L’absurdité du « consentement »

Dans l'ordre néo-libéral, ce qui est juste, c'est que les êtres puissent contracter librement. La puissance publique doit se retirer, et se contenter d'interdire la violence. Le consentement devient donc le grand opérateur de la main invisible. Sauf qu'il y a une gigantesque arnaque dans toute cette histoire.

Le mot « consentement » est venu aujourd’hui occuper une place de choix dans la langue commune. Une place qu’il n’occupait pas il y a peu. Ce mot est en réalité un dangereux virus mental, car il est un des instruments de domination les plus puissants de l’ordre néo-libéral qui s’est imposé dans nos pays depuis les Etats Unis. Ce mot est sans doute la tête de pont la plus puissante car avec lui il ne s’agit pas de pénétrer matériellement dans notre monde, mais spirituellement. Nos esprits sont assiégés, notre conception même de l’être humain est en train de basculer, et ce parce que nous ne voyons pas, lorsque nous consentons, à quoi nous consentons. Le but de cet article est d’en faire la démonstration à partir d’un exemple : la crise financière de 2008.

à l’origine de la crise de 2008, il y a le consentement ! Le consentement de centaines de milliers de foyers à signer pour des prêts sub-prime sans avoir conscience de ce à quoi ils s’engageaient. Mais, n’est-ce pas, comme ils ont consenti à signer ces prêts, ils sont responsables de l’enfer financier dans lequel ils se sont plongés… tout seuls ! Et effectivement, des milliers d’Américains seront condamnés à payer jusqu’à la fin de ce jour à cause de ce choix malheureux… mais, encore une fois, ils ont choisi, et maintenant, ils doivent assumer les conséquences de leurs actes. C’est ce qu’il se passe dans une démocratie, où chaque humain est un être libre, et responsable des contrats qu’il signe.

Il y a là une escroquerie intellectuelle sur laquelle il faut lever le voile.

Commençons par remarquer que dans la société américaine des années 50, ils n’auraient jamais eu accès à ce genre de prêt, ils n’auraient jamais eu accès à autant d’argent, et un certain nombre d’entre eux n’auraient même jamais eu accès à quelque prêt bancaire que ce soit. En effet, à cette époque, le contrat de prêt auquel l’individu pouvait donner son consentement était un contrat encadré par une régulation très stricte, reposant sur un pilier tout à fait essentiel : une banque prêteuse doit assumer le risque du prêt qu’elle accorde. Le prêt bancaire est un contrat de confiance tant pour la banque (qui doit avoir confiance dans la capacité de son client à rembourser), que pour l’emprunteur (qui doit avoir confiance dans le fait que la banque lui apportera le capital convenu, et se contentera des remboursements fixés par les termes du contrat).

Dès lors, le consentement du client ne peut suffire. Ce consentement doit être éclairé, mais il ne faut pas se tromper sur le sens de ce mot ici. En effet, la première lumière doit venir de la banque elle-même, qui par son enquête, vérifie que le client est en situation de consentir raisonnablement à souscrire son prêt. La banque demande à l’emprunteur toute une quantité de documents qui ont pour but de s’assurer de l’emprunteur. Elle le fait pour elle, pour son intérêt. Parce que l’État l’a prévenue : « si vous recueillez le consentement de prêteurs insolvables, vous devrez en assumer au moins en partie les conséquences. Car nous, la puissance publique, déclarerons cet individu en état de faillite personnelle. ». Mais cela touche bel et bien à la question du consentement : l’État dessine par là même une limite au-delà de laquelle le consentement de l’emprunteur n’a aucune valeur. La banque doit donc se démener pour « éclairer » les dessous du consentement de son client. La voilà contrainte d’assumer une part de la RESPONSABILITE qu’engage son client !

Ce point est essentiel : si la banque refuse un prêt, elle aura rendu service à l’emprunteur, car elle lui délivre une information : vous n’êtes pas en situation d’emprunter cette somme. Si vous le faisiez, vous courriez un risque de faillite personnelle que nous, l’institution bancaire, jugeons trop élevé. Et cette information a de la valeur pour vous, car vous n’avez pas l’expertise qui est la notre à propos du risque de faillite. Est-ce si étonnant ? Lorsque dans un hopital on demande à un patient son consentement pour une opération, on ne demande pas au patient de prendre sa décision seul. Son consentement doit être éclairé, parce qu’il doit être éclairé PAR le médecin spécialiste qui a sur l’état de son corps, de sa pathologie et sur les techniques médicales disponibles des connaissances que l’individu n’a pas.

Ici il y a un point essentiel par rapport à la question du consentement. Bien sur nous savons tous que le consentement ne vaut rien s’il n’est pas éclairé. Le consentement sans conscience est un non-sens. Si tu consens, sans savoir à quoi tu consens, tu n’as pas consenti. Mais l’essentiel est ici de comprendre que l’éclairage nécessaire au consentement NE PEUT VENIR TOTALEMENT DE L’INDIVIDU. Dans l’espace social, l’individu est INCAPABLE de donner son consentement éclairé si l’État n’entre pas en jeu. C’est l’État qui impose à l’hôpital de réduire l’asymétrie d’information qui sépare le médecin de son patient.

