterrir au beau milieu de la place en question. Il pleut, il fait triste. J'arrive aux abords de la place. Depuis le bord, les branches des arbres, pendantes et feuillues, me cachent la vue sur le lac. On entend au loin une voix annonçant, qu'en raison du mauvais temps, l'arrivée en avion écologique a été annulée. Il n'y a presque personne sur la place.

Je vois alors au travers des arbres mon ami Jean-Luc sur le lac, sortir de la brume, seul dans une barque et ramant vers la rive. Il accoste au pied d'un petit escalier menant à la place. Il est seul mais annonce fermement qu'il ira boire un café dans le bar du coin. Il s'y dirige et y entre. Des foules de gens arrivent alors, s'avancent vers le café mais n'y pénètrent pas, ne faisant que passer devant sans s'arrêter.

J'y entre finalement. Je vois M. Mélenchon attablé avec 3 amis au fond du café. Je m'accoude au bar, je suis intimidé. Je décide à m'approcher de lui, j'attends qu'il finisse de discuter avec son porte-parole. Je peux finalement lui serrer la main, perdant mes mots, les larmes aux yeux. Je le remercie pour sa campagne, je le remercie pour ses paroles. Et je me réveille...

Voilà, je ne sais pas ce que cela révèle de ma psyché profonde.

Pour que je rêve de M. Mélenchon, c'est que ses mots lors de cette campagne m'ont touché. En effet, je dois avouer que c'était la première fois qu'un homme politique mettait des mots clairs et précis sur mes intuitions politiques. Lire le programme de son mouvement, regarder ces interventions vidéos ou écouter ses entretiens avec des journalistes me faisaient du bien. Pour une fois, je ne me sentais plus seul en politique. Je sentais que mes idéaux n'étaient finalement pas si exotiques que ça, que ce que j'avais appris en Amérique Latine n'était pas si farfelu et que manifestement, après toutes ces années d'enfumage rose et bleu, d'autres personnes partageaient avec moi ce désir d'un retour au politique. Je me prenais à croire en cette victoire, après avoir vécu tant de défaites.

Mais ce matin, au réveil, cherchant les résultats du premier tour sur mon fil twitter, je tombe sur la une du Guardian : "Macron to face Le Pen". Et merde... J'y croyais pourtant, je le voyais déjà en haut de l'affiche. Première réaction, la déception donc. Deuxième réaction, la question du vote. J'y vais ou pas ? Je prends cinq minutes pour y réfléchir.

Bien évidemment, il n'a jamais été question, même en rêve, de voter pour Mme Le Pen. Mais voter M. Macron ?.. Je m'imagine glisser un bulletin Emmanuel MACRON dans la petite enveloppe marron, seul dans la pénombre de l'isoloir, m'approcher de l'urne, donner mon nom au membre du bureau de vote et laisser tomber cette petite enveloppe dans le cube en plastique transparent. "A voté !" Putain, ça fait mal, mais bon, ça mérite réflexion.

C'est alors que des trombes de honte me sont tombées dessus, lâchées depuis les hauteurs de la bien-pensance médiatique et politique. J'ai pris en pleine face les commentaires de certains journalistes, les amalgames classiques de certains politiques. Aucune de ces sentences ne m'étaient personnellement adressée, je ne suis personne après tout. Mais j'ai pris pour moi ces rappels à l'ordre des gardiens de l'ordre. Que n'avais-je pas fait ? Comment avais-je osé me poser des questions ? Réfléchir, quelle horreur ! Me voilà assimiler à un fasciste rouge-brun, à Doriot. Honte sur moi pour avoir osé remettre en question intérieurement l'unanimité pro-vote Macron.

Apparemment, il aurait fallu que je réagisse au quart de tour, que je participe à l'indignation programmée face à la présence de Mme Le Pen au deuxième tour. Il aurait fallu, qu'en mon for intérieur, je ne me pose aucune question. Pourtant je m'en pose. Rien n'est décidé, du vote Macron, du vote blanc ou de l'abstention. On a le droit de réfléchir un peu, on a quinze jours devant nous. Et tout ça porte à réflexion, contrairement aux apparences, ce n'est pas si évident que ça. Il y a un certain cap à passer, du vote Mélenchon au vote Macron.

Comme le dit un ami, on aurait pu avoir la constituante, la transition énergétique, mais finalement, c'est business as usual. C'est désespérant ! Il faut quand même réaliser le grand écart idéologique, politique et moral que représente le vote Macron pour quelqu'un qui a voté Mélenchon. Je nous voyais déjà refonder le système politique du pays. Je voyais déjà chacun d'entre nous s’approprier la construction de nos nouvelles institutions. Je nous voyais déjà tenter de réanimer l'idéal européen de coopération entre les peuples. Je nous voyais déjà lancer la transformation du système productif, relocaliser notre économie, tout ça. Mais non. A la place, on a droit à +8% pour la bourse de Paris. On va tous rêver de devenir milliardaires. On va vivre dans une start-up nation. On va faire du benchmark pour libérer les énergies de l'entreprise. C'est pour ça que je dois voter ? Cela ne me fait pas envie du tout...

