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Billet de blog 22 mai 2022

«Ce n'est pas une sécheresse, c'est un saccage»

article traduit de l'espagnol de l'article “No es sequía es saqueo” de Román Munguía Huato

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Nous oublions que le cycle de l'eau et le cycle de la vie ne font qu'un

Jacques Y. Cousteau

La crise de l'eau est la face la plus saillante,
aiguë et invisible du désastre écologique de la Terre

Vandana Shiva

Chaque 22 mars nous commémorons la Journée Internationale de l'Eau. D'emblée nous devons signaler l'existence d'une terrible crise mondiale d'accès à l'eau potable pour des milliards de gens. En dépit du fait que toutes les activités humaines, sociales et économiques dépendent en grande partie de l'approvisionnement en eau douce et de sa qualité, selon les Nations Unies, 2,2 milliards de personnes vivent sans accès à l'eau potable -un quart de la population mondiale- ce qui signifie un cumul de maladie subie par cette population et une surmortalité, et en conséquence, chaque jour 1000 enfants meurent des suites de maladies liées à la consommation d'eau non potable.

Selon les données de l'ONU: La presque totalité de l'eau douce sous forme liquide dans le monde est souterraine. Les réserves souterraines représentent 99% de l'eau douce liquide sur Terre et fournissent actuellement la moitié du volume d'eau extraite pour les usages domestiques et environ 25% de toutes les ressources utilisées pour l'irrigation. Environ 40% de toute l'eau utilisée pour l'irrigation provient des aquifères. La région Asie-Pacifique détient la plus faible disponibilité d'eau par tête dans le monde et l'on prévoit que l'usage d'eau souterraine dans la région augmente de 30% d'ici 2050, s'il y a toujours de la vie humaine. En Amérique du Nord et en Europe, les nitrates et les pesticides constituent une grande menace pour la qualité des eaux souterraines; 20% de la masse de l'eau souterraine dans l'Union Européenne enfreint la loi communautaire en matière de qualité de l'eau en raison de la pollution agricole.

Tout le monde sait que l'eau est vitale pour l'être humain et pour cette raison il est très important d'avoir conscience d'une telle crise et donc de la nécessité de résoudre ce grave problème social. Dans cette perspective, il y a une urgente nécessité d'un développement durable, c'est-à-dire un développement social avec une croissance régulée par des politiques sociales bénéfiques à la population et d'acheminer de manière efficace les ressources planétaires. Ce type de développement devra satisfaire les besoins actuels de tous les habitants du monde, sans compromettre les ressources futures. Jusqu'ici, tout semble bien, possible et désirable.

Toutefois, en partant de cette prémisse, il est nécessaire de préciser qu'un tel développement est impossible à atteindre tant que les choses restent en l'état. Dit d'une autre manière, tant que persiste le système capitaliste, une culture de mort, jamais nous ne pourrons atteindre un développement harmonieux de la relation de l'humain avec la nature car cela supposerait, nécessairement, une relation harmonieuse de l'homme avec lui-même. Et la société de classes sociales, en conflit permanent, impose homo homini lupus; l'homme est un loup pour l'homme, dévorant la condition humaine et engendrant la barbarie sociale que nous vivons.

Précisément, nous devons reconnaître que la crise hydrique est le résultat de siècles de destruction permanente des ressources naturelles pour l'insatiable production capitaliste à la recherche de profit, quel qu'en soit le coût social et environnemental. Le capital ne réussit à se reproduire qu'au prix d'une constante destruction de l'homme et de la nature. Un exemple catastrophique, de nature apocalyptique, est l'alarmant processus de changement climatique, le réchauffement planétaire, dans lequel le problème augmente implicitement la question de la pénurie d'eau potable et non potable; de l'accélération de la désertification et de la pollution des sources hydriques. Pour tout cela, une société basée sur l'éco-socialisme est nécessaire.

Évidemment, la crise mondiale de l'eau obéit également au processus croissant de marchandisation avec la privatisation de la distribution de l'eau. Les guerres inter-impérialistes comme celle actuellement en Ukraine se développent dans le cadre des intérêts géopolitiques des grandes puissances économiques qui incluent, clairement, la question de l'appropriation des ressources énergétiques. Pourtant, il y a eu aussi et il y aura des guerres pour le contrôle de l'eau. Qui aura vu le film También la lluvia (2010) aura pu voir le drame d'un conflit social réel dans une fiction narrative. Le film se base sur des faits réels. Entre janvier et avril 2000 s'est déroulé en Bolivie la désormais célèbre guerre de l'eau. La privatisation du service municipal de l'eau potable débouche sur un conflit social qui s'est soldé par 6 morts et 175 personnes blessées. Les manifestations et la violence se sont multipliées et intensifiées durant plusieurs mois. Le problème résidait en la privatisation de l'eau par l'entreprise Bechtel, un consortium de construction états-unien, dans la ville de Cochabamba. Il existait déjà un problème de distribution de l'eau qui s'est aggravé avec la privatisation de l'eau, par une augmentation significative de son prix etc. Les premiers affectés furent la population de Cochabamba et les agriculteurs les moins favorisés de la région.

