Mai-Juin 2018 : la révolution des transports gratuits

Texte daté de juin 2118 reçu (par des moyens inexplicables) du Collectif des Historiens du Futur sur le centenaire du printemps 2018: “La clé de voute de cet arc de révoltes qui finit par chasser le gouvernement et inspirer des révoltes parallèles dans d’autres pays, était la grève des cheminots qui, dans l’impasse, optèrent pour la tactique de la gratuité des transports."

Mai-Juin 2018 : la révolution des transports gratuits

Voici un message daté du 1er juin 2118 reçu (par des moyens inexplicables) du Collectif des Historiens du Futur[1] qui en ce moment célèbrent le centenaire des mouvements sociaux historiques du printemps 2018 en France. Extraits :

« Les mouvements sociaux qui se développèrent en France au printemps 2018 regroupaient plusieurs couches de la société : des travailleurs en grève, des étudiants qui occupaient leurs universités, des employé.e.s et des usager.e.s des services publics jusqu’aux chômeur.euse.s, aux immigré.e.s, aux femmes et aux minorités discriminées et défavorisées. La plupart des Français.e.s, fatigué.e.s par des années d’austérité et de corruption, étaient derrière eux.

L’offensive néolibérale et arrogante du président d’alors, un certain Macron, avait réussi à unir tous ces milieux qui, après des années de grogne et de contre réformes, avaient été peu à peu spoliés de tous les avantages du pacte social que la bourgeoisie française, disgraciée par sa collaboration avec le fascisme nazi, a dû accepter à la fin du deuxième massacre mondial (1944-45).

Grâce à cette unité contre l’austérité, forgée dans la lutte, les évènements du printemps 2018 en France eurent comme résultat la chute du gouvernement dudit Macron et marquèrent l’ouverture d’une période de grèves et de débordements dans tous les pays de l’Union Européenne et au-delà. Rappelons que cette vague de révolutions et de révoltes se déroula précisément à l’occasion du 50ème anniversaire d’une marée internationale de contestations en 1968. Cette exemple était présent dans tous les esprits. (Voir note : « 1968 dans le contexte international »)[2]

                                    Un nouveau contexte historique

Cinquante ans plus tard, en 2018, avec cet exemple en tête, des mouvements se soulevèrent dans un nouveau contexte historique. En France, on était loin de la prospérité des « Trente glorieuses » et on se révoltait enfin contre des décennies de politiques d’austérité, c’est-à-dire contre une guerre de classes menée du haut vers le bas par les détenteurs du capital contre les populations travailleuses.

La clé de voute de cet arc de révoltes, l’élément clef qui finit par chasser le gouvernement et inspirer des révoltes parallèles dans d’autres pays, était la grève des cheminots qui, dans l’impasse, optèrent pour la tactique de la gratuité des transports. Cette tactique a tourné l’opinion et réussit à solidariser toutes les couches de la population laissées pour compte et disoler l’élite arrogante des banquiers, industriels, et technocrates qui avait tenté d’imposer à la France réfractaire le néo-libéralisme Thatchérien de 1981, discrédité depuis longtemps en Angleterre.

Le gouvernement Macron avait prévu de mater la grève des cheminots en semant la division entre les usagers des chemins de fer – d’autres travailleurs et travailleuses qui se déplaçaient pour le travail et les loisirs – et les cheminots, caractérisés par les gouvernants comme des « nantis » et des « privilégiés. » En effet la prolongation de cette grève, et les nuisances qu’elle imposait à d’autres travailleurs et leurs familles, commençait à refroidir l’attitude générale de sympathie du public alors que les médias faisaient grand bruit des nuisances.

Mais, de façon remarquable, les Français.e.s de cette triste époque surmontèrent cette impasse en inventant une forme de lutte jusque là inouïe, une solution qui préfigura le monde socialiste libertaire à venir et dont nous jouissons aujourd’hui, en 2118 : la gratuité des transports.

                                    Un mouvement sauvage

C’est une série d’incidents, de mouvements sauvages comme on disait alors, qui lança ce mouvement uni. Cela débuta par des usagers qui montaient dans les trains sans billets, ou qui avaient des billets qui ne correspondaient pas parce qu’ils concernaient des trains annulés et attendus en vain. Les confrontations avec les contrôleurs se passaient bien, en général, et cela devint presque une habitude sur certaines lignes de monter sans payer, avec la complicité de contrôleurs qui ne faisaient pas trop de zèle.

