Ici c’est Paris, Ici on noie les bicots

Il est 2h du matin et je viens de revoir une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux dans laquelle des policiers plaisantent au sujet d’un individu ,“un bicot”, qui aurait pu se noyer en se jetant à l’eau pour leur échapper.

Je suis complètement choquée et dépitée dans le sens profond du terme: qui provoque une douleur morale. Je ne comprend pas comment en 2020, pendant une crise sanitaire mondiale, des représentants de la loi et de l’État peuvent se réjouir qu’un “bicot” se noie.

Qui dit encore “bicot” de nos jours et se croit stylé? Qui dit encore “bicot” avec tant d’aisance devant d’autres personnes ? Qui peut se réjouir de souhaiter la mort d’une personne à haute voix dans l’espace public sans jamais en subir les conséquences? Personne. Peut-être les forces de “l’ordre” se le permettent-elles car elles se savent au dessus des lois ? Parce qu’elles se savent protégées? Parce que personne ne sera puni? Comme dans la quasi totalité des récentes affaires de bavures policières. Comme dans l’affaire d’Adama Traoré?

© Photo Jean Texier. (L’Humanité/Keystone). © Photo Jean Texier. (L’Humanité/Keystone).

Les forces de l’ordre jouent un rôle clé dans la société. Elles servent et protègent la population et font respecter la loi. Protéger et servir le citoyen donc. A quel moment ouvrir sa portière pour faire tomber et abimer à coup sûr un citoyen à moto tout en prenant le risque d’abimer sa propre voiture, c’est faire respecter la loi ? A quel moment tabasser quelqu’un qui ne se défend même pas c’est faire respecter la loi des hommes?

Nombreuses ont été les personnes à dire que le jeune homme n’avait qu’à pas sortir, oui, il aurait pu, du, s’abstenir et j‘imagine qu’il regrette amèrement son choix aujourd’hui. La jeune fille de 17 ans qui s’est fait taser au cou devant son petit frère en allant faire les courses surement aussi. Alors oui, elle n’avait pas son attestation, comme tant d’autres citoyens français qui ont simplement reçus une amende de 135 euros avec respect. Si tout ces agissements sont justifiés alors justifiez-vous, agissez en toute transparence, expliquez-nous le coup de taser ! La blague du bicot ! Rigolons ensembles. Mais il n’y a pas de justification

Hier, d’après des vidéos sur les réseaux, il y a eu une sorte de “guinguette” improvisée dans la rue où des parisiens dansent ensemble sur du Dalida. Soit. La police passe mais (heureusement) personne ne se fait ni taser ni plaquer au sol. Pourquoi mon amie blonde, influenceuse fitness sur instagram dans le 10ème, se prend une amende pour être sortie sans attestation, et pourquoi en banlieue on se fait plaquer au sol ou frapper comme ce jeune homme qui hurle sous les coups de la police dans le hall d’un immeuble ?

Entendons-nous bien, je ne m’en prend pas aveuglément à la police parce que c’est la petite tendance du moment à en voir les #acab qui fleurissent sur les murs du 11ème. Lol. Nan, tout comme Booba pour récupérer sa mère, j’ai déjà du faire appel à la police une fois pour un cambriolage pour me faire rembourser par l’assurance (parce que, on le sait, y’a pas vraiment d’enquête) et une autre fois c’est la police qui est venu éloigner de moi un homme “insistant” #metoo dans une gare, tout en me recommandant quand même de “soigner mes fréquentations”... La police quand elle est d’utilité publique, au service du citoyen, est nécessaire. Quand l‘autorité est respectable, elle est respectée. Or là nous sommes dans une situation où la police n’est plus considérée comme une sécurité pour la vie du citoyen mais comme une menace.

Extrait du film “les Misérables” de Ladj Ly. France Cinéma. Extrait du film “les Misérables” de Ladj Ly. France Cinéma.
Je ne suis pas encore assez bobo pour prétendre savoir ce que c’est que d’être policier dans certains endroits et se faire insulter à longueur de journée de “fils de pute” ou d’essuyer des tirs de mortier et de pommes ou encore la capacité d’un être humain à le supporter avant de péter les plombs et sortir le flashball, comme dans “Les Misérables” de Ladj Ly. Mais comme dans ce film, il y a des policiers qui veulent faire leur travail et respectent leur concitoyens et il y a des cowboys racistes protégés et soutenus par leur hiérarchie qui profitent de leur autorité sur des gens déjà amoindris par le système pour se défouler sur du “bicot”. Or ce n’est pas la ratonnade votre travail, on vous paye (peut-etre pas assez, kikou Macron) pour rester professionnels surtout dans des situations tendues et pour éviter à tout prix que ça ne dégénère. Les vigils, les videurs, les pompiers et les soignants sont soumis exactement aux mêmes situations difficiles régulièrement mais eux ne se permettent pas de tels débordements, car ils seraient punis et condamnés.

