Une Souveraineté Fondante : Israël et la Glace Ben & Jerry’s

La décision de la marque Ben & Jerry’s de ne plus vendre ses produits dans les territoires palestiniens occupés est une bonne occasion pour examiner la rigidité de la souveraineté israélienne. Cette cuillère se tordra-t-elle face à la glace Ben & Jerry’s ?

La glace Ben & Jerry’s est dure. Pour la déguster, il faut la laisser hors du frigo pendant plusieurs bonnes minutes. Sinon, il faut une cuillère de bonne qualité, que la glace ne torde pas. Depuis que, le 19 juillet dernier, la marque Ben & Jerry’s a annoncé qu’elle ne vendrait plus ses produits dans les territoires palestiniens occupés, un épisode unique en son genre s’est déclenché, qui nous a donné l’occasion d’examiner la rigidité d’une glace américaine d’un côté et celle de la souveraineté israélienne de l’autre.

En Israël, les réactions des politiciens, des médias et des Juifs-Israéliens ont été du même ordre : une hystérie nationale, qui a engendré des événements et des discours proches d’une audacieuse satire. Le premier ministre, Naftali Bennett, nous a expliqué que « des glaces, il y en a beaucoup, mais nous n’avons qu’un seul État ». Sa ministre de l’Économie, Orna Barbivai, a contribué par le geste le plus élégant à cette crise d’angoisse nationale en publiant sur son compte Tiktok une vidéo ou elle jette un pot de glace Ben & Jerry’s à la poubelle. Dans le même temps, le ministre des Affaires étrangères, Yair Lapid, a qualifié la décision de Ben & Jerry’s de « reddition honteuse à l’antisémitisme ».  

Même si Israël a de bonnes raisons de traiter cette décision comme une menace sur son autolégitimation, le fait que la confiscation d’une glace dans les frigos des colons juifs soit présentée de cette façon révèle – et n’est pas la première fois – que la souveraineté israélienne est celle d’une colonie de peuplement. Comme Mark Rifkin l’a noté, il s’agit d’une souveraineté anxieuse, qui sait qu’elle n’a pas de légitimité, qu’elle est fondée sur des vols de territoires, et que, même si la communauté dite internationale traite ce pouvoir comme un pouvoir parmi les autres, son statut est plus délicat.

Cela est très clairement montré par la répétition quasi obsessionnelle du discours d’Israël sur ses droits à la souveraineté, qui donne l’impression que la résolution 181 de l’ONU n’a jamais eu lieu et que la création de l’État d’Israël est encore un espoir politique du congrès sioniste. Face à la décision de Ben & Jerry’s, le pouvoir israélien, soutenu par ses coalitions avec ceux qui reconnaissent Israël comme État juif légitime pour en tirer bénéfice, se manifeste comme le pouvoir d’une souveraineté qui peut fondre plus rapidement que la glace Ben & Jerry’s. Comme une cuillère qui essaye de conquérir une boule de Ben & Jerry’s, cette souveraineté atteinte d’une boulimie territoriale peut se tordre plus facilement qu’elle ne veut nous en donner l’impression. C’est pour cela que, chaque fois qu’elle prend du muscle, chaque fois que les autres États adoptent des décisions pro-israéliennes, il faut garder en tête qu’il s’agit d’un pouvoir très faible, un pouvoir qui ne peut pas attaquer avant que l’autre côté ait déjà fondu. C’est un pouvoir d’esclave, dans le sens nietzschéen. Rien qu’une petite brute, qui en est elle-même consciente.

Le contrat entre Ben & Jerry’s et son concessionnaire israélien se terminera dans 18 mois. Dans ce contexte, il est essentiel que Ben & Jerry’s se souvienne de tous ces éléments, car la bataille d’Israël dans cette première ligne vient juste de commencer. Face aux manipulations, menaces et violences d’Israël, il est important de se rappeler que, comme tous les pouvoirs oppressifs, celui-ci est une illusion.   

  • Merci à Cléo Marelli pour la relecture du texte.

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