Donc ces conflits sociaux pour l'eau comme à Cochabamba, dont les habitants ont gagné la guerre de classes, ont augmenté durant les dernières années. Simón Vargas Aguilar nous dit que d'après les données de l'Organisation des Nations Unies, depuis 2018 on recense 263 conflits internationaux comme dans le bassin du Zambèze, la tragédie du Nil, le drame de la Volta en Afrique, les batailles du Mali, du Nigeria et du Sud-Est chinois, ainsi que le Golfe du Bengale, en Inde; y compris au Mexique on compte 916 conflits sociaux dérivés de la lutte pour l'eau; comme par exemple celui du lac de Cuitzeo, situé dans l'État de Michoacán, qui est passé de 4 mètres de profondeur en 1946 à 20 centimètres en 2018.

La pollution, la pression démographique, le changement climatique, entre autres choses, affirme Aguilar, ont commencé à produire des carences en eau, a provoqué des pénuries alimentaires et des tensions entre pays qui à la longue pourraient déboucher sur des guerres pour l'eau; selon le Centre commun de recherche de l'Union européenne, durant l'année passée, on a identifié des potentielles zones de conflits ouverts et attiré l'attention sur les régions des fleuves Nil, Indus, Tigre, Euphrate, Gange et Colorado.

https://www.jornada.com.mx/notas/2021/03/20/politica/se-acercan-las-guerras-por-agua/

À son tour, le sociologue Raúl Romero décrit les conflits suscités par l'eau au Mexique. Du nord au sud du pays ont éclaté des querelles pour le liquide vital, l'or bleue. De l'État de Sonora à celui du Chiapas des luttes ont surgies dans les populations urbaines et rurales, de paysans et de communautés indigènes pour l'approvisionnement hydrique. «Dans la lutte pour la défense de l'eau, les peuples et les organisations affrontent des transnationales, des multinationales et aussi l'État mexicain qui défend des intérêts privés au détriment du bien commun. <La crise de l'eau est face la plus saillante, aiguë et invisible du désastre écologique de la Terre> écrit Vandana Shiva dans Les guerres de l'eau. Privatisation, pollution et profit (2001). Il est temps de mettre fin au saccage.»

https://www.jornada.com.mx/2022/03/13/opinion/014a2pol?fbclid=IwAR1CU43udFLO3pYnFBmRN2YJ-UkFWfkvurK5bvMfXqgr2NJYcRX9lWUpir8

Vandana Shiva a certainement écrit un des meilleurs livres sur les conflits liés à l'eau. Elle est physicienne, philosophe et écrivaine indienne. Militante radicale en faveur de l'éco-féminisme, elle a reçu le Prix Nobel Alternatif en 1993. Elle fut une des premières à dénoncer la dégradation des conditions de vie des femmes du tiers-monde engendrée par le développement capitaliste. Dans la préface du livre elle dit: «En 1995, Ismael Serageldin, vice-président de la Banque Mondiale, a fait le pronostic maintes fois repris sur le futur des guerres: <Les guerres de ce siècle ont été livrées pour le pétrole, mais celle du siècle suivant le seront pour l'eau>. Il y a plusieurs indices comme quoi Serageldin est dans le juste. Des témoignages de la pénurie en eau en Israël, Inde, Chine, Bolivie, Canada, Mexique, Ghana et États-Unis occupent les titres des principaux journaux, revues et quotidiens académiques… (mais) les guerres de l'eau ne sont pas des choses du matin. Elles nous entourent déjà, pourtant elles ne sont pas toujours facilement identifiables comme des guerres pour l'eau».