Mais comme cette pratique faisait perdre de plus en plus d’argent à la SNCF, on remplaça les contrôleurs par des cadres. Un jour, un contrôleur cadre voulut verbaliser des jeunes gens qui n’avaient pas de billets et les faire descendre en appelant la police. Tout un wagon d’usagers se ligua alors avec les jeunes. Ensemble, ils obligèrent le cadre à descendre à la prochaine gare, sans trop l’humilier. Evidemment, le gouvernement se saisit cet incident de « violence contre un agent de la SNCF en service » pour essayer de recueillir la sympathie du public pour l’administration. Mais comme des dizaines de personnes avaient filmé l’altercation avec leurs téléphones portables, cette tentative du gouvernement se retourna contre lui et ses efforts furent complètement ridiculisés.

Pendant que ces incidents sauvages se multipliaient, les cheminot.e.s tenaient des meetings et des AG dans toutes les gares de Paris et de province. Ils demandaient et recevaient le soutien des étudiants et d’autres groupes pour alimenter une cagnotte au profit des grévistes. C’est au cours de ces meetings, qui se transformaient souvent en assemblées générales mixtes de cheminots, de soutiens et tout simplement d’usagers, que l’on commença à parler justement d’une grève des paiements, de la billetterie, et de « la gratuité des transports » qu’un nombre de cheminots avaient déjà mis en avant.

                                                Une tactique qui réussit

Après de longues discussions, une décision fut prise : dès le lendemain, seuls les contrôleurs et les agents de billetterie et de gare feraient la grève. Les autres cheminots et cheminotes reprendraient le service et tous les trains reprendraient leurs horaires quotidiens normaux, mais sans que les usagers soient obligé.e.s de payer. Les travailleurs roulants lancèrent une cagnotte pour soutenir les grévistes (ainsi que les lecteurs de Médiapart) et les usagers aussi donnèrent de l’argent en soutien et en gratitude pour les voyages gratuits. Tout le monde était content, et jamais les trains ne furent ponctuels.

Le gouvernement et les administrations furent ainsi confrontés à une véritable socialisation des transports par le bas et à un plein accord entre usagers et employés. Cette grève fit tâche d’huile dans les autres transports – RER, métro, Air France – alors qu’à l’Elysée on se tirait les cheveux. Comment arrêter ce mouvement ? On eut beau crié à l’anarchie, au communisme, la France n’avait en fait jamais été aussi belle qu’en ce printemps, où tout le monde voyageait pour le plaisir.

Au gouvernement, Macron aimait employer la manière forte. Il eut la bonne idée de nationaliser les chemins de fer et les transports et d’y envoyer l’armée. Mais que faire ? Arrêter les chemins de fer qui n’avaient jamais aussi bien fonctionné ? Et puis tous ces jeunes en uniforme avaient eux aussi profité de grands voyages et avaient tendance à fraterniser avec les cheminots. De plus, la moitié des cadres des services publics soutenaient les grévistes. En bons technocrates, et aussi en bons opportunistes, ils prévoyaient le rétablissement ou l’établissement d’un véritable service public où leur expérience et leurs bonnes relations avec les usagers et les cheminots produiraient des carrières professionnelles dignes de ce nom.

 

                        Macron fait appel à son allié secret : la « gauche »

Face a l’impasse, le gouvernement capitaliste de l’époque fit appel, comme par le passé, à son allié le plus sûr : la Confédération Générale du Travail (CGT). Créée par le mouvement anarcho-syndicaliste révolutionnaire en 1905 (date de la première révolution des Soviets en Russie et de la fondation des Wobblies aux Etats-Unis), longtemps affilié au Parti communiste, la CGT incarna pendant plus d’un siècle, dans les médias et dans la mythologie entretenue par le gouvernement, la Menace rouge, la lutte de classe, la Violence.

Mais, il ne s’agissait là que d’un masque. Ou plutôt d’un épouvantail. Historiquement en France, bien plus sans doute qu’ailleurs (en laissant de côté les régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux), les syndicats avaient fait partie intégrante de l’Etat et joué un rôle central dans la gestion du capital. Ainsi, ce furent la CGT et les autres syndicats qui, tels des pompiers, arrivèrent pour sauver les intérêts de l’Etat capitaliste quand celui-ci était menacés. En 1914, à la Première Guerre mondiale, la CGT collabora avec le militarisme français pour soutenir le moral et la production des munitions. En 1936, pendant le Front populaire, la CGT liquida la puissante grève générale dont le slogan était « Tout est possible.

