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Billet de blog 14 août 2022

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Biodiversité et glossodiversité : une filiation méconnue (Gilbert Dalgalian)

La possibilité d’une relation entre la biodiversité et la diversité linguistique et culturelle a été à la fois pressentie et mal nommée. La conscience d’un lien apparaît chez quelques auteurs sous le terme de ‘biodiversité linguistique’. Si l’intuition est juste, la nature du lien est mal identifiée.

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En effet, les faits observés ne sont pas de même nature dans l’évolution darwinienne du vivant et dans les évolutions culturelles et linguistiques. S’il y a bien une filiation entre ces deux évolutions, il existe une différence qualitative qui justifie le néologisme que j’ai suggéré dans mes écrits précédents : la glossodiversité1, prolongement de la biodiversité sous des formes inédites dans la sphère du vivant.

Ce néologisme n’est pas le fruit d’une pensée individuelle. Il s’appuie sur – et résume et synthétise – les avancées de la paléoanthropologie (Yves Coppens, Pascal Picq) et de la génétique (Albert Jacquard). Ces disciplines se recoupent et convergent en une même hypothèse forte, la rupture que constitue le passage des proto-humains à la bipédie. Le terme d’hypothèse s’impose par une légtime prudence scientifique : il manque encore quelques ossements et fossiles humains et proto-humains, quelques découvertes d’outils et d’habitats préhistoriques qui, au fil des recherches futures, pourraient venir nuancer, enrichir et confirmer l’hypothèse.

Dès lors pourquoi parler d’hypothèse forte ? Parce que la filiation entre les deux ordres de diversités est le fondement de plusieurs explications cohérentes : le paradoxe du bébé humain doté d’une éducabilité sans précédent et l’époustouflante diversité qui est la marque d’Homo Sapiens et, avant lui déjà, d’Homo Erectus, entre autres. Comment comprendre cette profusion de profils – ethniques, culturels, linguistiques et techniques – sans ce lien qui est à la fois filiation et rupture ? Et qui n’existe que dans l’espèce humaine … !

Il y eut nécessairement un moment privilégié, un saut qualitatif. La glossodiversité peut-elle être la continuation de l’évolution darwinienne sans heurts ni ruptures ? C’est là que paléoanthroplogues et généticiens apportent des éléments de réponse : la plus formidable -- et certainement la plus décisive – des auto-inventions qui ont précédé et permis l’émergence d’Homo Sapiens fut le passage à la bipédie. Celle-ci est attribuée à la perte des habitats forestiers et de la vie arboricole. Probablement à la suite d’accidents tectoniques, tel le Rift est-africain, provoquant des changements du climat et des paysages en Afrique.

Avant de revenir sur l’importance de la bipédie, permettons-nous un détour sur la méthodologie en sciences humaines, afin de souligner le rôle crucial de la pluridisciplinarité. Comme on va le découvrir plus loin, la bipédie a ouvert de nouvelles possibiltés au cerveau humain (neurobiologie) et à toute l’immense palette des créations et des inventions humaines.

Ainsi seule une approche pluridisciplinaire rend compte à la fois de l’émergence et de la complexité des humains : sans pluridisciplinarité, aucune anthropologie n’est concevable.

Lucy, l’une de nos plus lointaines ancêtres, était encore arboricole et déjà un peu bipède. Mais bientôt – suite aux transformations de l’environnement – une confrontation brutale avec la savane, les déserts et des étendues de plus en plus vastes à parcourir pour se nourrir ou pour échapper aux prédateurs, a enclenché de profondes modifications de la morphologie des hommes et des femmes.

La bipédie n’est pas qu’un simple changement de posture. Elle entraîne au fil du temps un redressement de la colonne vertébrale, une verticalisation du bassin, une descente du larynx, un repositionnement du crâne avec, aux mêmes périodes, un gain de volume du cerveau et une nourriture plus diversifiée. La bipédie permet également un affinement des sens pour observer et aller plus loin. Le nouvel environnement rend Homo Sapiens plus vulnérable et cela explique aussi la nécessaire conquête de nouveaux outils, avant le feu déjà.

Mais la conséquence la plus décisive de cette lente métamorphose va concerner la femme Erectus et, après elle, Sapiens elle-même. Avec un bassin plus fin, parce que verticalisé, leur cavité pelvienne s’est réduite et dames Erectus et Sapiens ne peuvent plus garder le bébé jusqu’au terme de la grossesse qui pouvait, antérieurement, être bien plus longue que les neuf mois que nous connaissons. C’est que la tête du nouveau-né était devenue trop grosse pour ce bassin plus fin. Voici ce qu’écrit Yves Coppens dans L’histoire de l’Homme (aux pages 56-57) : « ce raccourcissement de la distance entre l’articulation sacro-iliaque et l’articulation de la hanche – qui a l’avantage de décroître le moment de rotation créé par le poids du corps sur la hanche – a (aussi) le désavantage de réduire la taille de la cavité pelvienne, entraînant une parturition ventrale … contrairement à celle des grands singes qui est dorsale […]. Cette constatation de l’apparition très précoce du mode humain de parturition souligne ses liens avec la bipédie et non pas, comme on l’a souvent écrit, avec l’agrandissement du cerveau ».

