La biologie synthétique, entre fantasmes et révolutions (4/4)

Vers l'humanité 2.0

 

Kandinsky W. Black Circle Kandinsky W. Black Circle

En tant que chercheur en microbiologie, je me suis intéressé ces dernières années au développement du domaine très à la mode de la biologie synthétique. De nouveaux laboratoires se forment, les startup se multiplient, les grands groupes investissent à plein, l’argent coule à flots... Quelle est cette discipline qui sonne comme un frankenstein des temps modernes ? Quelles sont ses possibilités ? Quelles sont ses limites ? Comme vous allez le découvrir, la biologie synthétique n’est pas une tendance passagère. Impliquée dans tous les secteurs clés, énergie, santé, environnement, elle est au coeur des débats éthiques d’aujourd’hui et de demain.

 

La semaine dernière nous avons vu plusieurs des problèmes éthiques générés par la modification génétique d'êtres vivants. Un frontière éthique est selon moi en train d’être dépassée, par la fabrication d’animaux OGM dans un but autre que celui de la recherche médicale, c’est-à-dire pour un but alimentaire, un but de production industrielle, ou pire encore un but de divertissement.

 

Dans ce questionnement sur quels organismes vivants modifier, et dans quelles conditions, vient rapidement à l’esprit un cas particulier très difficile à aborder. Peut-on faire des humains génétiquement modifiés, des « HGM » ? La question est extrêmement importante. Les technologies avancent rapidement et n'attendent en aucun cas que le débat public s'installe pour opérer. Ces considérations sortent du champ de la biologie synthétique, qui vise, comme on l'a vu dans la première partie, plutôt des applications industrielles. Elle sort également du champ des OGM alimentaires et même du génie génétique classique. C'est une toute nouvelle dimension, qui doit être le sujet d'une évaluation à part, le génie génétique appliqué à l'espèce humaine.

 

| Etat de l’art de la thérapie génique

 

Tout d’abord, la thérapie génique. Ce secteur a été marqué par l’échec, dans les années 2000, des « bébé-bulles ». Ces enfant sont victimes d’une maladie génétique qui rend leur système immunitaire inopérant. Une vingtaine d’entre eux ont été traité par des virus modifiés ayant pour but de restaurer une copie valide du gène muté dans leurs cellules sanguines. Bien que certains aient été entièrement rétablis et aient pu sortir de leur bulle, un résultat sans précédent pour cette pathologie, des insertions malencontreuses de l'ADN viral ont provoqué chez 4 d’entre eux des leucémies aggravant encore le cas de ces enfants. Cet échec bouleversant, par la gravité de l’enjeu, a stoppé net l’engouement démesuré pour la thérapie génique. Les essais cliniques se sont faits beaucoup moins nombreux. Depuis, les thérapies géniques ont eu quelques succès passés inaperçus, car impliqués dans des cas moins extrêmes. Par exemple, un traitement a fait ses preuves pour soigner une maladie congénitale de l’oeil provoquant la cécité vers l’âge de 10 ans (1). Les avancées en biotechnologies de ces dernières années remettent la thérapie génique sur le devant de la scène, notamment par l’arrivée de la technique révolutionnaire de manipulation génétique CRISPR (je posterai prochainement un billet pour détailler cette technique). L’entreprise Editas Medicine fondée entre autre par les scientifiques Feng Zhang du MIT et George Church de Harvard, 2 noms reconnus de la biologie synthétique, a précisément pour objectif d’appliquer les avancées récentes en manipulation génétique à la thérapie génique.

 

| Le danger de l'eugénisme

 

La thérapie génique, tant qu'elle s'emploie à modifier des maladies génétiques, souvent rares et dramatiques, me semble un secteur de progrès majeur, qu'il faut encourager. Cependant, elle ouvre une boîte de Pandore : l'eugénisme. La capacité de modifier notre génome ne pourra pas aller sans réveiller ce vieux désir de l'espèce humaine, celui de la creation d'une humanité supérieure, améliorée. L'Europe a un passé douloureux avec le délire racial de l'eugénisme et elle ne sera certainement pas la première à s'élancer dans cette direction, comme nous le verrons par la suite. Mais aux Etat-Unis, comme en Chine, tout annonce le contraire. L'eugénisme prend d'ailleurs aujourd'hui un nouveau visage, "le transhumanisme". Le transhumanisme garde la même essence que l'eugénisme, la volonté de créer une humanité améliorée, mais s’écarte clairement de la sombre histoire de nazisme que transporte cette notion. Ainsi l’eugénisme dit « coercitif » est profondément condamné par les transhumanistes, qui eux souhaitent avant tout une amélioration de la condition humaine dans son ensemble, sans volonté de classes ou de races.

