Un grand réveil

Pour ce qui est de l'histoire de la France, est-on sur que le XXème siècle se soit terminé en 1989? Les Gilets Jaunes me semblent correspondre à la fin d'un processus engagé en France depuis 1945. Cet article tente d'en faire la démonstration. ça tombe bien: 1918-2018, ça ferait un compte rond.

J'ai 45 ans. Lorsque mes parents avaient mon âge, les discussions politiques, à la table familiale, opposaient partisans de la gauche et partisans de la droite, laudateurs et pourfendeurs de Mitterrand et du socialisme, ou du libéralisme à la Chirac. Mais derrière ces oppositions, il y avait une profonde unanimité, inconsciente et structurante à la fois: à la table familiale, tous pensaient que c'était cela, la démocratie, la République. Discussion, désaccord, voire engueulades, résolues un dimanche par l'exercice du vote, la reconnaissance du vainqueur.

J''ai 45 ans. Aujourd'hui, à la table familiale, certains des mes aînés, au seuil de la vieillesse, continuent de croire à l'existence de cette opposition. Mais, comme les grenouilles et les papillons, ils sont en voie de disparition. Aujourd'hui, à la table familiale, l'unanimité n'est plus inconsciente, mais manifestée, une unanimité sur la mort de certains mots, "Droite", "Gauche", "débat de l'entre deux tours", "élection démocratique", et le fleurissement de nouveaux mots, "oligarchie", "capitalisme de connivence", "manipulation", « chiens de garde », "corruption",  "désastre climatique", "effondrement".

Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Je ne suis ni un grand intellectuel, ni un historien, ni un journaliste. Ma réponse est seulement celle d'un citoyen comme beaucoup, qui a fait un peu de philosophie, un peu d'histoire, lit un peu les journaux, et, arrivé "dans la fleur de l'âge" comme on dit, s'est forgé une sorte d'opinion personnelle sur le cours des choses et du monde, opinion personnelle mais qui se croit partagée. Je deviens, autrement dit, à la fois un vieux sage, et un vieux con, la bêtise étant souvent la face cachée de la sagesse qu'on s'attribue. Si j'écris ces lignes, c'est pour prendre la mesure de ma sagesse, et donc de ma bêtise, moi qui ai l'impression d'avoir sinon "tout" compris, du moins saisi le sens caché, et finalement assez simple, du cours des choses dans la « République démocratique française ».

Alors voilà tout le sel de ma sagesse: ce que nous devons de sain à notre République, nous le devons à un rapport de force. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le Parti communiste français avait un poids immense dans la société française. Les "grandes avancées sociales" nous les devons à ce rapport de force. Comme, il y a quelques semaines, le Medef a appelé le Président pour lui demander de lâcher du lest, accepté de payer pour que ce lest soit lâché, le patronat, il y a 70 ans, accepta des avancées sociales afin de contrer l'attraction du Parti.

Et au fond tout est rapport de force. La totalité du jeu politique se ramène à cette expression, le rapport de force. Et l'expression de Marx, "lutte des classes" contient effectivement quelque chose d'universel: le rapport de force. Cette constante régit non seulement les rapports sociaux, mais, au delà, toute la nature. La guerre est la mère de toutes choses.

Mais n'y a-t-il pas, tout de même, une grande simplicité, une grande naïveté, même, à vouloir tout résumer à une seule constante, la force ? Non, car une fois qu'on a bien voulu partir de ce premier principe, il faut s'ouvrir à la très grande variété des métamorphoses de la force. Une planète en rotation autour d'un soleil, un écosystème, un courant interocéanique, la pérennité d'une espèce dans un espace naturel... tout équilibre dans la nature est un équilibre des forces. L'équilibre est changeant, il peut entrer en instabilité, cette instabilité débouchera invariablement sur un nouvel équilibre de forces. Sur ce chemin, tout ce qui peut arriver c'est une complexification du rapport de force, ou une simplification. L'apparition de l’atmosphère sur la planète Terre, c'est le le passage d'un rapport de force plus simple, à un rapport de force plus complexe. Cela s'appelle l'émergence. La dissolution de l’atmosphère terrestre lorsque le soleil ne rayonnera plus suffisamment pour en alimenter le subtil équilibre, ce sera le passage d'un rapport plus complexe à un rapport de force plus simple.

Dans les sociétés humaines, cet équilibre porte un nom particulier: on l'appelle "la justice".

Bien sur, ici, il faut s’entendre : nul ne dira volontiers que les lois ségrégationnistes, le système de l’apartheid, le code Noir, étaient justes. Et pourtant, en leur nom, on a effectivement « rendu la justice ». Il est essentiel de ne pas passer à côté de ce double sens du mot « justice ». Il y a plus de 2000 ans, ce message fut le cadeau que Platon reçu et accepta des Sophistes. De son maître, il reçu « l’idée de justice », la belle, la grande, l’absolue « idée de justice », mais de Thrasymaque, de Gorgias, de Calliclès, il reçu la réalité de la « justice « . La justice du Prince, la justice de la loi, la justice des mots écrits et des sentences prononcées, la justice des robes pourpres et des uniformes bleu marine. La justice qui ne dit pas ce qui devrait être, mais ce qui est et sera, parce que l’autorité publique veillera, en faisant usage de la force publique s’il le faut, à son accomplissement.

Cette justice là, elle n’est le fruit d’aucun idéal, d’aucune aspiration vers le Bien, le Beau, le Vrai, le Juste. Elle est, comme tout ce qui se produit d’ampleur dans les sociétés, le fruit du rapport des forces. Il fut juste, au XIXème siècle, que les ouvriers trimassent « quinze heure par jour, le corps en laisse ». Mais il fut tout aussi juste, quelques milliers de morts ouvrières plus tard, quelques centaines de morts policières plus tard, que cette journée soit réduite à dix heures, puis 8 heures de travail. La figure de Gandhi, de ce point de vue, ne doit pas nous tromper. L’imaginaire collectif retient qu’il n’usa pas de la violence. L’imaginaire collectif a oublié qu’il a usé de la force, que renoncer à la violence fut pour lui le moyen de maximiser ses forces dans la bataille qui l’opposait à l’Empire Anglais. Et si la violence s’exerçait sur les crânes des partisans du petit homme, c’était justement pour les décourager de devenir cette force qui détruirait la « balance de justice » façonnée par le colonisateur anglais.

De la même manière, les énucléations, les arrachements de membres, les blessures et les fractures que chaque samedi enregistre depuis plusieurs mois manifestent une évidente tension dans le rapport des forces au sein de la République Française. Raj Britannique ou République en Marche, jamais l’autorité publique, jamais la force publique qu’elle commande, ne cause la dislocation des chairs par hasard, ou accident. Chacun des globes oculaires expulsés de leur orbite, à défaut de continuer de voir, s’est trouvé comme doué de la parole. D’une parole. Toujours la même : votre ordre n’est pas le notre, votre justice n’est pas la notre, alors voilà que nous descendons dans la rue pour reprendre un peu de la force que nous vous avons trop longtemps laissée.

Mais l’entrée en crise de l’équilibre actuel ne se manifeste pas que par les lanceurs de balle d’attaque. La multiplication de nouvelles armes symboliques entre les mains du pouvoir est un signe tout aussi marquant : « complotisme », « populisme », « fake news », le discours de l’autorité publique et des élites qui la soutiennent s’est orné de nouvelles barbelures. Toutes sont justiciable de la même définition : est « complotiste » celui qui prétend que la réalité n’est pas celle que l’autorité publique et ses élites nous présentent. Est « populiste » celui qui prétend que la volonté générale n’est pas dans les politiques des hommes portés au pouvoir par le scrutin majoritaire. Enfin, diffuse et encourage les « fake news » celui qui prétend que l’information délivrée par l’autorité politique et ses élites n’est pas objective. 3 mots, 3 armes d’oppression massive, entre les mains d’un seul maître : l’autorité publique et les élites qui la portent à bout de bras. 3 armes d’oppression massive par lesquelles toute une partie de la population française est marginalisée, ridiculisée. Et dans les médias officiels nettoyés au DDT de la pensée unique, l’air est pur et éthéré, élyséen. C’est qu’on y respire les exhalaisons des justes et des bons, de ceux qui sont passé à travers le crible que l’autorité publique a toujours tenu entre ses mains, mais dont, depuis quelques mois, elle ne cesse de resserrer les mailles.

Tant de violence en si peu de mois, voilà le signe très sur que notre pays est entré dans une crise profonde des rapports de forces.

Ce premier constat fait, une question se pose : mais comment la crise est-elle venue ? Qu’est-ce qui a entraîné la mutation du rapport de force ancien ? Quel était-il, d’ailleurs ? En avons nous gardé la mémoire ? Notre mythologie historique nous fournit les traces nécessaires pour reconstituer la genèse de ce que nous vivons aujourd’hui. Quelques évocations suffiront : « Stalingrad », « les jours heureux », « les trente glorieuses », « le choc pétrolier », « la chute du mur », « le tournant de la rigueur », « la fracture sociale », « mon ennemi c’est la finance », « candidat anti-système ».

« Stalingrad ». J’aurais préféré écrire « Joukov », mais ce nom ne dira rien à personne, et il y a quelques années encore, je l’ignorai moi-même. Stalingrad, c’est le point d’arrêt des forces hitlériennes, c’est le point de bascule de la deuxième guerre mondiale en Europe. Stalingrad c’est le début d’une des réalités les mieux dissimulées de notre imaginaire collectif : ce sont les Soviétiques, pas les Etats Uniens, qui ont vaincu le nazisme. Cela ne fait pas de Staline un héros, je ne suis pas là pour distribuer les médailles, mais pour comprendre. Au moment où la France est libérée, et où la nouvelle autorité publique s’arrime fermement aux Etats Unis, c’est l’URSS qui étend sa main sur toute l’Europe, et le PCF est à 40 pourcents dans les urnes. « Stalingrad », cela signifie que l’autorité publique française et ses élites ont eu à prendre en compte un équilibre des forces qui pouvait leur être profondément défavorable. Elle l’ont pris en compte en coupant les pieds sous l’herbe d’un PCF que Staline, d’ailleurs, poussait, à l’Ouest, à la composition avec l’autorité publique. Et ce fut la sécurité sociale, et ce fut la liberté de la presse, et commencèrent « les jours heureux » voulus par le CNR.

La « Gloire » trentenaire qui suivit, elle ne fut pas seulement due à la croissance économique, mais aussi à la répartition des fruits de cette croissance. La pacification sociale ne vint pas seulement de l’augmentation, mais aussi de la répartition de la richesse nationale.

Puis ce fut « le choc ». Quel choc ? Un pétrole plus cher, c’est moins de pouvoir d’achat à répartir. Mais lorsque la ceinture nationale commença à se serrer, qui voulu bien percer un nouveau cran à son cuir ? Là se tendit à nouveau le rapport de force. Pas moi, toi ! Et toi, ce furent les travailleurs réduits au chômage et à l’appauvrissement dans une société où les élites gardèrent le cuir intact.

Alors, bien sur, cette tension dans les rapports de force eut une conséquence politique : 1981. Le peuple embourgeoisé avait quitté le PCF pour nourrir les flancs du PS, et celui-ci devenait l’héritier des forces populaires dont on avait réduit l’embonpoint. Un PS porté au pouvoir moins pour conquérir que pour éviter que ne décroisse trop vite la part du peuple. La social-démocratie ou comment régner par, pour, mais aussi sur un peuple sorti des griffes de l’abjecte misère qui l’avait accablé pendant des siècles… mais à peine bourgeonnante, la rose était déjà pourrie sous le coup de pluies acides : vint bien rapidement 1982, la première grande attaque subie par le peuple de France depuis la seconde guerre mondiale. Une attaque financière. L’autorité publique, en quelque mois, est mise à genoux par « les marchés », et de cette humiliation elle ne se relèvera plus qu’en marchant au pas. Il n’y a plus de guerre froide, l’URSS est moribonde, le PCF asséché. Le rapport des forces a changé, et, sous le nom de libéralisme, les possédants, poussant de toute leur force, ne trouvent plus derrière leur bouclier qu’une résistance qui s’amenuise, s’étiole, et finit par leur laisser toute la place.

Lorsque Chirac en vint à parler de « fracture sociale », l’important n’était pas la promesse de sa réduction, mais le constat de son existence, un demi constat. Car pendant que les forces populaires réduites au silence comptaient effectivement leurs abattis, pansant leurs plaies aux infirmeries de la protection sociale et de la tour HLM, un unisson tout à fait neuf montait dans l’espace public: le discours de l’accession au trône de l’élite économique, discours prononcé par l’élite intellectuelle acceptant ainsi, sans y penser vraiment, de s’asseoir servilement à son côté et de manger à sa table. La chute du mur de Berlin, en ce sens, n’apporte pas, pour la société française, de bouleversement dans un rapport de forces qui a déjà tourné à la défaveur du peuple. Le foyer qui avait alimenté de son énergie l’équilibre de l’après guerre s’est éteint, et le peuple russe erre au milieu des cendres du grand feu qui avait si longtemps foutu la trouille aux patrons de l’Occident.

