Ceci n'est pas un spectacle

à George Floyd, à toutes les victimes de toutes les polices et de toutes les armées

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Dans un ciel particulièrement somptueux, le soleil du soir baigne d'une clarté jaune un grand brassement de nuages gris et blancs sur le fond encore bleu. Les martinets virevoltent avec une folle aisance, se frôlent, foncent en brusque accélération l'un sur l'autre ou batifolent en vol à deux doigts de s'emmêler les ailes, partent en farandoles à grands cris, improvisent chaque mouvement dans une étonnante harmonie.
Ce spectacle, pour qui le regarde d'en bas, surpasse en beauté tous ceux que nous, humains, pouvons concevoir.
Puis ils ne restent que quelques uns à s'attarder, comme des gosses qui tardent à rentrer, à quitter le monde de leurs jeux, le soir, quand on les a appelés. On ne les entend plus, ils sont finalement partis. On ne sait pas trop pour quel espace nocturne. Déjà le merle est là pour une deuxième partie de concert. Peu à peu les lumières s'éteignent. Un croissant de lune apparaît.
Plutôt qu'un spectacle, ce fut un moment de respiration — la respiration, ce n'est que la condition normale de notre vie, elle n'est pas un spectacle — mais elle est habitée en permanence, aussi richement. Elle n'entre pas en compétition avec tout ce qui fait les vies humaines, elle les accompagne seulement.
La respiration, pourquoi en parler ?
Pourquoi en parler puisqu'on ne parle que de ce qui fâche... que de ce qui permet de combattre, de gagner, de surpasser quelqu'un ou quelque chose ?
S'arrêter pour parler de la respiration serait-il s'arrêter de vivre ou bien, au contraire, commencer à relâcher la vie hors de soi, celle que l'on tient entre ses mains, ses pensées, ses projets, ses actes, jalousement, comme pour l'empêcher de partir, de rejoindre les autres et le monde tout entier, celui qui nous entoure, nous traverse, celui qui est à tous en partage ? S'arrêter à interroger la respiration, à l'écouter nous répondre à travers la fenêtre, à travers le corps, à travers le temps perdu... On ne peut retenir le temps. Sauf à tuer.

Peinture de René Magritte

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