Qu'attendre de ce président ?

Il y a quelques jours, suivant à allure réduite un tracteur hors d’âge sur une départementale bourguignonne, j’ai soudain vu grossir dans mon rétroviseur une puissante limousine lancée à pleine vitesse qui a rapidement rattrapé puis dépassé nos deux véhicules en franchissant la bande continue, au sommet d’une côte, au départ d’un virage sans aucune visibilité.

Instinctivement, j’ai levé le pied, attendant un choc. Il ne s’est rien produit parce qu’aucun autre véhicule n’arrivait à ce moment là en sens inverse et le bolide a poursuivi sa course et disparu au virage suivant.

Ce pourrait être le comportement irresponsable d’un banal chauffard mais c’est sans doute aussi celui que procure le sentiment de puissance et d’impunité de cette partie de la société qui peut tout se permettre, tout acheter ; cet irrespect de toute règle, ce mépris de tous ceux qui ne sont pas de leur monde et que nous retrouvons chaque jour de plus en plus dans une sorte de retour au moyen-âge, quand les seigneurs précipitaient les manants dans les fossés au passage de leurs carrosses, faisaient fouetter leurs serfs et les congédiaient d’un geste quand ils ne les faisaient pas tout simplement mettre à mort.

Nous avons ainsi vu un ministre de l’économie dans son coûteux costume écraser de son mépris des ouvriers en t-shirt ; nous avons vu un président appeler des syndicalistes à négocier des textes tronqués avec interdiction de les communiquer à leurs mandants. Nous avons vu ce président déclarer que la France est irréformable alors que la réforme, telle qu’il l’entend, c’est la précarisation des salariés et leur transformation en esclaves sous-payés et éjectables à merci, c’est la paupérisation des chômeurs et des retraités. Ainsi, dans la réforme de ce président, un couple de retraités « aisés » percevant ensemble 5 000 euros de pension par mois perdra 1 000 euros sur une année cependant que le propriétaire d’un yacht de 20 millions d’euros sera bénéficiaire de 250 000 euros sur cette même année. Ce président contribuant de la sorte -mais est-ce une surprise ?- à l’enrichissement de ses amis du Medef et de la finance.

Le mépris que je reprochais au chauffard du début de ce texte, nous le retrouvons régulièrement dans les propos de ce président que nous avons entendu dernièrement traiter ces Français « irréformables » de fainéants, cyniques et extrémistes expliquant ensuite qu’il s’agit de « toutes celles et tous ceux qui pensent qu’on ne doit pas bouger ». Mais bien sûr, si bouger signifie régresser, alors nous sommes des millions de fainéants en France et nous l’assumons.

Nous ne sommes pas cyniques mais conscients de nos droits, de nos valeurs et du type de société que nous voulons.

Nous ne sommes pas plus extrémistes. Il y a bien des extrémistes parmi les opposants à la politique de ce président. Mais nous n’en sommes pas. Ce président, par la façon dont il veut transformer notre pays, effacer plusieurs siècles d’évolution et de progrès est lui, un extrémiste.

Il veut opposer les Français les uns aux autres, dresser les quelques dizaines de milliers qui réussissent contre les plus de soixante millions qui ne sont rien, sur les quais de gare ou en quelque lieu que ce soit. Il veut développer le culte des gagnants, les « winers » au détriment des perdants, les « loosers » dans son monde où le modernisme des mots contraste avec l’archaïsme des idées.

D’autres, qui entendent combattre les visées de ce président et avec lesquels nous partageons de nombreuses valeurs tombent aussi dans l’extrémisme en voulant opposer les « pauvres » aux « riches ». Ceux-là versent volontiers dans l’outrance. Ils se perdent dans des amalgames douteux en prenant des libertés avec l’histoire. Lorsque ce président déclare que la loi ne se fait pas dans la rue, ils perdent leur sang-froid et amoindrissent ainsi le poids de leur détermination.

C’est bien la rue qui a abattu la royauté mais ce n’est pas la rue qui a abattu les nazis, loin s’en faut.

Ils ont oublié de rappeler, ce qui aurait pourtant mieux servi leur démonstration, que c’est la rue qui a obtenu, par les accords de Grenelle, en mai 68, l’augmentation de 35 % du SMIC et des hausses de salaires importantes, l’amorce de la réduction du temps de travail, la place des syndicats dans les entreprises et l’ouverture du dialogue social, tout ce que ce président a entrepris de démolir.

Pour autant, la montée d’un extrémisme patronal et financier ne peut pas être combattue par le dégagisme. De quel droit pourrait-on décider qui pourrait rester et qui devrait dégager ? Et d’ailleurs, par quel moyen démocratique ? Le dégagisme fait bien sur les podiums mais il montrerait vite sa vacuité dans la réalité.

Ce n’est d’ailleurs pas ce que souhaite la majorité des Français qui aspire à une société apaisée, dans laquelle chacune et chacun pourrait trouver sa place, loin de l’exemple allemand qui fascine tant nombre de nos politiques et sans doute également ce président, où la poigne de fer d’Angela Merkel dirige un pays riche où le peuple est pauvre.

Mais tout le monde n’est pas Angela Merkel.

La France est réformable et il est grand temps de s’y atteler. Il est temps en effet de prendre la mesure du développement des technologies dont Benoît Hamon avait relevé l’espoir et le danger lors de la campagne présidentielle. Technologies prenant en charge les travaux pénibles puis, de jour en jour, toutes les taches salariales et, de ce fait, énormément destructrices d’emplois. Nous aurons bientôt des supermarchés sans préparateurs de commandes, sans caissières et sans agents d’entretien, des usines sans ouvriers, des entrepôts sans employés. Des imprimantes 3D peuvent d’ores et déjà construire des bâtiments.

Il est urgent d’inventer de nouvelles formes d’activités salariées pour que chaque femme et chaque homme de ce pays se sente citoyenne et citoyen à part entière et non pas des parias dans cette société que ce président voudrait « réformer » en l’abaissant au niveau des pays en voie de développement par la diminution des salaires et, par la disparition de toutes les protections sociales, l’incertitude du lendemain.

En signant ces ordonnances qui annoncent un cataclysme pour ces millions de Français qui ne sont « rien », ce n’est pas, en effet, la réduction du chômage que recherche ce président mais l’accroissement sans limite des profits industriels et financiers de ceux qui l’ont porté à ce poste après que Nicolas Sarkozy puis François Hollande aient échoué dans leur mission.

Ce n’est certes pas, par exemple, en se retirant du capital d’Alstom dans son absorption par Siemens ni en cédant aux Italiens sa majorité dans le capital des chantiers STX de Saint-Nazaire que l’État pourra défendre les emplois des salariés français. Tout le monde sait ce qu’il est advenu jusqu’ici des engagements de maintien de l’emploi dans des cas similaires.

Dans cette sombre perspective, les individualismes ne serviront pas la cause du peuple et ne mèneront qu’à des escarmouches dispersées qui n’empêcheront pas ce président de réaliser son entreprise. Seule une mobilisation de toutes les forces, de toutes les énergies, de toutes les volontés pourra faire pencher la balance.

Alors, une fois de plus, qu’attendons-nous, qu’attendez-vous ?

 

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