Oui, allez disons-le, certains jeunes “de quartiers” (je ne comprend pas ce que ça veut dire) sont pas gentils avec la police. Mais pour l’instant les vidéos pour lesquelles on veut des réponses et que l’on appelle “bavures” ne montrent pas de grands bandits. Ce sont plutôt des jeunes pas très féroces, pris à parti lorsqu’ils sont en train de faire la moto (https://www.liberation.fr/checknews/2019/03/06/les-forces-de-l-ordre-ont-elles-l-interdiction-de-poursuivre-les-deux-roues_1712899) et des courses de premières nécessité, certains préfèrent même partir en courant se noyer plutôt que de croiser la police…Comme Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005 avec les conséquences que l’on connait.

A quoi servent ces comportements intolérables ? L’usage de la violence pour créer de la terreur et se faire respecter par la peur ? Qui va bénéficier de cette stratégie à part l’extrême droite et encore ? Personne. Cela ne rendra que plus difficile le travail pour la police, de plus certains policiers refusant de prendre les plaintes concernant leur collègues renforcent leur statut d’ennemis. Ainsi, en aucun cas un habitant ne facilitera l’accès, l’enquête ou ne viendra se confier à cette même police à propos de vrais crimes dont il aurait été témoin ou, pire, qu’il aurait subi. En parlant d’extrême droite, notons que l’Italie qui appelait l’Europe à l’aide contre les migrants qui s’échouaient sur les plages, demande en pleine crise de coronavirus à régulariser 200,000 “bicots” pour travailler dans les champs car elle manque désormais de main-d’œuvre. La France crache aussi dans la soupe depuis très longtemps, on le sait tous, avant, pendant et après la guerre, la France a fait venir des “bicots” et leur a demandé de mourir pour elle, de construire ses quartiers, d’élever ses enfants, de prendre soin de ses vieux, sans jamais rien demander en retour! Pas un merci, pas de reconnaissance de dette, ni de pension, rien, ولو.

Des dizaines de milliers de soldats et travailleurs « indigènes » algériens furent mobilisés, au front ou à l’usine, au bénéfice de la métropole durant la guerre 1914–1918. Exposition L’Algérie et la Grande Guerre, Argenteuil. Des dizaines de milliers de soldats et travailleurs « indigènes » algériens furent mobilisés, au front ou à l’usine, au bénéfice de la métropole durant la guerre 1914–1918. Exposition L’Algérie et la Grande Guerre, Argenteuil.
Ce manque de reconnaissance et cette hypocrisie permanente est très peu soutenable et dans “Ce soir ou jamais” la question se posait déjà, suite aux attentats, de savoir si finalement la France ne créait pas ses ennemis de l’intérieur à force de les négliger. Il y a une limite à l’ingratitude et cette limite nous l’avions déjà bien dépassée en noyant les “bicots” dans la seine en 1961. On pourrait dire que je pars loin, que ça n’a plus rien à voir avec ces vidéos du confinement 2020 dont je parle à la base mais en fait si, c’est ce fameux mot “bicot” qui revient encore aujourd’hui et qui fait le lien dans toute cette Histoire.

J’avais neuf ans déjà quand, en 1999, le groupe de rap “Mo’vez Lang” nous demandait “Qui crée la violence”. Les réponses sont toujours les mêmes depuis: le mépris, l’ingratitude et le racisme. On a rarement vu un délinquant heureux comme on a rarement vu un homme heureux choisir la délinquance (https://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-1_mono.html#toc98).

Ça pourrait être l’exclusion qui crée la violence
Un voleur surpris dans ma maison qui crée la violence
Une trop grosse peine de prison qui crée la violence
Ça pourrait être un regard déplacé qui crée la violence
Une bavure, un décès qui crée la violence
La jalousie due au succès qui crée la violence
Ça pourrait être ces fachos du FN qui crée la violence
La haine envers ce système qui crée la violence
Une vie de chien qui me pose des problèmes qui crée la violence
C’est ce jeune toulousain abattu à tort qui crée la violence
Ces flics FN qui palpent mon corps qui crée la violence
Mes yeux trop fonce-dé ma peau foncée qui crée la violence

L’État est responsable des agissements de sa police ainsi que du bien-être de ses citoyens. Il est aussi de son devoir de s’assurer que ces derniers sont traités de manière juste et égale dans la dignité puis d’appliquer des sanctions lorsque ce n’est pas le cas (https://www.legifrance.gouv.fr/Droit-francais/Constitution/Declaration-des-Droits-de-l-Homme-et-du-Citoyen-de-1789). S’il ne le fait pas alors il viole ses propres valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité et par là même se discrédite et en perd son autorité.

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