Ainsi les paléoanthropologues ont nettement identifié à la fois la nouvelle anatomie de l’accouchée, la nouvelle physiologie de l’accouchement et – le plus important pour l’évolution vers Sapiens – la durée plus courte de la gestation. Avec cette conséquence jusqu’à Sapiens -- et depuis Erectus au moins -- que nous avons, tous et toutes, été des bébés prématurés. Et, parce que prématuré, notre cerveau, pourtant doté de quelques 90 milliards de neurones à la naissance, arrive au monde totalement inachevé. Il ne possède qu’un seul savoir-faire de survie, contrairement aux autres espèces capables d’une plus grande autonomie dès la naissance : le bébé humain n’a que le réflexe de la tétée et une oreille très ouverte.

La grande vulnérabilité du nouveau-né humain ne signifie certes pas une absence de potentialités. Dès les premiers jours il est capable d’orienter sa tête en direction d’une voix, de localiser des sons et des objets, de vouloir toucher ou saisir, de reconnaître des odeurs et de préférer celle de sa mère : autant de dispositions précoces pour interagir avec son environnement. A six semaines bébé manifeste un mimétisme gestuel et facial avec ses proches, indice de l’activité précoce de ces fameux neurones-miroirs si décisifs pour son évolution au sein du groupe. Pourtant leur activation va dépendre de l’intensité des interactions avec son environnement affectif.

Cette singularité du nouveau-né humain, avec son cerveau richement pouvu mais inachevé, est un formidable paradoxe qui ouvre aux enfants Sapiens la plus longue éducabilité de toutes les espèces vivantes. L’importance de ce paradoxe fondateur n’a pas été suffisamment soulignée. Il convient désormais de rendre le lien plus explicite entre la prématurité d’Homo et ses capacités d’acquisitions et d’apprentissages. Autrement dit, entre les données de la paléoanthroplogie et de la génétique d’un côté, et celles de la neurobiologie et de la psycholinguistique de l’autre.

C’est parce qu’ils sont nés prématurés que l’enfant Erectus et l’enfant Sapiens vont subir pendant une très longue période la pression de leur environnement naturel, social, technique et culturel. Avec l’impact le plus marquant entre zéro et sept ans, âge des acquisitions fondamentales, qui est aussi l’âge du langage.

Devant l’évidence d’une gestation plus courte et d’une naissance plus précoce, Yves Coppens et Albert Jacquard formulèrent distinctement cette hypothèse forte concernant les conséquences de la bipédie, seule susceptible de rendre compte de l’infinie diversification des morphotypes ou variantes d’Homo au fil des âges, puis des ethnies, des langues et des cultures et même des profils individuels.

C’est notre immaturité à la naissance qui nous a ouvert le plus vaste champ d’apprentissages, d’inventions et de transformations, parce que la prématurité prédispose à une très longue épigenèse, c’est-à-dire une période de construction intense de réseaux neuronaux durant la tendre enfance. Avec cependant la présence indispensable d’un groupe (famille, clan) – seule compensation à une extrême vulnérabilité – pour assurer au petit humain la survie et la transmission des savoir-faire nécessaires à son développement et à son autonomie. Que nous restions si longtemps ouverts à des myriades d’acquisitions précoces, et par la suite à de multiples reconfigurations neuronales, est essentiellement dû à cette très archaïque naissance prématurée il y a près d’un million d’années. Il faut s’étonner que l’on n’ait pas pressenti plus tôt l’origine de ce qui a conduit l’humain sur la voie de ces milliards d’acquisitions qui ont fait Sapiens.

Pour le formuler autrement, disons que c’est le cerveau d’un prématuré qui a permis à Homo d’échapper à la dictature des gènes, non pas pour une nouvelle dictature, cette fois de l’environnement, mais pour accéder à une ère d’interactions intenses entre gènes et environnement. C’est là que se situe le point de basculement ou de rupture qu’Yves Coppens désigne comme le « Reverse Point ». Voici comment il résume cette révolution bio-culturelle dans Origines de l’homme, origines d’un homme :

« … pendant les premiers temps, l’évolution naturelle de l’homme a continué sur sa lancée, tandis que l’évolution culturelle progressait beaucoup plus lentement, décalée par rapport à la biologique. Et puis cette évolution culturelle a fini par atteindre ‘’sournoisement’’ le niveau de l’évolution biologique et l’a très vite dépassé, au point de s’envoler et de le clouer sur place. … Ce fait d’inversion des vitesses respectives de l’évolution biologique et de l’évolution culturelle, que j’ai appelé le ‘Reverse Point’ peut être très approximativement situé il y a 100 000 ans seulement, sur une histoire qui en a trente fois plus ! Ce point d’inversion signifie évidemment la victoire de l’acquis sur l’inné... »(op.cit, pages 256-257)

Ainsi la transformation de leur rapport à l’environnement va déterminer chez les humains des évolutions inédites qui ne dépendent plus du seul patrimoine génétique, mais viennent au contraire compléter ce patrimoine par des innovations dans tous les domaines. Comment penser qu’avec ses nouvelles capacités physiques et neuronales Homo n’ait pas poursuivi l’évolution darwinienne sur les chemins nouveaux que son éducabilité hors normes lui avait ouverts ?

Précisons bien ce lien entre biodiversité et glossodiversité. Il y a d’abord une filiation dans le principe : la diversification, toujours due à la pression de l’environnement. Mais il y a rupture ou bascule dans les formes et les orientations de ces nouvelles diversités.

Pour autant la pression de l’environnement n’est pas seule à l’oeuvre, ce qui laisserait à Homo un rôle passif. Yves Coppens apporte ici les nuances que la génétique confirme de son côté :

« La sélection naturelle est certainement l’une des explications, mais elle n’est parfois pas suffisante. … Il est nécessaire d’ajouter une pression interne à la pression environnementale : les organismes n’ont pas la passivité confortable que nous pensions (que nous espérions) ; le génome a une fluidité incontestable. … [L’évolution], c’est une interaction beaucoup plus complexe entre une sélection naturelle, une sélection sexuelle, une dérive génétique ... et une épigénétique encore mal circonscrite » (ibid. pages 422-423)

Par ‘épigénétique’ il faut comprendre les potentilités du très jeune cerveau qui construit de nouveaux réseaux neuronaux et multiplie les savoir-faire, au point qu’avec l’enfant Sapiens l’éducation ne bénéficie pas seulement de la transmission (famille, école, société), mais aussi de modifications ajoutées par chaque individu, puis éventuellement transmises par les gènes. Ainsi la diversité se continue dans chaque cerveau individuel par l’émergence de profils toujours uniques.

D’autre part nous savons désormais grâce à l’analyse de l’ADN qu’Homo Sapiens n’est pas issu d’une seule souche humaine, mais de plusieurs. L’ADN de Sapiens est le résultat de multiples migrations et métissages, au cours desquelles Sapiens s’est accouplé avec Néandertal, Denisova, Florès et quelques autres sur les cinq continents.

Ce sont aussi ces métissages qui ont amplifié et accéléré les variations génétiques qui, dans l’évolution darwinienne, étaient infiniment plus lentes. Il en est résulté un enrichissement génétique améliorant les immunités de Sapiens dont d’autres souches ne bénéficièrent pas toujours. En effet les migrations provoquaient des chocs immunologiques imparables pour certaines souches. Plus près de nous, par exemple, rappelons que les peuples autochtones ne résistèrent que très difficilement aux maladies apportées par les conquérants des Amériques, au Nord comme au Sud.

En somme, nous sommes là parce que nous sommes des hybrides. Et d’autre part, nous sommes éducables et adaptables parce que nous sommes les enfants de la diversité, elle-même produite par cette mutation singulière évoquée plus haut. Comprendre ce que nous sommes – des Sapiens sapiens – c’est avoir conscience que l’évolution nous a diversifiés, cultivés, différenciés, singularisés dans tous les domaines : ethnies, langues, cultures, croyances et profils individuels.

Si la biodiversité est la condition de la survie physique de l’humanité, la glossodiversité et son corollaire, la diversité intellectuelle, sont les bases de toute créativité collective, de nos adaptations futures et de notre aptitude à trouver des solutions aux urgences de ce nouveau siècle à la croisée des chemins.

Le dernier saut qualitatif qui reste à inventer vers une civilisation solidaire – condition de la survie de Sapiens, confronté aux pires défis de son histoire – ne viendra pas d’un quelconque nivellement culturel, ni d’une uniformisatuion linguistique. La métamorphose est à rechercher dans nos enrichissements mutuels et le plus grand respect de l’altérité, c’est-à-dire de la capacité de chacun et de chacune à élaborer de l’autre, du différent, du nouveau, de la variation, de la diversité. Nous avons les réseaux neuronaux idoines. Aurons-nous la volonté collective de poursuivre ce qui a été notre très longue gestation dans le sens d’un humain solidaire que, dans un écrit précédent, j’ai nommé Homo Solidaris Responsabilis ?

Gilbert Dalgalian, le 8 août 2022

1Dans ‘glossodiversité’ il faut englober toute la sphère culturelle dont les langues sont l’expression la plus visible.

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