 

Ce courant de pensée qui prend de l’ampleur de nos jours est à mon avis positif, puisqu’il place les questionnements éthiques au coeur de sa démarche. Il responsabilise chacun en insistant sur la nécessité pour l’humanité de décider par elle-même du chemin à prendre pour son avenir. Cependant, je regrette pour ma part que ses adeptes semblent parfois emprunts d’une foi sans limites dans le progrès technique, donnant un caractère presque religieux au mouvement, en instaurant des mots comme le "post-humanisme".

 

| Des projets ambitieux

 

Voici quelques exemples concrets de recherches menées de nos jours sur le génome humain. Des projets extrêmement intéressants, parfois inquiétants, sur lesquels il est nécessaire de rester avertis et vigilants.

 

- Le milliardaire Jonathan Rothberg a lancé le "projet Einstein" qui vise à découvrir des gènes responsables du génie mathématique. Plus de 400 mathématiciens et physiciens réputés ont accepté de faire sequencer leur génome pour cette cause. 

- Dans la même perspective, un programme de recherche du Beijing Genomics Institute (BGI) séquence les génomes de plus de 2000 individus « intelligents » , ce par quoi il faut ici entendre des individus qui obtiennent des bonnes notes aux examens, ou bien ayant un QI élevé.

 

Bien que les concepts de « génie mathématique » ou d’ « intelligence » employés me paraissent extrêmement flous, il faut s'attendre à ce que ce genre d’études dans les années à venir parviennent à trouver des gènes corrélés à une certaine forme d’intelligence. Certainement pas des gènes de « l'intelligence générale », mais par exemple des gènes associés à une très bonne aptitude au calcul mental, ou au maniement de concepts abstraits... Ce résultat sera sans aucun doute une découverte majeure dans une perspective de recherche fondamentale. Le cerveau est un organe encore très mal compris. Mais comment sera-t-il reçu du grand public ? Il y a fort à parier qu'il sera mal interprété, étant donné que les scientifiques en charge, eux-mêmes, ne semblent pas capables de définir précisément ce qu'ils sont en train de chercher ! 

 

Une autre potentialité du génie génétique appliqué à l'humain, activement explorée de nos jours, est la lutte contre le vieillissement. Autrement dit, pour sortir les grands mots, la recherche de l'immortalité. Les annonces dans ce domaine ont été plus de l'ordre de l'opération marketing que de réelles avancées. En tête, l’entreprise Google avec la création de Calico, une filiale destinée à combattre le vieillissement et les maladies associées, annoncée en grande pompe dans les médias comme cherchant à « soigner la mort ». Cependant, il est vrai que la recherche sur le thème du vieillissement cellulaire, ou bien dans le domaine des cellules souches, semble indiquer quelque chose qui était impensable il y a plusieurs décennies : le vieillissement est inscrit dans notre programme génétique, il n’est pas dû à une progressive érosion de notre corps, mais plutôt à une mauvaise régénération de nos tissus. Cette graduelle dégradation de la régénération cellulaire est déterminée génétiquement. Dans ce cas, en comprenant les gènes et les processus physiologiques en action dans ce vieillissement, peut-on envisager de le stopper ? C’est le projet clairement assumé de certains grands scientifiques comme Miroslav Radman, membre de l’académie des sciences, ayant fait des découvertes majeures dans le domaine de la réparation de l’ADN. Toute sa carrière a été précisément tournée vers cet objectif, comme il l’explique dans son livre « Au-delà de nos limites biologiques ».

 

| Le vaste champ des possibles

 

Après ces exemples troublants, il n’est même pas nécessaire d’insister sur le besoin urgent de réfléchir aux potentielles dérives. Ces questions s’imposent tout naturellement.

 

Comment écarter, après la découverte de gènes corrélés à une très bonne aptitude aux mathématiques par exemple, la dérive eugéniste ? Aujourd'hui la technologie de « diagnostic préimplantatoire » nous permet déjà, dans le cas d'une fécondation in vitro, de tester le génome de plusieurs embryons avant l'implantation. La technique est utilisée pour dépister des anomalies génétiques. Sans tomber dans la science fiction, ou le sensationnel, il faut considérer que cette même technique rendra possible dans quelques années le fait de choisir un embryon en fonction de critères génétiques de prédisposition à une certaine forme d'intelligence. Nous en aurons la capacité. Il faut s'y préparer, il faut y réfléchir et il faut décider si nous voulons autoriser une telle pratique. Le coût de cette procédure ne sera même pas, toutes proportions gardées, une grande barrière. Une fois des gènes identifiés, il suffit d’un diagnostic préimplatatoire « classique » pour choisir un embryon possédant cette combinaison de gènes. Une telle procédure hypothétique serait donc plus chère qu’une simple fécondation in vitro, mais tout de même une procédure accessible à grande échelle. Si l'on part un peu plus dans le sensationnel maintenant, il faut même envisager que la thérapie génique rendra possible de rajouter à l'embryon les gènes voulus, pour tenter d'en faire un petit Einstein ! Poussons encore plus loin le scénario, car c'est tentant, et on arrive tout droit au superbe film de Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca. Les parents peuvent choisir les caractères de leurs enfants dans un catalogue, et obtenir des enfants excellents sous tous rapports. Les entreprises réalisent des tests ADN sur leurs employés et relèguent par conséquent les individus conçus "naturellement" à des tâches de subalterne... 

