Enrobade à déballer: Philippe et la réforme des retraites

Une nouvelle campagne de communication truquée ? Les illusions distillées ce 11 décembre 2019.

Ce que les gens pourraient croire, et sans doute, pour certains, croient en effet devoir retenir du discours programmatique d’Édouard Philippe, cette semaine, sur les retraites, ce sont, si je comprends bien, les illusions suivantes :

- la réforme est nécessaire, étant donné notamment l’augmentation de l’espérance de vie ;

- elle sera juste, rapportée uniformément aux salaires et au temps travaillé, et mettra fin aux avantages indus des « régimes spéciaux » ;

- elle ne sera de toute manière pas inférieure à 1000 € ;

- des corrections seront apportées selon des critères de justice sociale ou d’engagement (emplois « régaliens ») ;

- le recul de l’âge d’accès aux droits pleins et la création d’un âge « pivot » s’expliquent par l’augmentation de l’espérance de vie ;

- elle favorisera les femmes ;

- le gouvernement s’engagera à ne jamais toucher à la valeur du point ;

- elle ne touchera pas aux retraites déjà acquises ou prochaines et ne s’appliquera que progressivement aux générations plus jeunes — on aurait donc le temps de voir venir.

 

Bref, cette communication risque d’engendrer un relatif soulagement, parce qu’il n’y aurait pas d’urgence à s’alarmer ; mais dans le même temps elle donne raison à ceux qui s’alarment, puisque le ministre croit devoir ménager des transitions et des privilèges ou des corrections ; cette rhétorique laisse entendre que les plus vieux resteront nantis tandis que les plus jeunes auront à se serrer la ceinture, en d’autres termes, tout en prétendant rassurer, elle souligne des inégalités qui suffiraient à prouver que la « réforme » sera une régression considérable des droits à la retraite. Le gouvernement cherche visiblement à diviser le corps social selon une fracture générationnelle, comme il l’a fait, d’autre part, en mettant en exergue les régimes spéciaux.

Et le public ne réfléchit pas nécessairement à cette stratégie ni à ces conséquence : on a toujours plus vite fait de désigner des profiteurs et des boucs émissaires que de raisonner sur de si évidentes contradictions.

 

Reprenons un à un les arguments gouvernementaux :

- une réforme nécessaire ? Le rapport du Conseil d’Orientation des Retraites, qui vient de sortir, et qu’avait commandé le Premier Ministre, n’en est pas convaincu du tout : « Ainsi le fait que le système de retraite présente un déficit en 2025 n’implique pas nécessairement pour tous les membres du COR que celui-ci doive être résorbé à cette échéance par des mesures d’économies. De même, le fait que ce rapport présente l’impact chiffré de potentielles mesures ne signifie pas que celles-ci soient considérées comme opportunes par tous. » (https://www.cor-retraites.fr/node/519)

- des retraites justes ? En réalité, elles ne feront que maintenir et creuser les inégalités, puisque le cumul des écarts de salaire directement reproduits dans les montants des retraites, des écarts de durée de travail, et de l’inégal accès aux rentes et investissements, ouvrira largement le compas de l’injustice ; les « régimes spéciaux » résultent d’accords syndicaux âprement négociés et des cotisations versées, et ne paraissent aujourd’hui exorbitants à certains que parce que les restructurations du personnel (SNCF, RATP…) ont provoqué la chute du nombre des cotisants, lesquels ne suffisent donc plus à eux seuls à l’équilibre de ces régimes ;

- pas moins de 1000 ? – Il faut marteler et répéter que ces 1000 € ne s’appliqueront qu’à une carrière « complète » selon les nouveaux critères et, si j’ai bien compris, à partir de l’âge pivot : par conséquent tout congé parental, toute période de chômage voire de formation passeront à la trappe et diminueront, le cas échéant, cette enveloppe de 1000 € : le minimum de retraite sera donc le minimum vieillesse (868,20 € mensuels, dont 578,30 € d’allocation supplémentaire récupérables sur la succession si celle-ci est supérieure à 39000 €), et non pas cette mirobolante enveloppe de 1000 € (mirobolante pour ceux seulement qui jusque-là ne pouvaient en espérer autant). Et ce, quels que soient les aménagements qui pourront intervenir ;

