Une misère effrayante qui ignore le slim cuir

Une misère humainement insupportable se répand dans Paris et particulièrement dans son métro. Là-haut, sur le perron élyséen, le chic de la tendance slim cuir nous fait oublier que nous avons une conscience. Le monde se meurt et les pensées sont vides mais tout va bien, le glamour triomphe.

Venir à Paris, pour une personne qui a perdu l’habitude de la Capitale, est une expérience éprouvante. L’épreuve n’est pas de subir les embouteillages causés par les nouveaux plans de circulation et les multiples travaux. La difficulté n’est pas de survivre aux trottinettes et aux cyclistes inconscients qui ignorent que le code de la route s’appliquent à eux et que les passants sont fragiles. Le défi n’est pas de surmonter la pollution du métro et son trop plein de passagers. L’expérience éprouvante est de croiser une misère humaine épouvantable sur les trottoirs et surtout dans les stations et les rames du métro.

Sur le quai de la ligne 4, station Gare du Nord, un homme, sans doute la trentaine, est en caleçon. A ses pieds des vêtements déchirés, sales, malodorants et rongés par des bestioles dont j’ignore le nom. Cet homme est contourné par les voyageurs. Il est en caleçon et ses pieds nus sont enflés, la chair est décolorée, les orteils presque méconnaissables.

Dans une autre station, sur le quai opposé au mien, une femme est assise, visage blafard, cheveux gras, une bouteille à la main. Son corps est déformé par des boursouflures. De cette masse de chair souffreteuse, une voix rauque tente de s’élever et laisse deviner une phrase confuse et déstructurée.

Dans une rame de la ligne 5, archibondée, un petit espace dépeuplé surprend dans ce trop plein de voyageurs. Au centre de cet espace, une banquette sur laquelle un vieil homme est à demi couché. A son bras droit, le reste d’un tube en plastique est fiché dans sa peau et indique que récemment, un cathéter veineux a été implanté dans ce corps. Au poignet gauche, un bracelet d’hôpital confirme un passage récent dans une unité de soin. Le vieil homme est à demi-nu. La peau de son ventre et de son dos est parsemée d’auréoles. La vision de ce corps qui se délite est effrayante. L’indifférence des voyageurs est stupéfiante. Ces hommes et ces femmes qui m’entourent paraissent blasés par cette vision, et sans doute tétanisés, au fond d’eux même, à l’idée que demain, c’est peut-être eux qui seront avachis sur cette banquette.

Je n’avais pas le souvenir d’une telle misère humaine aussi visible et répandue dans Paris. Je ne crois pas avoir vu dans le passé une telle concentration d’êtres en sursis, de corps aussi meurtris, salis, et dévorés par la vermine.

La veille même de mon passage sur Paris, la presse diffusait une photo de Brigitte Macron, parfaitement maquillée et richement vêtue. La Première dame avait reçu Olivier Rousteing, directeur artistique de la maison Balmain, à l’Elysée. Le temps d'un déjeuner, le couturier aurait parlé de sujets essentiels avec la Première dame : mode et cinéma. Le 14 novembre 2019, en prenant la pose sur le perron de l'Elysée avec Olivier Rousteing, Brigitte Macron en a profité pour renouer avec une de ses pièces mode rocks fétiches : le slim en cuir. Je ne me souviens plus avec quel score électoral Mme Macron a été élue pour prendre ses fonctions à l’Elysée…

Le lendemain de mon escapade parisienne, j’ai appris que France 2 a diffusé un reportage sur les entreprises qui gagnent des millions grâce au crédit d’impôt recherche. Il semblerait, d’après les journalistes, que ce dispositif permet aux entreprises d’alléger leurs impôts et d’augmenter leurs bénéfices. On apprend aussi qu’une commission du Sénat s’est rendu compte du problème mais que par un vote de justesse (10 contre 8 pour le contenu du rapport) le rapport de la commission a été mis de côté et finalement détruit. Le ministre de l’économie de l’époque aurait envoyé un télégramme de félicitations à l’un des sénateurs qui a voté contre, permettant aux entreprises cette « optimisation fiscale ». Ce ministre était Emmanuel Macron.

Dans le métro parisien, l’air est parfois saturé d’odeurs insoutenables de corps abandonnés à la misère. A l’Elysée, plane un relent insupportable d’indécence face à cette misère humaine qui environne le perron élyséen sur lequel s’exhibent des toilettes de grands couturiers.

Il paraît que le président aurait découvert la réalité de certaines banlieues grâce au film « Les Misérables » de Ladj Ly. Le chef de l’Etat aurait demandé au Gouvernement de faire quelque chose pour améliorer la situation.

Il paraît que le président pourrait découvrir que des gens de rien vivent dans d’épouvantables conditions et se meurent de façon misérable. Pour cela, il faudrait un film ou alors un couturier inspiré qui étofferait les manches de ses manteaux soyeux de restes de cathéter et de bracelets d’hôpital. Un petit geste pourrait alors être demandé au Gouvernement pour améliorer les choses, au moins dans le métro parisien…

Régis DESMARAIS

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