Comment les gilets jaunes ont civilisé la France

Le mouvement des gilets jaunes n’envahit plus les villes tous les samedis. Il est peut-être fini, peut-être en pause, ou plus probablement en transformation. Mais quoiqu’il en soit, il a laissé une marque dans ce pays, qui semble, depuis, devenir un peu plus civilisé.

Il y a quelque temps, je me suis retrouvé à discuter de démocratie avec de futurs candidats aux élection municipales. Ils étaient fascinés par la démocratie participative, et voulaient en savoir plus. La discussion avançant, la perspective que chacun des habitants ait le droit de devenir un réel contre-pouvoir les a déchantés. Je ne crois pas trahir leur propos en les résumant ainsi : « nous on a galéré à monter une liste, à faire campagne pour se faire élire, et les gens qui sont restés tranquillement arroser leur jardin prétendent prendre des décisions à notre place ! ».

Il s’agit d’une pensée récurrente parmi les élus, je dirais même compréhensible. Faire de la politique sa profession exige beaucoup d’énergie, de temps et de risques. Alors certes, honneur à ceux qui se sont battus et ont perdu, mais les citoyens qui ont préféré privilégier leur famille, leur travail ou leurs hobbies ne méritent pas qu’on leur concède une once de pouvoir. Ce penchant n’est pas spécifique aux politiciens : dans beaucoup de mouvement sociaux on entend dire que ceux qui ne se déplacent pas pour participer aux assemblées n’ont pas voix au chapitre. Sinon c’est trop facile, n’est-ce pas ? Je reste dans mon lit, et je prétends quand même compter.

L’ennui, avec cette conception des choses, est qu’elle correspond à une vision spoliatrice – certains pourront dire, « populiste » de la politique. Elle est spoliatrice parce qu’elle conçoit la politique comme une compétition féroce où commande qui l’a mérité. Les méritants ce sont ceux qui s’investissent dans la politique, les autres ne méritent que de la subir. Une vision où, comme on disait autrefois, si nous ne nous occupons pas de politique, la politique s’occupera de nous. Mais cette vision est aussi populiste. Le populisme, pour certains, consiste à opposer le peuple aux élites. Ce qui correspond exactement à cette opinion : le monde se divise entre ceux qui se donnent de la peine pour gagner les élections (les élites), et les autres.

Bien sûr, il n’est pas étonnant qu’avec une telle vision de la politique, les élus soient devenus si peu populaires aux yeux des non-élus. Tentés de résoudre ce problème, nos chefs ont inventé (avec l’aide, il est vrai, de quelques penseurs) une conception très étrange qu’ils ont baptisé « démocratie participative ». Elle consiste en ceci que les élus gardent leur pouvoir mais permettent aux citoyens de travailler à leur place. Gratuitement bien entendu. Budgets participatifs, jurys citoyens, conseils de quartiers en sont les instruments. Des lieux où les citoyens peuvent élaborer des projets, en évaluer le coût et les délais, en débattre des modalités – le tout pendant leur temps libre. A l’issue de plusieurs réunions de travail, ils peuvent proposer leurs idées aux élus qui seuls décident si ces projets méritent ou non d’être poursuivis. Parfois, quand ils sont généreux, ils s’engagent à les suivre à conditions qu’ils ne soient pas trop ambitieux.

On peut aisément comprendre l’attrait que cette trouvaille a eu chez nos représentants. En outre que leur épargner de l’effort, tout en leur permettant de conserver le pouvoir, ces dispositifs ont la vertu pédagogique d’enseigner aux citoyens que c’est bien beau de critiquer, mais que le travail politique est difficile.

Mais tout cela, on s’en doute, n’a pas aidé à réduire la fracture entre élus et non élus. Ni d’ailleurs à mobiliser au-delà d’une poignée de citoyens motivés. La raison est simple : ce qui intéresse les gens est d’obtenir une partie du pouvoir des élus, non une partie de leur travail. Et la raison pour laquelle on paye nos représentants est pour qu’ils travaillent, non pour qu’ils commandent.

A partir de ces simples constats, il existe une autre façon de voir la politique, plus civilisée, et qui a été portée par le mouvement des Gilets Jaunes. Dans cette vision, la politique n’est pas une compétition pour accéder au pouvoir, mais un service public dont les citoyens sont les bénéficiaires. Les politiciens ne sont pas les chefs, mais des gens qui proposent des pistes pour le bon développement de notre société. Et le pouvoir ultime de prendre des décisions ne doit pas revenir à une poignée de personnes, mais à la majorité des citoyens, en particulier ceux qui ne font pas de la politique, mais qui la subissent.

Impossible ? Non. Les Gilets Jaunes en ont donné eux-mêmes la recette. Le référendum d’initiative citoyenne consiste précisément à permettre à nos élus de continuer à travailler pour le bon fonctionnement de notre pays, tout en les privant du pouvoir de décision. Naturellement, si aucune frange de la société ne souhaite contester leurs propositions, les citoyens vont laisser les élus mener à bien leurs projets. Mais en cas de désaccord, ce sera la majorité des citoyens qui va arbitrer et prendre la décision finale. En bref, des élus qui travaillent, mais qui ne commandent plus.

Cette vision de la politique n’est pas nouvelle, et, au contraire, elle a accompagné le développement des Etats contemporains. Les revendications de chartes constitutionnelles consistaient à réduire le pouvoir du roi. La conquête du droit de vote a consisté à inciter les gouvernants à plaire aux électeurs, afin que les politiques menées soient un peu plus en leur faveur. De manière générale, les progrès des institutions ont consisté à transformer l’Etat d’instrument de contrainte et d’oppression à structure de gouvernance au service des citoyens. Cette transformation, en France, n’a pas été encore menée à son terme. Le mouvement des Gilets Jaunes a mis en évidence ce qu’il nous reste à faire et a fait prendre conscience à tous que nous pouvons obtenir plus de droits afin que nos institutions soient plus conformes à l’utilité publique. Avec un peu de chance, ce processus civilisateur est devenu irréversible.

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