La biologie synthétique, entre fantasmes et révolutions (3/4)

 Les limites, les craintes, les problèmes éthiquesEn tant que chercheur en microbiologie, je me suis intéressé ces dernières années au développement du domaine très à la mode de la biologie synthétique. De nouveaux laboratoires se forment, les startup se multiplient, les grands groupes investissent à plein, l’argent coule à flots... Quelle est cette discipline qui sonne comme un frankenstein des temps modernes ? Quelles sont ses possibilités ? Quelles sont ses limites ? Comme vous allez le découvrir, la biologie synthétique n’est pas une tendance passagère. Impliquée dans tous les secteurs clés, énergie, santé, environnement, elle est au coeur des débats éthiques d’aujourd’hui et de demain. 

 Les limites, les craintes, les problèmes éthiques


Kandinsky W. Jaune-Rouge-Bleu Kandinsky W. Jaune-Rouge-Bleu

En tant que chercheur en microbiologie, je me suis intéressé ces dernières années au développement du domaine très à la mode de la biologie synthétique. De nouveaux laboratoires se forment, les startup se multiplient, les grands groupes investissent à plein, l’argent coule à flots... Quelle est cette discipline qui sonne comme un frankenstein des temps modernes ? Quelles sont ses possibilités ? Quelles sont ses limites ? Comme vous allez le découvrir, la biologie synthétique n’est pas une tendance passagère. Impliquée dans tous les secteurs clés, énergie, santé, environnement, elle est au coeur des débats éthiques d’aujourd’hui et de demain.

 

 

Nous avons fait la semaine dernière un tour d’horizon des capacités parfois délirantes de la biologie synthétique. Ces applications ahurissantes ne sont pas sans laisser songeur quant à la capacité de l’homme à s’imposer des limites. Quels sont les dangers de la biologie synthétique ? Quelles sont les frontières à ne pas dépasser ? Sur quelles bases peut-on imposer des barrières ? Le principal soucis est que toutes ces capacités sont entièrement nouvelles, il n’existe aucune marche à suivre, toutes les règles sont encore à poser ! Et comme le dit sagement l'oncle Ben à Spiderman « De grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités ». Il nous faut tenter de formuler tous les scénarios catastrophes imaginables, tout en tâchant de ne pas tomber dans la paranoïa, afin d’en retirer des critiques valides et prévenir des dérives futures.

 

| Dissémination des OGM

 

Un premier risque déjà présent dans le débat sur les OGM de l’agroalimentaire semble évident, que se passerait-il si une bactérie ou levure génétiquement modifiée se retrouvait libérée dans la nature ? Cette problématique est maintenant ancienne puisqu’elle remonte aux débuts du génie génétique dans les années 1990. Jusqu’à aujourd’hui aucun accident notoire n’a été à déclarer sur ce point. Les microorganismes modifiés pour des tâches particulières n’ont, à priori, pas de raisons d’être plus aptes à proliférer et à prendre le dessus dans un environnement naturel. Malgré cela, le risque existe, car même si de faible probabilité, ses conséquences pourraient être catastrophiques. Plusieurs pistes de recherche sont menées pour tenter d'empêcher définitivement ce risque. Le laboratoire de Philippe Marlière au Génopole d’Evry par exemple cherche à développer des microorganismes utilisant un ADN modifié (« XNA » pour Xeno acide nucléique en anglais). Les OGM basés sur ce support alternatif de l’information génétique seraient donc parfaitement contrôlables et par conséquent incapables de proliférer dans la nature, puisque dépendants de composés artificiels pour leur croissance. Toujours dans cette même optique, le laboratoire du professeur Floyd E. Romesberg est parvenu à créer un organisme vivant doté d’une paire de nucléotides entièrement artificielle ajoutée à son génome, et pourtant toujours capable de le répliquer (1).