Et il en est de même dans le cadre du prêt bancaire. En efffet, lorsque l’individu consent à un prêt, il a beaucoup moins d’informations en tête que la banque qui le lui accorde. Lui, il est un individu. Mais face à lui il n’y a pas un individu, mais une « corporation », un corps social regroupant les énergies mentales de plusieurs centaines, plusieurs milliers, parfois plusieurs dizaines de milliers d’individus. Il y a donc un déséquilibre évident, une asymétrie de l’information. Et cette asymétrie, parce qu’elle oppose un individu à une corporation, est abyssale.

Il est donc essentiel, et c’est l’objet principale de cet article, de bien distinguer deux types de consentement : celui qui me lie, moi, être humain, a un autre être humain, dans le cadre de ma vie intime et sexuelle / et celui qui me lie non pas à un être humain, mais à une « CORPORATION » avec laquelle je passe un contrat. On touche là au cœur du problème du consentement tel qu’il se pose dans les sociétés soumises à l’ordre néo-libéral. On touche même à la définition du néo-libéralisme. Car celui-ci voudrait une liberté de contracter à peu près totale, voilà son étoile, sa ligne de fuite. Et c’est là qu’il dévoile son abomination : il voudrait que les « corporations », ces Léviathans modernes, puissent nouer avec nous des contrats en toute liberté.

Or cela suppose un incroyable aveuglement : comment ne pas voir que lorsque deux adultes échangent un consentement, cela n’a aucun rapport avec le moment où un individu humain consent à contracter avec une corporation. Car la corporation n’est pas un être humain. C’est une autre sorte d’être, qui n’a agrégé d’énergie humaine en lui que ce qui répond à la finalité de sa création : faire du profit. C’est en ce sens qu’on peut parler à bon droit de Léviathan quoiqu’une autre figure mythologique soit plus appropiée : le Kratt. (Dans la mythologie estonienne, le Kratt est un monstre que tout un chacun peut se fabriquer avec quelques barriques, et à condition de donner son âme au Diable. Pour trois gouttes de votre sang, le Krattt pétaradera, fulminera, et s’élancera en vrombissant pour voler ailleurs ce dont vous avez besoin chez vous.) Les corporations sont des créations monstrueuses, dans la mesure où elles sont des assemblages créés ni pour la vie spirituelle, ni même pour la recherche du bonheur, mais pour la maximisation du profit de leurs propriétaires. Cela veut-il dire qu’il faille les détruire ? Grand débat, mais il n’est pas nécessaire de l’ouvrir. Car ce qui relève de l’évidence c’est qu’il faudrait qu’elles soient placées sous la stricte domination de la PUISSANCE PUBLIQUE.

Or à l’origine de la crise de 2008, il y a la dérégulation menée par plusieurs générations de présidents américains. On a laissé les Kratts New Yorkais libres de faire signer des contrats de prêt sans respecter d’autre règle que celle-ci : la signature du gogo, par laquelle il aliène sa liberté. Car n’est-ce pas, s’il y a consentement, il y a liberté, et s’il y a liberté, nous dit la Bible Néo-libérale, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Un autre beau Léviathan qui prospère dans la fange de l’ordre néo-libéral, c’est l’industrie pornographique aux États Unis : une corporation emploie un gentil garçon, qui envoie des messages sur le net. « Tu veux devenir une star du X ? » « Tu veux gagner de l’argent facile ? » « je t’héberge et je te présente à des réalisateurs contre une partie de tes gains ». Cette corporation va ainsi s’attirer les corps consentants de milliers de jeunes filles qui vont être prises à l’intérieur d’un système qui va les dévorer toutes crues en réclamant d’abord leur bouche, puis leur vagin, puis leur anus, et pour finir leur faire avaler une verge jusqu’à en vomir. Mais la jeune femme, tout du long, était consentante ! Ici l’asymétrie d’information est totale. À 18 ans, que sait-elle, la pauvre enfant, des rouages qui s’apprêtent à la broyer ? Que sait-elle du prolapsus du vagin et de la subtile gradation dans les vidéos dont on s’apprête à lui faire vivre tout le menu ?

Quel rapport avec la banque ?

Industrie bancaire et Industrie pornographique sont les deux faces (argent et sexualité) de l’abomination néo-libérale où l’acte fondamental de la liberté humaine, le consentement, est devenu

- une relation mettant aux prises un individu et une corporation

- dans laquelle l’individu se voit attribuer une liberté chaque jour plus grande (libre d’emprunter 300 000 dollars sans apport / libre d’accepter de se faire enfoncer une verge dans la gorge jusqu’à en vomir tout en se faisant insulter).

- face à une corporation qui a ainsi le moyen de conquérir chaque jour un peu plus de terrain dans le champ de l’existence humaine

- et où l’État se contente de disparaître une fois que l’individu a dit oui.

« Oui », un mot, 3 lettres. Voilà ce qui fait de nos jours la différence entre l’homme libre et l’esclave. Différence ? Dans l’Antiquité, on pouvait choisir de devenir esclave, en se vendant soi-même.

La boucle est bouclée.

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