Commentaire

Il est interdit de voler dans l’eau.

 

« Nous ne nous représentons plus. » Nous, ne, nous, noués, figurons, projetons, ne nous mémorisons plus. Nous admettons être les serviteurs, fidèles obligés, d’un ordre barbare, nommément capitaliste. Nous l’admettons, au contraire desdits gouvernants, quotidiennement reconnus, filmés, mis en images, représentés au jour le jour par leur nom et leur tête et leur habillement – comme si cette accusation, "serviteurs", se glissait derrière de faux visages, des masques à peine, se faufilait là comme un mauvais ladre. - Consommateurs, comme eux, nous faisons le choix journalier d’une participation, plus ou moins joyeuse, à la barbarie. Nous ne pensons pas pour autant que la barbarie doive être. En attendant sa fin, fixée à hier, nous préférons piller qu’émettre des billets. Le billard est une occupation plus saine que le pillage. Les vitrines, les panneaux publicitaires, sont les représentants incarnant le régime de l’homme-sandwich généralisé : à nous y attarder, nous sommes barbares, nous ne voyons même plus comment les toits ornent. - Le métier d’acteur est un beau métier, mais un acteur est aussi un travailleur de la Terre : je ne vois jamais des acteurs les visages, malgré les apparences. Je vois des ensembles de couleurs en un certain ordre assemblées, et réunies à des prononciations de mots enregistrées. - Ne nous représentant pas, nous ne pouvons être représentés, sauf peut-être par nos pieds mis l’un devant l’autre nos marches durant. - Consommateurs, porteurs de monnaie, nous prenons une part active, minime ou géante, à l’annulation de la beauté du monde, à sa suppression. Nous sommes les serviteurs nus du capital, mais au moins nous le disons une fois pour toutes. Que les porteurs de porte-feuilles, et les par vote élus, l’admettent, et se placent au rang commun de travailleurs terrestres, terrestrial workers, subterranean tant qu’ils ne remplacent pas les oiseaux. Notre président est aussi bien Marcon que Macron, et nous n’avons pas de président : seuls les ministres existent, un peu moins cependant que leurs ministères. Nous n’avons plus le temps, pourtant le temps ne cesse de passer. Nous sommes coupables de ne pas avoir faits de la Terre, de l’« Errte », earth ou Erde, le jardin qu’elle devrait être, le potager où fleuriront les insultes. Nous sommes coupables de l’abaissement et de l’enrégimentation de notre désir. Nous ne pourrons, donc, qu’être serviteurs, mais que ce ne soit plus de l’appareil idéologico-politique servant les flux de capitaux (qui ont le culot de se faire passer pour des personnes, et de concevoir les mouvements des corps verticaux automûs, les humains– un pied devant l’autre, c’est si simple – comme des flux). Nous avons des noms, mais dans l’air ils passent, volutes de fumées, aussitôt que prononcés. Un passeport a moins de force qu’un caillou, beaucoup moins de force qu’un hochet. Nous ne nous reconnaissons plus, et, quand cela arrive encore, de nous reconnaître, c’est le fait d’un ancien fonctionnement, à proscrire, de la mémoire. Nous ne sommes jamais sûrs de ce que nous disons, ce pourquoi l’humour est le compagnon indispensable, aux tours pendables, d’une révolte sans fin (Assange). Nous savons que les représentants ne savent pas ce qu’ils disent : c’est un axiome, quoiqu’il en soit des proclamations de sérieux. Ils ne détiennent pas la parole: leurs bons mots, au vu des circonstances (l’organisation de la "bonne image"), nous font de la peine. Nous pensons plutôt qu’il faut déterrer la terre, lui rendre ses éboulements, ses vagues, ses éruptions. C’est par accident que nous parlons de la pluie et du beau temps, qui nous sont supérieurs - tel le pelage songeur du chat, qui voile ses étincelles mystiques. - Ainsi, c’est d’en-haut, non, d’en bas, que la pluie advient, et s’averse. Serviteurs d’un ordre barbare, nous avons de la peine rien qu’à nous voir : une lettre est pour nous devenue une marque (Super U), un mot, plusieurs (même celui-ci, intouchable : Kinder, enfants, en allemand), des arguments de vente. La langue est dévastée chaque jour, dans la visée des actions ou titres, et à cela nous participons autant que le plus riche des actionnaires. Seulement, au contraire de qui, nous le proclamons et nous le refusons.

 

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