Pour qui vous êtes-vous pris, Mathieu Kassovitz ?

Après s’être fait une carrière avec des films à thématiques de gauche, Mathieu Kassovitz en viendrait-il à cracher sur celleux qu’il aurait soi-disant défendu·es à travers son œuvre ? C’est ce qu’il semblerait, vu le ton dédaigneux avec lequel le réalisateur a répondu à Philippe Poutou qui réagissait à l’allocution mensongère du président Macron en soulignant qu’elle n’avait servi à rien...

Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. 

Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons?

 

 

Après s’être fait une carrière avec des films à thématiques de gauche, Mathieu Kassovitz en viendrait-il à cracher sur celleux qu’il aurait soi-disant défendu·es à travers son œuvre ? C’est ce qu’il semblerait, vu le ton dédaigneux avec lequel le réalisateur a répondu à Philippe Poutou qui réagissait à l’allocution mensongère du président Macron en soulignant qu’elle n’avait servi à rien (comme de bons articles l’ont souligné, puisqu’il s’agit pour les trois quarts de fausses mesures, ou de mesures nocives[1]) :

 

 « mathieu Kassovitz@kassovitz

Oui je suis très content d'avoir un président qui garde sa ligne et qui essaye des choses tout en écoutant et en reconnaissant ses erreurs. Et toi tu n'as pas aimé le ton de sa voix ou la position de ses mains ? Tu voulais quoi, une Mercedes neuve et le smic à 2500 Philippe ? »

 

On en vient ainsi à se demander quel était le degré d’honnêteté de ce Monsieur dans ses films : s’agissait-il vraiment pour lui de défendre les petites gens d’une banlieue ou d’un territoire insulaire ? Ou de miser sur des thématiques polémiques pour obtenir le succès ? D’ailleurs, l’honnêteté, pas plus que l’humilité, n’ont pas non plus toujours été le fort de M. Kassovitz. Personnellement athée, j’ai pourtant le souci de la vérité, hérité de mes études en histoire et en philosophie. Et quand on s’intéresse à un film comme Amen, on est, en bon·ne historien·ne, obligé de dire que, comme Macron hier soir, M. Kassovitz a menti. Le Pape de l’époque, malgré tous ses défauts, sûrement nombreux je ne dis pas le contraire, a toutefois participé au sauvetage de plusieurs centaines, voire milliers, de personnes juives, de manière plus ou moins direct. Pourquoi un tel mensonge ? Pour donner, par contraste, le beau rôle au personnage principal… incarné par M. Kassovitz. C’est cette humilité qu’on retrouve à l’œuvre dans L’Ordre et la morale ou il incarne une nouvelle fois le beau rôle, en héros qu’il est…

Mais l’objet de cet article n’est pas tant de se moquer de cet indéniable bon réalisateur. Car, subjectivement je trouve que ce dernier film par exemple est juste une pure tuerie. En effet, M. Kassovitz, c’est vous qui m’avez fait connaître ces événements dont jusqu’alors je n’avais encore jamais entendus parler dans toute ma scolarité. De même, c’est grâce à vous que j’ai été conscientisé sur le sort des populations de banlieue, et la violence qu’elles subissaient, par la pauvreté du quotidien, ou par la police, là aussi quasiment quotidiennement, grâce à ce chef d’œuvre qu’est La Haine et que je revisionne presque tous les ans.

Mais pourquoi être passé d’un film où vous critiquez l’écart de capital culturel – en plus de celui économique – entre habitant·es de banlieues et Parisien·nes, à un dédain digne des hautes sphères ? Vous reproduisez ce schéma par vos propres paroles. À force de bons films, il semblerait que vous soyez malheureusement passé du côté des gens qui possèdent tant de capital, culturel, social ou économique, qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils sont méprisants avec celleux qui ne disposent pas de ce capital. Quel ton impétueux :

« Tu voulais quoi ? » Que ça change. Malheureusement :

« T’as cru quoi ? rien n’a changé, la putain d’ta mère », comme a dit un poète, qu’on aurait sûrement entendu dans la B.O. d’un La Haine tourné vingt ans plus tard…

Alors ce qu’on aurait voulu de votre part, M. Kassovitz, c’est de la compassion. Sinon de la lutte de votre part auprès du peuple comme vous l’eûtes fait à l’époque, au moins un soutien. Ou même, à la rigueur, rien du tout. On aurait préféré rien. Que ce dédain.

Avoir fait des films comme La Haine, L’Ordre et la Morale, et ne pas venir porter le gilet jaune et se joindre à toustes ces jeunes de banlieues que j’ai pu·es voir sur les Champs, ces populations méprisées de la province ou isolées dans les DROM qui se révoltent, c’est être, soit schizophrène au niveau de sa position philosophique, soit un hypocrite. Je penche pour la seconde proposition, et pense que c’est uniquement par égoïsme que vous avez parfois semblé prendre position pour des démuni·es : traiter des policier·ères de « bâtards », et quelques mois après, les soutenir indirectement quand iels mutilent le peuple, c’est avoir choisi son camp. Si vous avez pris position, c’est que vous devez avoir un certain intérêt pour la drogue, qui visiblement passe avant le fait d’avoir le droit de manifester contre la précarité et de s’indigner contre les violences policière – comme Vince et les autres le faisaient pourtant déjà à l’époque dans La Haine… Définitivement, Kassovitz, c’était mieux avant.

            Enfin, je ne sais quelle est cette admiration que vous portez pour le Président Macron : « Oui je suis tres content d'avoir un président qui garde sa ligne et qui essaye des choses tout en écoutant et en reconnaissant ses erreurs. Et toi tu n'as pas aimé le ton de sa voix ou la position de ses mains ? »

            « Qui garde sa ligne » ? Mais de quelle ligne politique parlez-vous ? Celle qui s’approche du front/rassemblement national et qui fait que les étuidant·es étranger·ères vont voir leur frais d’inscription à l’université augmenter jusqu’à 1000% ? Cette ligne qui a instauré l'état d’urgence comme norme par la promulgation de la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, le rendant ainsi permanent ? Celle qui refuse d’accueillir des familles de réfugié·es à la dérive ? Celle qui n’augmente pas l’allocation pour personnes handicapées comme cela est annoncée, mais la diminue en réalité[2] ? Seriez-vous devenu, sinon d’extrême-droite, un conservateur patriotique, Monsieur Kassovitz ?

            « Le ton de sa voix et la position de ses mains » ? En effet, on ne les a pas aimées : faire semblant de s’offusquer du sort des petit·es retraité·es qu’il avait lui-même décidé de mettre genoux à terre, c’est s’attribuer le beau rôle, alors que c’est lui le Juda de l’histoire. Non, nous n’avons pas aimé ce discours paternaliste, avec une position on ne peut plus patriarcale elle-même, qui participent à la préservation du pouvoir du patriarcat dans l’imaginaire, qui fait croire à sa nécessité, et incite à penser que la position du Papa-Président est bienveillante finalement, que si on est sage, qu’on ne fait pas de bêtises, on aura peut-être une petite fausse prime !... Allez donc voir ce que dit une personne qui se soucie véritablement des peuples, Pierre Bourdieu, qui vous expliquera dans ses œuvres,[3] à travers la notion d’habitus notamment, en quoi la position même que l’on tient et la façon dont on parle veulent tout dire, bien plus que le discours lui-même : « Marqué par la tradition d’une région et d’un milieu où, comme en témoigne la vibration de la voix ou la rudesse du regard, le corps est toujours engagé, mis en jeu, dans la parole […] »[4]

            Retournez donc vous consacrez à des pseudos polémiques concernant le shit. Et pourvu que celui-ci, en plus d’endormir le cerveau, ait comme effet d’endormir cette parole qu’on ne saurait entendre du côté des sans dents, désormais sans défense, depuis que des pseudos intellectuel·les choisissent de se détourner de celleux qui les ont dans un premier temps aidés à percer.

 

[1] Voir par exemple l’article de Jean-Marc B : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/111218/toujours-le-mensonge-l-augmentation-du-smic-de-macron-n-en-est-pas-une

[2] Barbara Romagnan, « Les personnes handicapées sont-elles des imbéciles ? », Mediapart, 19 novembre 2018, https://blogs.mediapart.fr/barbara-romagnan/blog/191118/les-personnes-handicapees-sont-elles-des-imbeciles

Marie Piquemal, Lilian Allamagna, « Oui, le gouvernement économise bien sur le hancicap », Libération, 28 septebmre 2018, https://www.liberation.fr/france/2018/09/28/oui-le-gouvernement-economise-bien-sur-le-handicap_1681869

[3] Voir entre autre, Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2001.

[4] Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004.

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