 

Nous n'en sommes pas encore là, mais restons vigilants. La suite le prouve.

 

| les embryons humains dans le collimateur

 

Tout cela évolue très vite. Alors que j'avais commencé à écrire ce billet, une nouvelle étape a été franchie : la modification d’un gène sur un embryon humain vient d'être réalisée dans le laboratoire de George Church à Harvard. Les scientifiques précisent très clairement qu'ils n'avaient pas l'intention de réimplanter cet embryon, et que l'expérience a été menée uniquement afin de tester la faisabilité d'une telle approche. Ils seraient parvenus (l'étude n'est pas encore publiée) à changer un gène défectueux causant le cancer des ovaires. Cette maladie héréditaire pourrait ainsi être définitivement écartée de la descendance d'une personne atteinte. Ce genre d'applications peut être, une fois encore, une révolution dans le domaine médical. La technique rend possible le fait de soigner des maladies congénitales à leur racine, dans l’embryon. Elle rend aussi clairement possible de créer un HGM, dans un but autre que médical.

 

| S’imposer des limites, sans se fermer au progrès technique

 

Quelles sont les solutions ? Comment imposer des limites ? Sur quelles bases ?

 

Voici une bonne nouvelle, l'Union Européenne est particulièrement précoce sur ces questions. Ainsi la "Convention pour la protection des Droits de l'Homme et de la dignité de l'être humain à l'égard des applications de la biologie et de la médecine » a déjà statué sur des points majeurs soulevés ci-dessus, avant même qu’ils ne soient techniquement faisables !

« Article 12 – Tests génétiques prédictifs

Il ne pourra être procédé à des tests prédictifs de maladies génétiques ou permettant soit d'identifier le sujet comme porteur d'un gène responsable d'une maladie soit de détecter une prédisposition ou une susceptibilité génétique à une maladie qu'à des fins médicales ou de recherche médicale, et sous réserve d'un conseil génétique approprié.

Article 13 – Interventions sur le génome humain

Une intervention ayant pour objet de modifier le génome humain ne peut être entreprise que pour des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques et seulement si elle n'a pas pour but d'introduire une modification dans le génome de la descendance. » 

 

Ces mesures sont à mon avis parfaitement adaptées à l’heure actuelle. Elles sont des mesures de précaution, qui restreignent les technologies de manipulation du génome humain, actuelles et à venir, à un usage purement médical et encadré. De plus elles excluent la manipulation d’embryons humain quelle qu’en soit la raison. Ainsi elles ont posé des limites nettes, et vont forcer la naissance d’un débat public en Europe avant que les techniques ne s’imposent d’elles même pour faire naître le débat dans leur sillage. C’est précisément cette deuxième situation qui est en train de se produire aux Etats-Unis.

 

Maintenant, faudra-t-il au vu des nouvelles possibilités qui s’offrent, changer ces mesures, les élargir ? C’est mon avis. Un interdit trop fort et mal adapté peut causer la naissance d'un marché parallèle, incontrôlable. Veut-on des parents qui passent une frontière pour pouvoir sélectionner l’embryon de leur choix dans un pays qui autorise cette pratique, sans qu’aucun encadrement européen ne puisse agir sur ce processus ? Veut-on de la même manière qu’une mère atteinte d’une maladie congénitale incurable soit forcée de partir faire une fécondation in vitro dans un autre pays qui lui permette de retirer le gène défectueux de sa descendance ? Ces différentes situations seraient dangereuses, elles représenteraient un échec de l’Union Européenne à s’adapter au monde de demain.

 

Cependant, des approches de sélection ou modification génétique humaine, qui ne sont pas à visées médicales, seront dans le même temps vaines et dangereuses. Reprenons l’exemple hypothétique de parents souhaitant choisir leur embryon en fonction de gènes de prédisposition à une forme d’intelligence : je plains les futurs enfants qui seraient ainsi sélectionnés, sur qui pèseraient dès leur plus jeune âge le poids du désir illusoire de leurs parents. L'intelligence dépend à mon avis bien plus de l'éducation que du bagage génétique d'un individu. Malgré tout, priver des parents du droit de disposer librement de leurs propres embryons n'est pas anodin et demande des arguments forts. En particulier si cette pratique est autorisée dans d’autres pays.