Shiva explique comment les grandes entreprises transnationales s'approprient les sources hydriques. Les entreprises forestières, brasseries, d'extraction minières (Hidro, en Norvège, Alcan au Canada) sont des industries voraces qui contribuent aux pénuries et pollutions de l'eau. Dans Les guerres de l'eau, Shiva utilise ses connaissances notoires de la science et de la société pour analyser l'érosion historique des droits d'accès à l'eau pour les plus pauvres. L'analyse du commerce international de l'eau, y compris l'extraction et le stockage, ainsi que l'aquaculture, met en évidence la destruction de la terre et la perte des droits des pauvres de la planète, à mesure que l'on nie l'accès à ce bien commun inestimable. Elle explique comment la plupart des conflits actuels souvent masqués par des guerres ethniques ou religieuses, comme le conflit israélo-palestinien, sont en fait des différends sur des ressources naturelles rares et essentielles.

Pour Vandana Shiva «L'avarice et l'appropriation des ressources précieuses de la planète destinées à d'autres sont souvent à la racine des conflits et du terrorisme». Elle affirme que «l'eau est la matrice de la culture, elle soutient la vie et a été un élément-clé du bien-être matériel et culturel de toutes les sociétés du monde. Malheureusement, ce précieux liquide se trouve menacé». De l'abondance à la rareté. Si deux tiers de notre planète est composé d'eau, nous faisons face à une grave pénurie de ce liquide. «On dit qu'un pays affronte une crise hydrique grave quand on n'atteint pas les 1000 m³ par personne et par année». Une quantité inférieure à ce chiffre implique un risque pour la santé et pour l'économie d'une nation.

Assurément beaucoup de populations pauvres urbaines et rurales au Mexique n'ont pas un accès, même minime, au volume nécessaire à une vie digne. L'histoire des luttes pour l'eau dans ce pays sont éloignées dans le temps mais ont augmenté ces dernières années avec le néoliberalisme et ses politiques de privatisation et continuent. Les entreprises minières, papetières, de sodas, d'eau en bouteilles, textiles pillent cette ressource naturelle vitale. À Puebla, la lutte pour l'eau des peuples cholultecas et pour les volcans a opposé la transnationale Danone et sa filiale Bonafont qui ont pillé l'eau depuis plus de 30 ans. «Dans sa lutte -écrit Raúl Romero- ils ont occupé la succursale de l'entreprise et y ont construit le Altepelmencalli ou Casa de los Pueblos, un centre communautaire et point de recontre et de dialogue avec les autres luttes du pays et du monde. En à peine 11 mois le Altepelmencalli a obtenu que la rivière surexploitée par Bonafont retrouve son cours et diminue les problèmes de pénurie d'eau dans la région. Toutefois, le 15 février dernier la Garde Nationale parvint jusque-là pour déloger, avec violence, la population et rendre l'usine à la transnationale».

En pleine Journée Internationale de l'Eau, des dizaines de personnes manifestèrent au centre de Monterrey, Nuevo León, pour protester contre le pillage de l'eau effectué par les industriels sur le site et les coupures d'approvisionnement qui ont commencées ce mardi dans la ville et son agglomération à cause de la crise hydrique qui touche la région. Les manifestants se réunirent sous le slogan «Ce n'est pas une sécheresse, c'est un saccage». Ils protestèrent pour refuser que le secteur privé utilise l'eau pour ses activités alors que les citoyens de Monterrey subissent des coupures du service. Il y eut aussi des manifestations urbaines pour des pénuries en ville de Tamaulipas. La route Guadalajara-Chapala a été bloquée le même jour par des riverains de l’arrondissement Paseo de los Agaves qui exigèrent du gouvernement municipal un service de l'eau potable affirmant en être privés depuis plusieurs jours. De tels blocages avaient eu lieu en 2012. Dans la zone métropolitaine de Guadalajara, comme dans beaucoup de villes du pays, il est fréquent que les quartiers populaires subissent des coupures d'approvisionnement en eau potable

https://www.zonadocs.mx/2021/03/24/la-escasez-del-agua-en-el-area-metropolitana-de-guadalajara-es-alarmante-y-las-soluciones-gubernamentale-solo-han-sido-reactivas/

L'actuel gouvernement (4T) manque d'une politique pour atténuer le grave problème des pénuries d'eau dont souffrent les pauvres de la campagne et des villes. La Secretaría de Medio Ambiente y Recursos Naturales (Semarnat) a été totalement inefficace pour traiter la terrible pollution des bassins hydrographiques du pays, comme celui du fleuve Santiago, un des plus pollués au monde, qui génère de multiples maladies et morts dans la région.

Les promesses démagogiques de changement ne suffisent plus. Il y a un urgent besoin de transformation sociale pour résoudre le changement climatique et les guerres de tout nature. Halte au pillage des biens communs ! Une société juste et égalitaire est possible et désirable. Une société éco-socialiste où prévaut le respect des droits humains et de la richesse commune.

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