 

Le principal danger d'une dissémination dans l’environnement provient évidemment des organismes pathogènes pour l’homme. Etant justement sujets à d’intenses recherches, ils sont utilisés en routine dans les laboratoires. Cependant des normes internationales sont aujourd’hui bien établies, les laboratoires se doivent de disposer d'équipements de sécurité et de décontamination adaptées à la menace que représente le pathogène.  

 

| Bioterrorisme

 

Ceci nous amène à une menace d’un autre ordre, le bioterrorisme. Au fur et à mesure que les techniques de génie génétique se développent et se démocratisent, la possibilité de confectionner une arme biologique grandit en parallèle. La difficulté pour produire un virus capable d’exterminer la race humaine est aujourd’hui encore beaucoup trop grande pour des amateurs dans leur garage. Mais devant un terrorisme capable de réaliser les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, la menace se doit d’être explorée sérieusement. De plus, on se souvient de la polémique qui est survenue en 2012 alors qu'une équipe de scientifiques voulait publier le génome d’un virus muté de la grippe H5N1, encore plus virulent que le virus naturel. La publication de ce génome a finalement été autorisée, après que les conséquences d’un tel résultat aient été analysées par  l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et le NSABB (conseil national scientifique pour la sécurité biologique). En effet, il n’est ici plus véritablement du ressort des scientifiques de pouvoir gérer une telle menace, mais plutôt des états ou des ONG. Les techniques existent déjà, potentiellement, pour fabriquer une arme bactériologique ou virologique. Le risque existait même, à plus faible mesure, avant la biologie synthétique, en témoignent les attaques par lettres piégées à l’anthrax. 

 

| Quels OGM

 

Autre problème, purement éthique cette fois-ci, néanmoins d’une importance capitale : quels organismes vivants modifier ? Peut-on envisager de modifier des organismes plus complexes comme des plantes, des mammifères…? Ce questionnement rejoint à nouveau le débat sur les OGM alimentaires, ainsi que celui de l'utilisation des animaux dans la recherche médicale.

 

Pour le moment la biologie synthétique s’est majoritairement développée avec l'utilisation d'organismes unicellulaires, bactéries et levures principalement, ainsi qu'avec l’utilisation de plantes pour la production de certaines molécules pharmaceutiques. Les microorganismes cumulent des avantages non négligeables : ils sont simples à modifier et d’une croissance extrêmement rapide. Cependant, déjà les industriels tournent leurs yeux vers les animaux, et envisagent de produire certaines molécules pharmaceutiques dans le lait de chèvre ou encore de chameau. L’entreprise eGenesis, une spin-off du laboratoire de George Church à Harvard, s’attaque quant à elle à la modification de porcs et de bovins.

 

Là me semble être une frontière éthique à ne pas dépasser : les animaux sensibles. A partir du moment ou un organisme vivant est doté d’un système nerveux central, et qu’il est donc capable de ressentir de la douleur, alors un respect de cette sensibilité s’impose et devrait dicter l’impossibilité d’utiliser de tels organismes vivants à des fins industriels, et ce qu’il s’agisse d’un chimpanzé, d’une souris ou d’un moustique. Quelle que soit la modification génétique, il est impossible de connaître ses conséquences sur le ressenti de l'animal. Peut-on prendre le risque, simplement parce que nous en avons la capacité, de faire vivre un animal génétiquement modifié dans la souffrance toute sa vie ? Cette frontière a malheureusement déjà été récemment outrepassée et validée dans le domaine des OGM de l'agroalimentaire, puisqu’il existe aujourd’hui des saumons OGM (à croissance accélérée) autorisés par la FDA (Food and Drug Administration), mais pas encore en Europe. Cette frontière est déjà dépassée depuis longtemps dans la recherche médicale où des souris de laboratoires OGM sont utilisées en routine. Les besoins de la recherche médicale peuvent justifier, jusqu’à un certain point, l’utilisation d’animaux cobayes, lorsqu’ils procurent des résultats impossibles à obtenir par d'autres moyens et que des vies humaines sont en jeu. Cependant des fins industriels, ou alimentaires, ne devraient pas permettre de franchir cette limite. Encore moins des fins décoratifs, comme c'est pourtant déjà le cas avec le Glofish, un poisson génétiquement modifié pour être fluorescent, et commercialisé.