En 1944-45, pendant la Résistance et la Libération, la CGT collabora avec de Gaulle pour rétablir le capitalisme en France, alors que la bourgeoisie avait collaboré et que le pouvoir était aux mains des travailleurs. En 1968 la CGT a fait tout son possible pour isoler les occupants des usines du contact des étudiants et pour se mettre d’accord avec le gouvernement, ébranlé, pour liquider la grève générale et le « chienlit ». Elle se précipita pour signer les Accords de Grenelle et les imposer aux grévistes réfractaires par des mensonges (expulsion de grévistes par le forces de l’ordre de la CGT). Pour plus de détails, voir la note « La CGT : un peu d’histoire » ci-dessous.[3]

Une nouvelle génération enrichie par son expérience récente

Tout cela, c’était de l’« histoire ancienne » pour les militant.e.s de 2018. Déjà la légende de la CGT avait terni. En 1989, les soulèvements populaires contre les régimes staliniens dans les pays de l’Est avec la révélation des terribles injustices qui se cachaient derrière le mot « Communisme » ne contribua guère à la rehausser. Les militant.e.s de 2018 (étudiants, cheminots, services publics) qui faisaient grève en comprirent la nécessité de se solidariser contre le gouvernement Macron et ses contre-réformes, car ils avaient eux-mêmes accumulé de l’expériences des luttes de 2016 et de 2017, où les syndicats freinèrent le mouvement populaire et le divisèrent. Ils avaient déjà compris la futilité de la tactique des grèves perlées et des grèves générales d’une seule journée, espacées dans le temps, et qui ne servaient qu’à fatiguer les militant.e.s sans affaiblir l’adversaire.

Ils avaient compris que ce que la CGT reprochait surtout au gouvernement Hollande en 2016, n’était pas tellement la Loi Travail ; c’était de ne l’avoir pas suffisamment consultée lors des discussions préparatoires en vue du projet de Loi Travail de 2016, comme si c’était son existence même qui était menacée ! Plus de place à la table où on dépièce les acquis de la classe ouvrière.

En avril 2018, par contre et à leur honte, les syndicats continuaient à participer aux fausses « consultations » avec un gouvernement qui ne les écoutait pas et masquait ses projets. Ils légitimisaient et ce processus du fait de leur présence. Mais ils n’osaient pas couper le cordon ombilical avec la Princesse-mère, c’est-à-dire la République qui financent leurs appareils jusqu’à 80%. Ainsi, tandis que les travailleurs faisaient la grève, le Président affirmait en toute vérité que le gouvernement n’avait pas cessé de discuter avec leurs représentants.

 

Pour ce qui est des transports gratuits, certains cheminots militaient déjà pour qu’ils soient instaurés mais le chemin étaient encore long, car la CGT cheminot noyautait la base militante qui voulait partir en grève générale. Mais à la mi-avril, le plus grand danger venait des syndicats comme la CFDT ou FO qui étaient les premiers à négocier.

 

Les militant.es s’en rendirent compte et commencèrent à s’organiser en dehors des réunions dominées par les directions syndicales. Chez les étudiants, l'UNEF modéré fut ainsi virée, mais des partis comme la France Insoumise, le NPA et des syndicats comme Solidaires tentaient de mettre au pas les étudiants radicaux. Il y eut des AG « sauvages » et de grands meetings de solidarité où la concertation se fit avec la participation d’étudiant.e.s et de grévistes d’autres secteurs.

De plus, dans chaque ville et chaque région s’organisaient des pages Facebook de concertation, où s’échangeaient les dernières informations, où l’on dénonçait les trahisons des bureaucrates syndicaux et planifiait de grands meetings publics et des défilés sauvages de solidarité mutuelle à tous les niveaux – ville, région, nation – qui affirmaient leur unité face au gouvernement. En ceci, les grèvistes de 2018 avaint un grand avantage sur ceux/celles de 1968, car l’Internet leur permettaient de surmonter les obstacles d’isolement géographique, d’être informés en temps réel, de discuter, de se fédérer, de s’organiser en dehors des barrières imposées par les syndicats et d’engager directement le bras de fer entre le gouvernement et les masses en colère.

Evidemment, les directions syndicales faisaient tout leur possible pour empêcher cette unité, tout en la soutenant en paroles. