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Billet de blog 25 nov. 2021

Sur les boucles Telegram, du lavage de cerveau, du sectarisme et beaucoup d'argent

Depuis les manifestations « anti-vax » et anti-pass sanitaire, nous avons découvert un vaste réseau de canaux Telegram, que nous avons suivis. Sur ces canaux, qui touchent des centaines de milliers de personnes, au-delà des théories complotistes anti-vaccin génocidaires, des réminiscences antisémites, homophobes, et des pseudo-sciences, le monde Qanon prévaut.

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Depuis les manifestations « anti-vax » et anti-pass sanitaire, nous avons découvert un vaste réseau de canaux Telegram, que nous avons suivis intensivement. Sur ces canaux, qui touchent des centaines de milliers de personnes, des centaines de messages sont postés chaque semaine. Au-delà des théories complotistes anti-vaccin génocidaires, des réminiscences antisémites, homophobes, et des pseudo-sciences, le monde Qanon prévaut. Avec l'appui de médias alternatifs et de personnages influents, ces boucles Telegram nourrissent bien souvent le terreau de l'extrême droite.

Le web et la détresse intellectuelle et sociale.

Le flux, le réseau, l'information, la réalité, la vérité. Des théories, des idées, des concepts qui flottent et sont saisis, digérés, puis envoyés dans l'espace public à travers des mécaniques et mécanismes autonomes, qui transforment la réalité factuelle en nouvelles fictions. Le monde nouveau, digital, semble échapper à « ceux » qui ont autrefois façonné les piliers des vérités historiques et scientifiques absolues. Le roman national, les récits historiques se modifient, la lucidité se mêle à l'obscurité, l'art de bien penser est remplacé par le verbiage, et le web offre de la "puissance numérique" à tous et toutes, sans discernement.

Cet accès monumental à la connaissance, à l'information, aux vérités historiques et scientifiques via le web, est sans doute une étape évolutive de l'histoire des peuples. Cependant, ce pouvoir cognitif numérique, qui devrait être synonyme d'une amplification des outils démocratiques, génère plutôt massivement un contre-flux qui vise à désinformer, puis réinformer les populations. Pendant ces dernières décennies, les États, les élites dominantes, qui veulent pérenniser l'ancien monde du pétrole, des guerres sanglantes, de la faim, des inégalités sociales, utilisent le web pour créer des "divergences et contractions" sur le changement climatique, la menace terroriste, l'immigration, la notion de démocratie. Cet "État profond", bien réel et éloigné des fantasmes complotistes, veut conserver ses outils de domination, ses revenus, et maintenir la servitude inhérente au monde capitaliste. C'est-à-dire, un modus operandi, une doxa, construite pour injecter dans l'espace médiatique une série de contre-vérités politiques ou scientifiques, dont le but est de générer un flux de désinformation. Puis, de déstabiliser la société et ainsi, dans une deuxième étape, de fabriquer des "justifications" qui assermentent la construction d'une rhétorique étatique néolibérale, punitive et liberticide.

Une stratégie, particulièrement appréciée par Donald Trump, pour discréditer ses opposant·es politiques, diviser la société, radicaliser la pensée et créer de nouveaux récits historiques et fictionnels, pour enfin, entraîner la société américaine vers les idéologies d'extrême droite. Voilà une ère où la post-vérité règne, et la réalité factuelle succombe face au retour des "complotismes historiques" et à l'extravagant récit Qanon.

Trump a perdu les élections, mais son héritage est resté. Aujourd'hui, le mouvement hérité des théories Qanon est puissant et multiforme en France. Allié aux anti-vax et aux sectaires de la pseudo-médecine, ce triangle prosélyte forme un incroyable aimant, qui touche des millions de Français·es. Récemment, sur la thématique de la pédocriminalité, le film 1 sur 5 de Karl Zéro, fait le tour des réseaux sociaux, surtout dans la fachosphère, et provoque une extase spéciale dans les groupes pseudo-Qanons.

