LIBERTE EGALITE FRATERNUTE

LIBERTE EGALITE FRATERNITE

 

 

C’est un point de vue, une manière pour  moi de pouvoir extirper une part d’angoisse après ce qui vient de se passer le vendredi  13 novembre 2015 à Paris. Adhérent de la Ligue des Droits de l’Homme, militant syndical et acteur de la vie culturelle je cherche et j’agis depuis longtemps en trouvant quelquefois  les moyens  de vivre plus fraternellement.  C’est une utopie aussi forte que d’espérer  l’application de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 dans tous les Etats du monde.

Comme chacun d’entre-nous je suis bouleversé et choqué par ce que nous venons de vivre, par ce que nous vivons maintenant et inquiet pour ce que nous allons vivre demain. Mon état mental a souvent été proche de la sidération. Cette tragédie affecte tout ce qu’il y a « d’humain » en nous.  Ces personnes assassinées, souvent jeunes, d’une beauté lumineuse que l’on peut voir dans les journaux ou sur les sites d’informations me plongent dans une grande tristesse. Leurs parents, leurs amis, leurs collègues souffrent de cette absence injuste et absurde. C’est un crime de masse qui vient d’être commis et qui nous renvoie à l’histoire. C’est ma compagne qui m’a donné une comparaison possible pour notre pays : Oradour sur Glane, ce bourg martyr où furent massacrés  des enfants, des femmes et des hommes sans aucune distinction. C’était un acte de terreur et de vengeance commis par de jeunes hommes en uniforme. Ils se croyaient des soldats alors qu’ils n’étaient que des assassins agissant sous les ordres d’une idéologie et d’un Etat totalitaire.

On peut toujours recenser dans l’histoire, la plus longue comme la plus récente, les crimes et les atrocités commises au nom d’une cause, d’un idéal, d’une doctrine, d’un désir de conquête et de domination. On peut comprendre au sens d’expliquer, mais rien ne peut se banaliser[1] et se justifier lorsqu’on assassine, torture, déporte, réduit en esclavage.  L’histoire diront certains est une tragédie, je le pense aussi ! Heureusement, il existe aussi des raisons d’espérer en s’opposant et en résistant de toutes nos forces à ces puissances mortifères.

« Nous sommes en guerre » déclare le Président de la République ! Ces mots sont terribles mais après ce qui vient d’arriver, il me semble difficile de les contester. Ce n’est pas une « nouvelle guerre » car cela fait longtemps que les conflits du  Proche et du Moyen-Orient s’exposent dans les medias comme une réalité  sans  issue. La guerre dont nous sommes les témoins et les acteurs se livre maintenant sur notre territoire, dans nos espaces publics, à nos portes. C’est une guerre clandestine faite pour terroriser, effrayer, pour nous dresser les uns contre les autres. Elle a pour but de nous affaiblir pour que nous abandonnions nos valeurs, nos modes de vie. Pour que nous nous replions sur nous-mêmes en regardant l’autre, le voisin, comme un adversaire, un ennemi. Ils ne parviendront pas à leur fin si nous renforçons notre citoyenneté et ne renonçons pas à notre vie sociale, culturelle, sportive. Si nous faisons de notre diversité une richesse alors qu’elle est présentée comme un obstacle. La raison et la solidarité l’emporteront sur la haine et la violence.

 J’exprime ma gratitude à tous ceux qui ont agit et continuent de le faire pour soigner, soutenir les victimes des crimes. Je soutiens le fait qu’il faut se protéger et mettre hors d’état de nuire les assassins et leurs commanditaires. Autant je rejette l’idée de la loi du talion et de la vengeance autant je reconnais le principe essentiel de la légitime défense. Les forces de sécurité doivent être soutenues et il est important que la nation leur exprime notre reconnaissance en même temps qu’elles doivent porter très haut les valeurs de notre République.