La peur disparue, il n’est plus question de ménager le peuple. Il est question, maintenant que la place est vide, de l’occuper de toutes les forces possibles. Et le plan de bataille est simple : capter la puissance réglementaire à son avantage. Pour cela il fallait

- Une presse aux ordre : prendre le pouvoir sur la presse, et réduire ainsi à néant « les jours heureux » d’une presse libre, non inféodée aux puissances de l’argent. Beuve Merry avait scellé le destin de son journal, en affirmant qu’il n’existait que parce qu’il était la propriété de ses rédacteurs. Une fois vendu aux trois Mousquetaires, son fondateur, du fond de sa tombe, en aurait-il seulement donné le prix du papier ?

- Un État aux ordres : prendre le pouvoir sur les responsables politiques, et pour cela détruire la vocation publique en offrant aux plus hauts fonctionnaires de l’État la possibilité de venir s’enrichir dans le privé. Et pour ne pas voir quelle machine infernale on mettait ainsi en branle, on dénomma ce chemin de prévarication du doux nom d’un soulier d’intérieur inoffensif et légèrement désuet.

- Un relai de transmission de ces ordres : prendre le pouvoir sur les institutions démocratiquement élues en créant, une fois la pression populaire exprimée par le suffrage, un système de pression permanente exercé sur les élus, le lobbying.

Arrivons-nous à la fin de cette courte histoire de la France depuis 1945 ? Non, la dernière étape n’était pas encore franchie. Car il fallait s’attendre à ce que ce dispositif finisse, à force d’imposer ses effets au peuple, par être démasqué. Le seul vêtement qui pouvait encore couvrir cette nudité, c’était la communication. C’est ainsi que les campagnes ne devinrent plus « de droite » ou « de gauche », mais menée par des tribuns se déclarant « ennemis de la finance » ou « anti-système », alors même qu’ils allaient, qui par choix délibéré, qui par nécessité, se soumettre à l’ordre systémique qu’il vouaient aux gémonies le temps de leur campagne.

La dernière étape, nous y sommes. Elle s’appelle les Gilets Jaunes. Il faut tout de même qu’on entende ce que de plus en plus d’intellectuels « non médiatisables » disent sur internet : les Gilets Jaunes ne sont pas un épiphénomène. Des dizaines de mutilations impunément infligées par la police ne sont pas un épiphénomène. La mise en cause du droit de manifester n’est pas un épiphénomène. Interdire de se couvrir le visage et arroser derechef tout le monde de gaz lacrymogènes n’est pas un épiphénomène. Être condamné au titre du respect des droits de l’homme par le conseil de l’Europe n’est pas un épiphénomène. Avoir procédé à plus de 8000 arrestations en 4 mois n’est pas un épiphénomène. Donner au Préfet les pouvoirs d’un juge n ‘est pas un épiphénomène.

Voilà l’objet de ce rapide historique : pendant 50 ans, l’élite économique a reconquis la prééminence qu’elle aurait voulu ne jamais perdre. Nous n’assistons pas à la liquidation « des jours heureux ». Cela, c’est en cours depuis des décennies. Nous assistons au réveil du peuple qui prend maintenant conscience du déséquilibre de ce qu’il se passe depuis si longtemps. Il n’est que d’écouter les milliardaires quand ils causent : il y a une guerre des riches contre les pauvres, et cette guerre, eux, les riches, sont en train de la gagner. C’est maintenant très clair : en France la balance de la justice est tenue par une oligarchie d’ultra riches dont les responsables politiques ne sont que les servants d’autel. Cette balance qui déclare criminel le vol d’un billet de banque, mais accorde l’impunité judiciaire à qui fraude le fisc, pourvu que le montant de la fraude soit suffisamment élevé, en appelant cela de « l’optimisation ». Cette balance qui hurle à la violence lorsque brûlent des biens, mais parle de maintient de l’ordre lorsque les corps sont martyrisés.

Cette balance, entendez le bien, s’autoproclame « justice ». « C’est cela que je dis, moi le puissant, qui est. Puisqu’elle règne maintenant sans partage, c’est ma force qui définit non pas seulement l’ordre, mais la substance des choses ». Rien de neuf sous le soleil ? Presque rien : ce qui est neuf, c’est que le Roi, dans l’histoire, a rarement été aussi nu.