À cette détresse intellectuelle et sociale voulue, s'ajoute l'enfermement social, accentué par la pandémie. Un entre-soi numérique se généralise et éloigne les citoyen·nes de la culture, des arts, des sciences et de la politique. Un mode de vie qui finit par obscurcir l'esprit critique et emprisonner l'humain dans une sorte de monde virtuel où des post-vérités complotistes, les théories d'un monde contrôlé par les Juifs, les Illumitatis, les francs-maçons ou les Annunakis, parait plus réaliste et confortant que l'idée de s'organiser pour en finir avec les inégalités sociales. Le combat pour l'émancipation des peuples paraît encore plus lointain, quand toutes ces anciennes théories réactionnaires se mélangent avec le climatoscepticisme réactionnaire, la dénonciation du "lobby LGBTQ", la théorie du grand remplacement, le vaccin présenté comme un génocide de l'humanité en dépit de la littérature scientifique.

Aujourd'hui, Internet, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, sont des outils massivement utilisés par les populations tout autour du monde. La stabilité des gouvernements et de la démocratie semble dépendre de plus en plus des géants du numérique comme Google ou Facebook. L'édiction des normes du consentement social revient progressivement aux grandes multinationales du web, qui se voient obligées de créer des protocoles de modération ou de censure au bon gré des États. Dans ce contexte de rétrécissement numérique, les algorithmes privilégient ainsi les médias de masse relayant la voix conciliante, qui sur-représente l'idéologie dominante.

Une fois que les internautes ont compris la réalité des "bulles" et la tyrannie des algorithmes, d'autres solutions sont devenues nécessaires pour que l'information puisse continuer à circuler. Les boucles Whatsapp ont été l'une des premières solutions privilégiées pour organiser des manifestations et autres événements politiques. Cependant, pour des raisons de sécurité, les militant·es et activistes en particulier, ont commencé à utiliser Signal et Telegram, des applications avec des protocoles de privacité et de cryptage, plus démocratiques et résilientes. Aujourd'hui, les boucles Telegram, servent comme des canaux informatifs thématiques, qui échappent à tout contrôle institutionnel ou par des tiers. Ces boucles publiques, sont créees pour mettre en lien des individus, pour tout et n'importe quoi. Boucle de manif, de passionné·es de foot, de danse, de fêtes privées, de chômeurs, chasseurs, député·es, etc. L'idée est que l'information soit stockée dans un fil privé ou public, accessible à tout moment.

Boucles Telegram - désinformer et disséminer la réinformation

À partir de notre enquête sur la boucle Telegram La Rose Blanche (La Rose Blanche - de l’extrême-droite à l’agonie populaire), une panoplie de canaux Telegram apparaissent et révèlent un réseau incroyable qui prospère via Telegram. Des centaines de boucles, avec des centaines de milliers d'abonné·es, qui postent des centaines de messages par semaine. Des canaux Telegram qui sont par ailleurs connectés à un énorme réseau de Webtv's, chaînes Youtube, blogs, pages Facebook, etc. Le site développé par "Fils de Pangolin" : InfoVF est un exemple d'une plateforme concentrant tous ces medias et qui propagent, sans cesse, de la désinformation et de la réinformation.

"InfoVF est un système automatisé qui agrège les vidéos de chaînes différentes et issues de plateformes vidéos différentes au sein d’une seule et même interface pour un libre accès à l'information. InfoVF permet quotidiennement à 40k personnes d'accéder à une information généralement censurée."

Les chaînes Telegram servent avant tout comme plateformes de transmission d'informations. Dans ces boucles, des centaines de posts partagent des liens vers des médias dits alternatifs qui, sans scrupules, ignorent toutes les chartes du journalisme. L'objectif de ces derniers est la manipulation de l'information, visant la désinformation, puis la réinformation. Ils sont à la fois le point d'appui pour les "posts" des boucles Telegram, et la porte d'entrée vers un réseau dit alternatif, fortement lié aux thèses et idéologies d'extrême droite.

Ces boucles, touchent différentes thématiques et publics. Dans notre enquête, seule une vingtaine de canaux majeurs ont été explorés, cependant, nous avons identifié plus de 50 canaux qui propagent des thèses complotistes, homophobes, antisemites, antivax, alter-sciences, etc.

L'un des réseaux ayant attiré notre attention s'intitule "Un Notre Monde". Sur sa boucle Telegram, gérée par Johann Fakra, également administrateur du canal OpenYourEyes et de QuartierLibre, une liste qui recense la quasi-totalité des départements français et invite chacun.e à s'abonner au canal correspondant au sien. Le mouvement "Un Notre Monde", qui compte des milliers de personnes, a fait son apparition sur le champ politique en 2021, lors des élections départementales. Des listes citoyennes " Un Notre Monde" se sont présentées dans plusieurs départements en France métropolitaine.

L’initiative est principalement portée par la Fédération citoyenne, un collectif soutenu par environ deux mille personnes, si l’on en croit sa page Facebook. Elle défend une vision décentralisée, locale, directe et distributive du pouvoir, et elle s’oppose aux restrictions sanitaires.

Ces listes bénéficient également du soutien du collectif Reinfo Covid. Celui-ci s’est fait connaître depuis l’été 2020, sur les réseaux sociaux, dans les manifestations ou aux abords des écoles, par son important activisme contre le masque obligatoire en extérieur, contre le masque pour les enfants, contre le confinement et contre la vaccination de masse.

La plupart des administrateurs de ces boucles Telegram Un Notre Monde, sont eux-mêmes convaincus des théories et des idéologies qui déroulent au fil de l'actualité du groupe. Même si ces modérateurs essaient d'avoir un rôle de neutralité et de gestion des postes, pourquoi refuser l'opportunité de propager leurs croyances ? Dans une séquence courante sur ces boucles et touchant plusieurs départements, prenons l'exemple du groupe du département de l'Hérault et de Montpellier : même si la charte du groupe est mise en avant régulièrement, des posts qui "commentent l'actualité", contiennent récurremment des liens vers des médias, ou des youtubeurs, chaînes de webtv, revues et livres, qui vulgarisent les thèses d'extrême droite.

Ces boucles sont un véritable moyen d'amener du public vers le terreau de l'extrême droite et également vers des charlatans de la santé. Dans le fil, on voit un post de FranceSoir, un média d'extrême droite, un autre de Louis Fouché, le gourou de Reinfocovid (lire notre enquête : Reinfocovid – quand l’extrême droite s’empare de l’épidémiologie), puis une super bibliothèque autonome de 100 Gb, où se trouvent des ouvrages de Serge Monast, auteur s'étant "consacré à la rédaction d'ouvrages conspirationnistes sur le thème du Nouvel Ordre Mondial et des sociétés secrètes, en particulier les Illuminati".

On y retrouve également, Pierre Hillard, l’auteur de plusieurs ouvrages dont La Marche irrésistible du Nouvel ordre mondial (2007) et Atlas du mondialisme (Le Retour aux Sources, 2017). Mais aussi Pierre Jovanovic, "essayiste, journaliste économique et éditorialiste français catholique, auteur d'essais historiques, théologiques, financiers et politiques. Celui-ci est souvent présenté comme diffuseur régulier de théories du complot liées à l'extrême droite". Laurent Obertone, "pseudonyme d'un auteur dont l'identité réelle n'est pas connue du grand public, est un journaliste, romancier et essayiste français, dont le travail est centré sur la criminologie, les médias et le multiculturalisme. Ses thèses sont particulièrement influentes dans les milieux d'extrême droite". Jean-Pierre Petit, un scientifique français qui affirme qu'une partie de ses travaux ont été entrepris sous l'impulsion de lettres anonymes dont l'origine est extraterrestre, les êtres de Ummo. Ou encore, Michel Collon, spécialiste des coulisses du Nouvel Ordre Mondial, et François-Marie Algoud, journaliste et militant royaliste français, auteur du livre : Histoire et Actualité du Satanisme. La démocratie.

Post tiré de la boucle Telegram Un Notre Monde 34. Thaïs d'Escufon, est une militante d'extrême droite et une influenceuse française. Elle est porte-parole de Génération identitaire de 2018 à sa dissolution en mars 2021.

 Les "médecines alternatives" souvent elles aussi mises en valeur dans les dizaines de fils Telegram Un Notre Monde. Selon le Psiram, un observatoire consacré à la critique des ésotérismes, des théories du complot et des pseudosciences, ces nombreuses médecines holistiques, globales, spiritualistes ou parallèles, n’ont pas de véritable validation scientifique. Elles sont mises en œuvre par des gens qui n’ont, la plupart du temps, pas de vraies compétences médicales, et créent des systèmes collectifs qui ont le même fonctionnement que les sectes : "Les responsables des groupes dits « sectaires » sont souvent suspectés d'étouffer la liberté individuelle au sein du groupe ou de manipuler mentalement leurs membres, en s'appropriant parfois leurs biens, et de les maintenir par divers procédés dans un état de sujétion psychologique ou physique, entre autres par la fatigue, et en outre de menacer l'ordre public."

Qu’ils en soient conscients ou non, les complotistes œuvrent à la construction d’une société invivable en ce qu’elle n’accorderait plus aucune confiance au corps médical et aux gouvernants.

Nous avons identifié quelques revues diffusées dans ces boucles. La revue Nexus est un magazine australien "consacré aux pseudosciences, à la géopolitique, aux médecines non-conventionnelles, aux théories du complot et au révisionnisme historique".

Fondé en 1986 par Ramses H. Ayana et repris en 1990 par Duncan Roads, il a ensuite été édité dans diverses langues, dont le français depuis 1999. L'édition française est également bimestrielle et d'après son site web, elle « s'est progressivement affranchie de la version anglophone et, depuis 2010, publie ses propres enquêtes ». Le magazine est accusé par différents intellectuels de pratiquer la désinformation en promouvant notamment les pseudosciences et les théories du complot ainsi que, dans sa version anglophone, l'antisémitisme et le négationnisme.

La revue mensuelle Néosanté, créée par Yves Rasir, prend la suite du magazine Bioinfo que le même Yves Rasir avait fondé et dirigé pendant 13 ans. En créant la revue Néosanté, il déclare poursuivre ainsi son parcours de vie entièrement dédié au « sens des maux et à leurs solutions bio ». Cette revue "axée essentiellement sur le décodage des maladies" participe à la diffusion des théories dangereuses de la Nouvelle Médecine Germanique et de la Biologie Totale.

La Vérité Censurée et le Grand Réveil

Comme dans le cas de la boucle La Rose Blanche, si les créateurs sont des français, les théories proviennent des États-Unis et d'Angleterre. Comme la majorité de ces canaux Telegram que nous avons explorés dans notre enquête, la VéritéCensurée, qui compte environ 70 000 abonné·es, en plus de partager le verbiage informatif anti-vax français, pour renforcer ses théories, s'appuie sur des journaux d'extrême droite internationaux, comme The American Highwire ou le journal en ligne anglais The Daily Exposé.

Lire aussi notre enquête - La Rose Blanche : de l'extrême droite à l'agonie populaire

The Daily Exposé est un site en ligne au Royaume-Uni, axé sur les theories complotistes, créé en novembre 2020. Depuis sa création, il a promu un portefeuille standard de mythes négationnistes COVID, anti-vax et sur le Great Reset.

Il est devenu extrêmement influent dans l'écosystème des nouvelles alternatives, ses articles sont partagés des milliers de fois par jour sur Telegram, Twitter et d'autres canaux de discussion privés.

Parmi de nombreuses autres boucles Telegram, LeGrandReveil, est un puissant canal comptant 90 000 abonné·es, qui propage une grande variété de fakenews et de complotismes. Le canal est une extension du site LGR.com qui encourage des idées réactionnaires telles que le lobby LGBT, le mensonge sur le changement climatique ou les orchestrateurs du Nouvel Ordre Mondial, qui voudraient tuer une grande partie de l'humanité avec des vaccins.

L'exploration incessante de la figure de George Soros, en plus de confirmer l'influence de la rhétorique Qanon, décline un discours anti-LGBT, anti-BLM (Black Lives Matter), anti-ClimatChange, etc. Elle s'appuie sur un antisémitisme déguisé comme l'explique le journal Forbes dans l'article : The Troubling Truth About The Obsession With George Soros.

Le Grand Réveil est un site à tendance antisémite dont la philosophie se traduit par l'abandon à un mode de penser qui reflète in extenso la pensée Qanon. Le fait le plus troublant que nous ayons découvert lors de notre enquête, est que les personnes derrière ce site, au-delà de vulgariser des barbaries sur le web, ont pour ligne de conduite de faire du "bullshiting" et du "buzz" en s'appropriant des thématiques d'extrême droite en vue d'en tirer un revenu. Le but est d'accrocher les internaut·es par une information fausse et sensasionnaliste, afin de générer des profits via la publicité ou les donations d'un public crédule. Une pratique économique insidieuse, construite et catalysée par le partage de l'information entre groupes Telegram divers, et qui, en toute finalité, renforce l'adhésion aux principes théoriques du mouvement trumpiste Qanon.

Le complotisme, une machine à fric

De nos jours, les activités sur Internet sont une véritable et massive source de revenus. Selon leur réthorique, la finalité de ces boucles Telegram, est d'emmener les citoyen·es vers des sources d'information prétendues sûres et indépendantes. Néanmoins, quand nous enquêtons sur qui sont ces sociétés, associations, etc, et sur qui se cache derrière leurs médias alternatifs, nous découvrons des "administrateurs et co-animateurs" dont le véritable but est de faire de l'argent, beaucoup d'argent. Dans notre article : Reinfocovid – quand l’extrême droite s’empare de l’épidémiologie, une cartographie non-exhaustive des médias qui propagent tout type d'articles mensongers et trompeurs, était mise en ligne, cependant sans aborder la question des fonds récoltés.

La majorité de ces structures ne sont pas obligées de rendre public leur chiffre d'affaires, ce qui empêche d'avoir une idée réaliste du montant des fonds perçus.

Les réseaux qui diffusent des théories du complot profitent du malaise social pour en tirer de l'argent, soit à travers des donations, soit à travers la monétisation publicitaire de leurs sites, blogs, chaînes, etc. Comme de vrais charlatans, ces gourous de la désinformation concentrent des quantités énormes d'argent, issues de personnes qui en perçoivent souvent bien moins. Une série d'enquêtes menées depuis 2018 par l'Ifop corrèle le niveau d'études ou de revenu aux croyances dans les théories complotistes. D'autres études interrogent la diffusion massive de fausses informations, jusque dans les médias de masse et les discours politiques, en tant qu'outil de stigmatisation des classes populaires. Les classes les plus défavorisées semblent ainsi le plus fertile terreau pour les initiatives complotistes, antivax, holistiques et pseudoscientifiques. Ces méthodes et doctrines trompeuses sont identifiées par des plateformes indépendantes comme le PSIRAM, mais aussi par des plateformes institutionnelles comme la MIVILUVES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).

Après les 300 000 euros en soutien au film Hold Up de Pierre Barnérias, Louis Fouché, le médecin réinformateur, en amasse 120 000 pour faire un documentaire et un livre, aux côtés de Stephane Chatry, le créateur de la chaîne EthiqueTV et de l'association Artivism Contemporary Art, également auteur de la campagne sur Helloasso. Fabien Moine, faux naturopathe, gourou de l’autophagie, sera le distributeur. Reinfocovid augmente ainsi ses rentrées d'argent, avec un livre et un DVD, plus les recettes du Syndicat Liberté Santé via Helloasso.

Le site Le Grand Réveil, fort de son canal Telegram et de ses 90000 abonné·es, "a pour but de partager l'information dissidente pour contrer la censure grandissante des réseaux sociaux. De propager la réinformation et bien entendu participer à l'élévation des consciences", il se dit notamment anti-libéral et anti-système. Dans les mentions légales du site LeGrandReveil.co (lire aussi l’article de Slate : Le .co, eldorado colombien des start-ups du monde entier), aucun nom d'entreprise, ou d'association, rien. Le site est hébergé en Colombie, c’est tout.

C’est à travers le Qr-code Bitcoin, utilisé pour les donations, que nous arrivons aux coulisses de cette véritable machine à sous. Ce même Qr-code, est aussi utilisé par QuebecNouvelles.com, un ensemble de médias et plateformes qui relaient de l'information, et qui rassemble notamment ParoleJuste.com & QuebecNouvelles.com, tinyjpg.ca, AllYouCanFind.info, AllYouCanFind.net, AllYouCanFind.ca, AllYouCanFind.org, AllYouCanFind.club, AllYouCanFInd.net, Web-Ocr.com, tous créés par le dénommé ReseauMagickey. Ce dernier repose sur une association regroupant "tous les thérapeutes formés à travers l'Académie Mondiale Magickey Teknik", une entité mêlant numérique et médecine alternative. Pour résumer, Le Grand Réveil et QuebecNouvelles partagent le même compte Bitcoin.

On découvre qu'une certaine "Renewable Free Energy Foundation", au-delà de détenir le copyright des sites cités ci-dessus, récolterait des donations sur son site officiel (en construction et considéré comme malveillant par l'antivirus de Firefox) pour aider les enfants, les SDF, et ferait des campagnes anti-alcool et de rénovations d'habitats. Initiatives qui selon le site, jusqu'à ce moment, ont récolté plus de 620000$.

Sur ce même site, nous pouvons également trouver une boutique qui vend des produits de Magickey TekniK®, la marque enregistrée de l’entreprise Canadienne L'Académie Mondiale Magickey Teknik inc, qui possède ReseauMagickey.com. La boucle est bouclée.

La charmante idée du Grand Réveil disparaît derrière la vérité que cache la multiplicité de ces avatars dont l'objectif pourrait viser à une forme d'évasion fiscale, appelée également performance fiscale. Ce média, qui officie auprès de la population française, est donc lié à une entité basée au Canada et dont le site est hébergé en Colombie. Il fait partie d'un réseau de médias mensongers mis en place pour faire du profit via les dons ou la publicité. Voilà peut-être pourquoi ces derniers se montrent si systématiquement apartisans, mais donnent souvent la parole aux personnes et médias qui gravitent autour des constellations d'extrême droite, intrinsèquement liées au maintien de l'ordre social capitaliste.

Un autre exemple de média dont l'actualité circule sur Internet et les chaînes Telegram est le média 4-4-2, animé par un certain Marcel D.

"Je m'appelle Marcel D. et j'ai décidé de faire un appel au peuple, afin qu'il se fédère pour créer « Le Média en 4-4-2 ». Cet appel a été entendu, puisque aujourd'hui nous avons les pôles rédaction, montage, traduction, dessin, musique, réseaux sociaux... Plus de 500 personnes ont répondu à l'appel et à l'heure actuelle une équipe de 60 personnes travaille activement à la réalisation de ce média."

Ce média, qui propage des théories complotistes et pratique la désinformation, possède plusieurs comptes sur des plateformes de donations, qui lui rapportent des milliers d'euros. Le média 4-4-2 possède un compte chez Helloasso (supprimé récemment) où, selon le média Fact&Furious, "les cotisations etaient à 15€ minimum et l’association avait enregistré déjà plus de 500 adhésions, soit 7500€ minimum. Les dons, quant à eux [s’élèvaient] à 4780€ au 15 juin 2021". Le média possède également un compte bancaire et un Tipeee qui lui rapporte aujourd'hui 559 euros par mois.