 

| Lorsque le vivant devient propriété intellectuelle

 

Une autre dérive majeure serait une emprise trop forte du secteur privé sur la biologie synthétique, comme c’est le cas pour les OGM alimentaires. Une fois les industries devenues prépondérantes dans une discipline, le secret industriel, le dédale des brevets et de la propriété intellectuelle, prennent le dessus sur les publications scientifiques et peuvent freiner la recherche. Il est déjà possible aujourd’hui de breveter toutes sortes d’organismes vivants, voire même des gènes. Cela est justifié dans un cas où, par exemple, des années de recherche ont été nécessaires à construire une souche de bactérie réalisant une nouvelle fonction inédite. Mais cette tendance peut facilement mener au brevetage à outrance. Un grand pas en avant a été réalisé en 2013, lorsque la cour suprême des Etats-Unis a interdit le brevetage d’un gène que l’on trouve dans la nature. L’enjeu était de taille, l’entreprise Myriad Genetics réclamait une propriété intellectuelle pour un test de dépistage des cancers du sein et de l’ovaire, basé sur le gène humain BRCA. Hors ce gène, qui est effectivement un bon indicateur de prédisposition au cancer, n’est pas un gène « inventé », mais bel et bien un gène que l’on trouve naturellement dans notre corps. Si ce brevet avait été accepté, alors le simple fait d’être le premier à identifier un gène ayant une application, devenait un droit de le « posséder » et de toucher des droits sur les usages qui en découlent. Ceci aurait été un frein énorme pour la recherche. Les juges de la cour suprême ont tranché par ces mots « L’ADN […] est un produit de la nature et n'est pas éligible pour un brevet, simplement parce qu'il a été isolé ».

 

Pour le moment, un chercheur en biologie ne doit donc pas verser une redevance pour utiliser un gène identifié par une entreprise privée. Mais c’est bel et bien un combat qu’il faut mener pour que la situation perdure ainsi. En comparaison, bien que l’analogie ne soit pas parfaite, des agriculteurs ne peuvent pas disposer librement de semences pourtant naturelles. La génération de semences diverses, afin d’obtenir des plantes robustes, adaptées à un milieu donné et ne nécessitant pas le recours à des engrais chimiques, est une activité vitale de l’agriculture paysanne. Hors aujourd’hui, la régulation en oeuvre rend particulièrement difficiles ce genre de pratiques, et à l’inverse bénéficie avant tout à l’utilisation de semences brevetées

 

La biologie synthétique a bénéficié jusqu’à aujourd’hui d’une très forte dynamique « open-source » c’est à dire que les techniques, les outils, les protocoles, les avancées, sont majoritairement partagés de manière libre et gratuite. Cet élan bénéficie énormément à l’essor de la discipline et à son acceptation par le grand public. Espérons que cela dure. 

 

| Entre bénéfices et craintes justifiées

 

Pour conclure, citons les mots de Barack Obama sur la biologie synthétique, à l'occasion de la création de la première bactérie vivant grâce à un chromosome synthétique réalisée par une équipe de scientifiques du J. Craig Venter Institute : «  Cette découverte annonce d’importants bénéfices à venir, comme la possibilité d’accélérer le développement de nouveaux vaccins. Par la même occasion, elle soulève des craintes justifiées. Il nous est donc nécessaire d’analyser avec attention les retombées d’une telle recherche. »

 

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La semaine prochaine, nous plongerons plus profondément encore dans les problèmes éthiques de la biologie synthétique. Ceux qui concernent le génie génétique appliqué à... notre propre espèce. Ceux qui concernent l’angoissante perspective des Humain Génétiquement Modifiés, les HGM.

 

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Sources

1. Malyshev, D. A. et al., 2014 - A semi-synthetic organism with an expanded genetic alphabet. Nature.

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