Pour se défendre le Président de la République, le Gouvernement en appellent à l’unité nationale et ont proclamé « l’état d’urgence » qui vient d’être prolongé d’un trimestre par le Parlement. Le Président de la République envisage également de modifier la Constitution afin de l’adapter à la situation présente sans que l’on sache vraiment de quoi il peut s’agir. Ce projet trop lié à l’immédiat provoque de la confusion dans les esprits et peut ressembler à une manœuvre politicienne.

 L’état d’urgence je l’ai vécu  j’en garde un souvenir vague mais il reste cette sensation « d’années de plomb », de violence et de méfiance dans nos cités.  L’année des « ratonnades » dans les rues de Metz et à Paris. Le deuil dans ma famille d’un jeune homme de 21 ans, cheminot dans le civil, soldat appelé, mort dans une embuscade d’une guerre qui ne disait pas son nom.

Le 11ème  arrondissement de Paris représente notre communauté humaine encore capable de vivre librement dans le brassage de ses populations. Cela doit-il continuer? Serons-nous capables d’ouvrir nos portes comme l’ont fait ses habitants pour les victimes des attentats ?

L’état d’urgence NOUS appelle à de nouvelles responsabilités. . Le « NOUS » est universel et singulier !

Le « NOUS »[2] se dissout lentement dans le repli des attaches individuelles, des pensées préfabriquées. Il  s’invente des identités fantasmées dans un roman religieux et historique pour justifier l’entre-soi et rejeter la diversité et la complexité du vivre ensemble – partout, ici et maintenant.

Des millions de personnes cherchent refuge pour échapper à la violence, à la misère, aux multiples despotismes érigés en système politique et économique. Ils sont eux aussi victimes de guerres qu’ils n’ont pas souhaitées. Le terrorisme se nourrit et s’engendre de la guerre. Les fanatismes et les travers pervers d’individus ignorants et agressifs trouvent dans le chaos l’occasion d’assouvir par la haine  leur violence morbide. On ne peut le tolérer et il est juste qu’une société se protège en ayant conscience de ses propres imperfections et de toutes les dérives possibles dans les moments de tensions extrêmes.

En face de la restriction des libertés et de mesures exceptionnelles visant à combattre le terrorisme, les textes fondateurs de notre « contrat social » l’égalité et l’universalité des droits ne sont pas des chiffons de papier ou de douces utopies pour d’angéliques irresponsables.

C’est la raison pour laquelle je demande que pendant la mise entre parenthèse de nos libertés,  des instances de protection des droits de l’homme et du citoyen puissent voir le  jour dans chaque département de notre pays. L’initiative doit en être publique, sous la responsabilité de l’Etat. Composés de magistrats, d’avocats, d’élus et de représentants de la société civile, ces comités  ne seront pas constitués pour faire obstacle à l’action de sécurité et de protection de la population   mais ils seront un  recours, une vigie capable d’alerter et de se protéger de toutes les dérives pouvant naître de cette période angoissante. Je n’ignore pas les difficultés mais il est indispensable que la citoyenneté s’exprime autrement que par la passivité ou la soumission et à l’arbitraire toujours possible.

Si les pouvoirs publics renoncent à ce projet c’est aux organisations constituées sur la base de nos principes républicains de les mettre en place.

Les cyniques et les réalistes de l’ordre en bataille pourront toujours critiquer et se moquer d’une telle proposition en évoquant les commissions multiples dans notre histoire qui n’ont servi  qu’à se donner « bonne conscience ». La lutte contre le terrorisme ne peut être qu’un slogan guerrier s’il ne contient pas les valeurs justifiant son éradication. La conscience et la bonté sont peut être la source même d’un monde plus juste et solidaire. Il n’est pas question d’y renoncer car ils auront gagné !

Raymond Bayer

 

 

 

 


[1] Hannah Arendt dans le procès Eichmann évoque la « banalité du mal » il s’agit du bourreau, un individu agissant « banalement » et non du mal en tant qu’acte de destruction qu’elle n’a jamais considéré comme un fait banal.

[2] BERNARD NOÊL le monologue du nous. Mis en scène par Charles Tordjman au théâtre « sortie Ouest » de Béziers

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