Et puis, M. Macron, c'est quand même une belle arnaque intellectuelle. Ce monsieur est capable d'être en accord total avec deux personnes en désaccord total entre elles. C'est un pur produit marketing, c'est le nouvel Iphone. C'est le ravalement de façade d'un vieil immeuble dégueulasse, le nouveau packaging d'un vieux plat à réchauffer, le vide du centre commercial. M. Macron est un homme politique de droite, de centre-droit si on est gentil. Entre le capital et le travail, il me semble qu'il a choisi son camp de façon assez claire. Il promeut une sorte de capitalisme Google, hyper prédateur mais de couleur pastel. Je te sodomise, mais regarde, c'est beau, c'est cool. C'est tellement cool qu'on pourrait croire que c'est de gauche. Je pense d'ailleurs que beaucoup de ses soutiens sont dans le déni, qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils sont de droite. En fait, M. Macron permet à des gens qui se pensent de gauche de voter à droite sans s'en rendre compte et sans se remettre en question. Et il faut lui reconnaître un certain talent pour l'esbroufe.

Il s'inscrit de plus dans la continuité parfaite des gouvernements précédents. Il ne porte aucun changement, aucune révolution, aucune remise en question de quoi que ce soit. Il va continuer à mettre en place les politiques favorables aux puissances financières, politiques qui favorisent l'émergence du Front national. Ce parti continuera à jouer le rôle de chien de garde efficace du système de domination, jusqu'au jour où il brisera la laisse et alors, aucun vote ne pourra l'arrêter. Ce système se mord la queue mais on blâme les abstentionnistes en les traitant de fachos et d'irresponsables, en concentrant sur eux la honte que tout le monde devrait ressentir à cautionner ce système.

Si cette façon de faire de la politique tient encore debout, c'est grâce au Front national. C'est parce que cet épouvantail fait peur que les tenants du réalisme et de la gouvernance sont encore au pouvoir. Voter Macron, ce n'est pas voter stricto sensu contre Mme Le Pen. C'est permettre que se maintienne un ordre établi qui alimente Mme Le Pen. Voter Macron, c'est reculer pour mieux sauter. J'espère me tromper mais j'ai peur qu'après M. Macron, on ait droit à une Mme Le Pen en pleine forme. J'ai peur que les élections intermédiaires à venir ne soient que le reflet amplifié de ce qu'elles ont été sous le règne de M. Hollande. J'espère que la dynamique que M. Mélenchon a créée ne retombera pas et qu'elle se portera haut aux prochaines élections. J'espère qu'elle pourra affronter le Front national et enfin faire jeu égal avec lui.

Et puis, le vote utile, ça va cinq minutes. On m'a déjà fait le coup et j'ai déjà marché. En 2002, j'ai voté Chirac quand même. Après des kilogrammes de savon et toutes ces années, j'ai encore l'impression d'avoir les mains sales. Aux deux tours de la dernière présidentielle, j'ai voté Hollande quand même. Pas la peine d'en rajouter sur les douleurs anales qui s'en suivirent. J'en ai assez de ne pas voter pour mes convictions, de voter contre au lieu de voter pour. J'en ai assez de me faire voler mon vote, d'être forcé à voter pour untel parce que c'est comme ça qu'il faut faire.

Et puis, si faire barrage au Front national permettait de s'en débarrasser, cela ferait longtemps que nous n'en entendrions plus parler. A chaque fois, on nous ressert le vote utile, le front républicain, on secoue le danger pour la république, mais à chaque fois le Front national en ressort plus fort. Il est peut-être temps de penser à faire autre chose. Clairement, ça ne marche pas. Le vote utile ne marche pas. Il ne permet pas de se débarrasser de ce parti post-fasciste.

Mais je suis quand même sensible à certains arguments développés par les tenants du vote utile anti-FN. Ainsi, il vaudrait mieux être dans l'opposition à M. Macron que dans l'opposition à Mme Le Pen. Je peux comprendre cet argument, mais ce n'est pas celui qui pourrait me convaincre. C'est quand on examine la place qui est réservée à nos amis étrangers dans le projet de Mme Le Pen que le doute m'assaille. Ses idées abjectes et sa vision ethnique du pays laissent présager du pire. On a déjà vu ces idées à l’œuvre pendant la période glorieuse du régime de Vichy, dont le Front national est un descendant idéologique direct. Si le Front national arrive au pouvoir, qu'adviendra-t-il de nos enfants ? de nos conjoints ? de nos parents ? de nos amis ? Cette menace est terrible et laisse à réfléchir. Mais vivre chaque élection avec cette peur n'est pas tenable. On ne peut pas construire l'avenir sur la peur de ce parti politique. On ne peut pas faire tenir tout un système politique sur la peur d'un parti post-fasciste. Il faut trouver comment se défaire de cette peur, comment se défaire de ce parti.

De mon point de vue, pour s'en défaire, une politique autre que celle de M. Macron est nécessaire, une politique transformatrice, prenant de front à la fois le système économique et le système politique. Il est donc, pour moi, difficile de justifier le vote Macron au nom du vote anti-FN. Je n'irai pas jusqu'à dire que cela revient au même, mais les deux sont liés. Ce sont les deux faces d'une même pièce, d'un même système de domination, c'est le ying et le yang du jeu politique actuel. La culpabilisation des abstentionnistes ne mènera sûrement à rien, l'abstention pouvant même être un instrument politique plus fort que le vote Macron. A mes yeux et dans les institutions actuelles, seul le vote pour M. Mélenchon portait l'espoir de sortir de ce jeu politique moisi.

Au regard du positionnement de M. Mélenchon et des différences énormes de programme entre les deux hommes, il me semble compréhensible qu'il prenne son temps pour donner ou non une consigne de vote. Cela mérite réflexion et je le remercie d'ailleurs d'avoir ainsi conforté ma première réaction. De toutes façons, et quoi que ce dernier décide de déclarer, cette décision m'appartient.

Et, même si j'ai du mal à trouver des arguments en faveur du vote Macron, elle n'est pas encore prise...

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