Macron ? Macron n’est qu’un valet. Un homme qui, servant ses maîtres, le regard ébloui par leurs richesses, manque de défaillir lorsque ceux-ci lui font une place à leur table. L’employé que le maître élève au statut « d’associé » est un homme qui a contracté une dette, et la paiera. Mais il lui serait trop difficile de vivre avec la claire conscience de ce à quoi il s’est ainsi engagé. Croire que Macron nous manipule et sait très bien tout ce qui est écrit ici est, me semble-t-il, une erreur. Instrument aux mains des puissants, il en a adopté le langage et la vision du monde. Lorsqu’on regarde les palais des puissants avec des étoiles plein les yeux, comment pourrait-on voir la putréfaction des corps qu’on sert sous le parfum et le luxe d’un décorum dont on s’enivre ? Est-ce bien un hasard si le premier bénéficiaire de sa politique fiscale est le 3ème milliardaire de la planète, régnant comme un pape sur l’industrie… du luxe ? Lui, le Président de la République française, vit dans un monde bien à lui, un monde dont les contours sont sécrétés par les médias aux ordres de ses maîtres. La difficulté de s’en sortir ? « traverse donc la rue ». L’effrayant abysse qui sépare les plus riches de la population ? Un fil d’Ariane, vous dis-je, par lequel le « premier de cordée » tirera et nous amènera tous au sommet. La privatisation de l’industrie du jeu et l’abandon d’ADP, une chance de réduire la dette de l’État que la fraude fiscale continuera pourtant de creuser. Tout est tromperie dans le langage de cet homme, mais le premier qu’il trompe, c’est lui-même. Et les seuls qu’il trompe, ce sont les 20 pourcents de français encore accrochés aux ultimes wagons des classes aisées qui, parce qu’ils veulent croire qu’ils resteront accrochés à la locomotive, ne veulent pas voir le vide qui se creuse derrière eux.

Non, les Gilets Jaunes ne sont pas un épiphénomène. Ils sont une couleur partout répandue, qui crie à chaque fois qu’elle se montre : votre « justice » n’est pas juste. Votre « monde » n’est pas vivable. Votre « Union Européenne » se fait sans les hommes et les femmes d’Europe. Vos « impôts » sont extorsion puisque les plus puissants y échappent. Votre « optimisation » c’est du vol. Vos « médias de référence » sont la propriété de quelques uns. Vos « informations » sont les manipulations qui vous arrangent. Vos « campagnes électorales » sont un barnum dont vous payez tous les décors. Vos « produits phytosanitaires » sont des poisons. Vos « conférences pour le climat » sont des baudruches en hélium qu’on accroche au poignet des enfants. Votre détestation de Marine Le Pen ne durera que jusqu’au jour où elle parviendra au seuil du pouvoir. Alors, vous en ferez votre servante en chef. Votre « liberté » s’écrit TINA, there is no alternative.

En un mot, votre « démocratie » est oligarchie.

Et face à vous, vous appelez indiscriminament « populisme » tout ce qui pourrait être une alternative à vos fins. Vous appelez indiscriminament « fake news » celles qui ne vous conviennent pas. Vous appelez indiscriminament « complotisme » toute tentative de lever le voile sur les dynamiques qu’effectivement vous dissimulez.

Mais aujourd’hui, ce qui change, c’est que toute une partie de la population française est en train de se radicaliser. Oh, le vilain mot ! Ça sent le désert ça, le drapeau noir et la kalasnikov, non ?Non, ça sent autre chose. Ça sent la barricade des canuts lyonnais, la commune de Paris, ça sent les grèves ouvrières et le 1er mai. Ça sent le sel, pas la poudre. Le sel qu’un petit homme d’à peine 50 kilos, incapable de tenir un fusil, a tenu dans sa main au mépris de la loi. Ça sent le sang, aussi, c’est vrai. Se radicaliser, ça sent toujours le sang. Mais pas celui qu’on croit. Pas le sang répandu, non. Gandhi a-t-il répandu le sang ? Déjà, devant les salines de Dharasana, les partisans de Gandhi marchaient, marchaient, et leurs pas ne s’arrêtaient qu’une fois leur tête fracassée et leur vêtement couvert d’un seul sang, le leur. La vieille dame de Nice a-t-elle seulement égratigné l’agent des forces de l’ordre qui l’a projetée à terre ? Le sang des justes n’est pas du sang répandu, c’est du sang versé, versé pour et par la multitude refusant de couver plus longtemps l’œuf oligarchique.

 

Renaud d’Abbadie

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