pourquoi nous n'enrayerons pas le réchauffement climatique

la lutte contre le réchauffement climatique implique une prise de conscience du caractère universel de l'existence humaine. Il est bien difficile de se décentrer de ce corps, cette chair. Mais pendant que l'homme du commun bat sa coulpe, nos maîtres, eux, n'ont pas fait, et ne feront pas un pas pour changer cette dynamique qui les a portés où ils sont.

L'idée du réchauffement climatique tient toute entière dans cette expression anglo-saxonne: "global warming". Le réchauffement est global. Ce qui est en jeu, c'est le globe. On parle ici d'une totalité, une totalité parfaite, où rien ne manque. On parle ici d'une universalité, une universalité parfaite, qui fait enfin exister très concrètement le principe de toute morale: l'attention au prochain.

Il a toujours été difficile d'être moral, de faire le bien. d'abord, sans doute, parce que ma vie spirituelle est aussi une vie corporelle, incorporée en des limites très précises, quelques dizaines de kilos de chair par lesquels je sens, j'éprouve, je souffre, je jouis. Moi, et l'indéfinie extension de ce qui est mien: ma propriété, mes enfants, ma famille, mon foyer, ma région, mon pays. L'optique morale, au contraire, l'ancrage dans l'universel suppose un décentrement proprement surhumain par rapport à cette façon si puissante de penser à moi et à mes dépendances. L'idée de Jésus, c'est l'idée d'un homme qui aurait réussi à retourner cet ancrage, à résorber ce particularisme qui nous habite tous. La foi chrétienne, c'est croire que ce retournement est possible, quoique infiniment difficile, et c'est croire que ce retournement est bon, le plus grand bien, le "summum bonum". Elle dit simplement: "un tel homme a existé, un tel homme peut vivre en moi, un tel homme est ce qu'il y a de plus vivant en moi". Mais cette foi reconnaît aussi combien l'homme particulier refuse, en chacun de nous, en moi le premier, de renoncer: Moi, universel ? Non, moi, c'est d'abord cette chair, d'abord ce corps, d'abord ce sang, d'abord cette famille. La foi chrétienne mesure combien l'homme particulier vit puissamment en nous, combien il a pris le pouvoir, et organise notre existence en vue de sa propre perpétuation.

La bourgeoisie n'est que la pointe de ce grand élan qui agite le cœur de chaque être humain. Chez le bourgeois, qu'il s'asseye ou pas aux bancs de la messe dominicale, tout est calcul pour faire siennes les choses du monde. Chez le bourgeois la préoccupation pour les générations futures a toujours été au cœur de l'existence, parce que vivre, c'est avant tout s'approprier les choses et les êtres, pour finalement transmettre aux siens le résultats net de notre existence. Tout ici est stratégie au service de l'homme particulier et de sa descendance. Cette pointe, qui gouverne le monde, en s'enfonçant toujours plus profondément dans l'exploitation des richesses de la terre et du travail humain, pourquoi s'arrêterait-elle ? Parce que le monde s'écroule ? Mais non, le monde ne s'écroule pas. Ou plus exactement, il ne s'écroule pas plus qu'il ne l'a déjà toujours fait. Comment croyez vous que les empires industriels du caoutchouc, du coton, de l'acier, du charbon, se soient construits ? Sur la ruine. La ruine d'écosystèmes, la ruine de générations et de générations d'ouvriers, de manœuvres, d'esclaves. L'écroulement, le désastre, l'effondrement, combien de millions d'hommes ont eux, au cours des temps, à le vivre dans leur chair ?

Le réchauffement climatique n'apportera qu'une tension dans la compétition, et qu'est-ce que cela changera dans la tête des bourgeois les plus puissants ? à l'heure où toi, travaillé par le puissant appel de l'universel, tu tries pathétiquement le carton de tes yaourts, quelque bourgeois, marchant sur un tarmac, s'apprête à visiter son nouveau jet privé, à passer la main sur ce capitonnage qu'il a choisi. Chaque fois que tu prends l'avion de tes vacances, tu souffres d'être si vain, incapable de te hausser au niveau auquel l'humanité tout entière a besoin que tu sois, mais n'oublie jamais, plus jamais, que pendant ce temps là,

tes maîtres dansent.

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