- des corrections à prévoir ? On attend de voir, mais je crains que cette clause ne soit qu’un attrape-nigauds pour amener les syndicats à la table de négociation (de ce point de vue, le virage récent de la CFDT pourrait n’être qu’un leurre de plus) et faire avaliser le principe même de cette retraite qui nie en réalité le droit à la retraite et le transforme en un bien individuel de consommation dont la qualité dépendra des sommes investies par chacun. Quant à la faveur accordée aux emplois « régaliens » , grosso modo à la police et à l’armée, de maintenir les avantages actuels, elle représente à elle seule l’aveu, par le gouvernement, de la régression imposée à tous les autres ;

- une augmentation de l’espérance de vie ? – NON ! la courbe est en train de s’inverser, et elle pourrait chuter dramatiquement. Le recul de l’accès aux soins, le délabrement et la fermeture des hôpitaux, vont précipiter cette évolution, de même que la mise en application – qui vient tout juste de commencer – de la baisse des allocations de chômage. L’espérance de vie des « SDF » est de 49 ans en moyenne (contre environ 80 ans pour l’ensemble de la population). L’espérance de vie moyenne dans la « jungle » de Calais est actuellement de 26 ans : la police y exerce en toute impunité l’extrême violence qu’elle a commencé, depuis les manifestations contre la Loi « Travail », à imposer aussi à l’ensemble des Français, avec les encouragements du gouvernement (la justice vient de classer sans suite une plainte d’un manifestant pour une main arrachée, alors même que le tireur était identifié) ;

- les femmes favorisées ? – Tout au contraire, ce sont elles qui subiront de plein fouet l’impossibilité d’accéder à une retraite « pleine », puisqu’elles cumulent les congés de parentalité, les horaires allégés ou les emplois à temps partiel, le chômage, et les inégalités salariales. Il faudrait réfléchir d’autre part au fait que chaque fois qu’il est question d’égalité entre les sexes, c’est surtout d’un alignement par le bas, des hommes sur les femmes, qu’il s’agit, au moins de manière tendancielle ;

- stabilité de la valeur du point ? – Parade contre la révélation par François Ruffin d'une déclaration de François Fillon! Mais le point sera-t-il garanti contre l’inflation ? Comme, de toute manière, les sommes investies dans le « capital retraite » ne seront plus gérées directement pour le versement des retraites actuelles, mais transiteront par des « fonds de pension » volatils, il suffira d’une bonne crise boursière pour les réduire à presque rien : cela s’est déjà produit pour les retraités britanniques par exemple lors de la dernière crise de 2008 ;

- progressivité de la réforme ? – C’est un leurre de plus, qui va dans un premier temps, on l’a vu, dresser les générations les unes contre les autres, les plus jeunes reprochant aux plus âgés d’être des profiteurs d’un âge d’or passé et de ne leur laisser que des miettes. C’est aussi, répétons-le, un aveu de plus de la régression imposée par la réforme ! Certes, on pourrait parier que d’ici la fin du quinquennat Macron, et pour assurer sa réélection grâce aux plus âgés, personne ne verra vraiment la différence dans la répartition des retraites, sans compter que les aînés vont en partie soulager et simultanément masquer le retrait ou la baisse des allocations de chômage, grâce à la solidarité intergénérationnelle (on voit poindre la mauvaise conscience des plus vieux qui se voient plus riches que leurs enfants !). Mais dans un horizon de trois ou quatre ans la débâcle est à peu près certaine : il n’y aura plus de cotisants pour assurer le paiement des retraites acquises, lesquelles vont donc baisser drastiquement (le gouvernement n’aura qu’à ouvrir les caisses pour faire voir qu’elles seront vides) ; et la mainmise internationale sur les fonds de pension fera fondre les espérances de tous les autres… Ce sera comme un tapis retiré de sous les pieds de tous les Français, sauf les 1% les plus riches ! Après avoir perdu l’éducation, la santé, la sécurité (la police n’est déjà plus qu’une milice des puissants), les transports, ils perdront tout le reste, leurs maisons même et leurs terres ne vaudront plus rien (si tant est que les Lubrizol, centrales nucléaires et autres sites Seveso en laissent quelques arpents indemnes...), tant le marché sera saturé de mises en vente. Ce qui s’est passé pour les Grecs vaudra bientôt, sans doute — et tandis que montent les eaux du réchauffement climatique —, pour toute l’Europe.

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