 

Voici maintenant mes propositions concernant les limites à imposer. Ce n’est que mon opinion, chaque point est ouvert à discussion !

 

- Concernant le tri d'embryons par diagnostic préimplantatoire, afin de choisir une combinaison de gènes voulue, il n'y a pas modification, simplement sélection. A priori donc, je doute que cette pratique soit interdite à l’échelle internationale, comme elle l’est pour le moment dans l’Union Européenne. Et il me semble difficile d’imposer des arguments solides à des parents qui souhaitent payer le prix pour s’engager sur cette voie, à l’exception de celui-ci : sélectionner en faveur d'une combinaison de gènes introduit un biais qui pourrait à grande échelle mettre en péril le besoin vital de diversité génétique, nécessaire à toute espèce vivante. Le hasard de la loterie spermatozoïdes/ovules serait altéré. Ce genre d’activité, si un jour employée, devra donc impérativement être étroitement régulée à l’échelle internationale sous risque de dérive génétique de l’espèce humaine. Il sera d’une importance capitale que l’Europe ne s’exclue pas mais au contraire prenne part à ce contrôle et cette régulation de la pratique. La meilleure solution serait à mon avis d’accepter cette pratique, mais uniquement sous réserve d’une validation de la part d’un personnel médical compétent, qui serait en mesure d’expliquer à des parents les tenants et aboutissants d’un tel acte. 

- De manière comparable, en ce qui concerne la modification génétique de son propre corps, si une personne décide de changer l'un de ses gènes, je pense qu’elle doit être libre de le faire, pourvu que ses raisons aient été réfléchies et que cette personne soit consciente de toutes les conséquences en jeu. Ce domaine pourrait s’apparenter à la chirurgie esthétique. On autorise, de manière encadrée, que des personnes bénéficient d’interventions chirurgicales sur leur propre corps qui ne sont pas du domaine médical. L’Union Européenne me semble donc raisonnable dans sa restriction de ce genre de pratique strictement à usage médical pour le moment, mais sera certainement amenée à reconsidérer cette position lorsque les techniques deviendront sûres et permettront d’autres types de modifications.

- Par contre, lorsqu’on parle de modifier génétiquement un embryon, le débat change. bien qu'il s'agisse de cellules issues du corps des parents (le spermatozoïde et l'ovule), c'est sur le corps de l'enfant que les modifications seront effectives. Modifications qu'il ne peut évidemment pas choisir consciemment. Là se trouve donc une véritable frontière éthique, une limite à ne pas dépasser, que la convention du conseil européen a parfaitement isolée. Une fois encore, l’Europe sera sûrement amenée à changer sa position, lorsque des maladies congénitales pourront être soignées de manière parfaitement fiable par thérapie génique sur l’embryon (attention, c’est encore loin d’être le cas, malgré les avancées récentes !). Mais elle devra rester absolument ferme sur un usage strictement médical de cette pratique, et en aucun cas ne laisser des enfants devenir le résultat d’apprenti-sorciers de la génétique. 

 

On pourrait résumer cette frontière par la proposition suivante : En dehors du cadre médical, ne disposer librement que de son propre corps en excluant ses cellules germinales. Les cellules germinales (futurs spermatozoïdes ou ovules), bien qu’appartenant à notre corps, n’ont pour seul but que de générer un nouvel individu. Elles doivent donc être considérées dès les premiers instants comme le corps d’autrui.

 

Tout en restant ouverts aux progrès gigantesques que ce secteur apportera dans la compréhension de notre propre corps, et dans le combat pour une santé meilleure, il nous faut absolument profiter des avancées récentes pour poser dès maintenant des limites claires qui permettront de réguler efficacement les activités de génie génétique appliqué à l’espèce humaine. L’expérience très récente de modification d’un embryon humain mentionnée ci-dessus a provoqué une réponse immédiate de plusieurs généticiens. Un article est apparu dans la revue prestigieuse Nature, « Pas de manipulation génétique sur les cellules germinales », un appel clair et franc à tous les scientifiques pour attendre qu’une réflexion éthique soit menée avant d’engager de telles expériences. Le débat est enfin enclenché ! 

 

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Sources

1. Jacobson, S. G. et al., 2012 - Gene therapy for leber congenital amaurosis caused by RPE65 mutations: safety and efficacy in 15 children and adults followed up to 3 years. Archives of Ophthalmology.

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