Le 13 novembre 2018, Les Décodeurs du Monde publient une enquête sur Johann Fakra : « Ça doit se savoir », « Alter Santé », « Libre Info » : un seul homme derrière un réseau de désinformations. Les Décodeurs avaient identifié une trentaine de sites mensongers, présentés comme des médias « alternatifs ». Aujourd'hui, tous ces sites sont fermés, cependant le business de Johann Fakra n'est pas enterré. Actuellement, il dirige le site QuartierLibreTV, plusieurs pages Facebook, Youtube, et quelques canaux Telegram. Il est également administrateur de la boucle Telegram Un Notre Monde, pour lequel il reçoit des donations via son site. Johann Fakra est suivi par environ 100 000 personnes.

Sur son CV en ligne, Johann Fakra se présente comme « président fondateur » de Tu sais quoi ?, une société qui édite le « premier média 100 % libre et démocratique » dont le lancement est « prévu en 2017 ». Cette société existe bel et bien : elle a été créée en 2016 et le quadragénaire la dirige bien par l’intermédiaire d’une autre société, Timayo, créée quelques mois auparavant.

À travers des chiffres qui sont traçables ( via Bitcoin, LBRY credits, Tipeee) nous arrivons à comptabiliser quelques milliers d'euros qui arrivent dans la poche de J. Fakra, cependant, nous ne pouvons pas corroborer combien au total il a pu accumuler via la monétisation de ses sites, pages, comptes Paypal et versements bancaires. 

Un autre cas, qui montre à quel point la propagation de fausses informations est payant, est le cas de Léonard Sojli, administrateur des DéQodeurs, l'un des plus influents sites complotistes de la mouvance QAnon en France. Selon le jounal 20Minutes "cet Albanais à l’allure de hippie, qui vit entre la France et la Suisse" vit confortablement des 3.000 euros mensuels qu'il gagne, en difusant les théories complotistes Qanon importées des États-Unis. Le mouvement QAnon "prétend que l’ancien président américain Donald Trump combattrait « l’État profond », une cabale pédophile voire sataniste dont feraient partie les élites de notre monde et qui aurait pour but d’établir un nouvel ordre mondial".

Fait le tour de ces réseaux Telegram, puis de leurs sites, chaînes, pages, blogs, etc. La désillusion est le mot d'ordre. Tous ces réseaux alternatifs dits « au service du peuple », portent un discours multiforme, tantôt universaliste, tantôt social, apartisan, apolitique, qu'imposent une sorte de dialectique confusionniste et manipulatrice, qu'avec intelligence, s'approprie les grands sujets de d'actualité, pour faciliter l'adhésion en grand nombre aux pires théories complotistes. Un aspect, qui nous oblige à utiliser le terme « secte ». Car le pouvoir d'induction de ces gourous, parvient à toucher le portefeuille de milliers de personnes. La cerise sur le gâteau, c'est l'expression "les médias, c'est le virus", et dans un adage holistique ces nouveaux adhérents sont dirigés vers les "médias indépendants"

Une pierre, deux coups. Au-delà de fabriquer de la fausse information sensationnaliste, ses medias pour augmenter leurs visites, ils ont mis en place un écosystème indépendant extraordinaire, qui profite de la déstabilisation de la population pour se faire beaucoup d'argent, tout en confortant l'adhésion aux rhétoriques d'extrême droite.

La persistance du monde cryptique de QAnon en France est inquiétante, car elle crée des espaces de conversation, autrefois relativement contenus dans un petit nombre de personnes, où principalement les théories conspirationnistes historiques, telles que le Nouvel Ordre Mondial, les Francs-maçons, illumitatis, la menace de "gauche", étaient en vogue. Actuellement, une alliance spectaculaire entre le mouvement QAnon, les anti-masques, les anti-vax et les anti-pass, a ouvert les portes aux enfers du complot, qui mêlent sans crainte ni honte la douloureuse réalité de la crise du COVID-19, avec des théories génocidaires et transhumanistes les plus absurdes. Tout en s'appuyant sur les vieilles habitudes antisémites, qui, comme dans le passé, ont servi à renforcer la pensée fasciste.

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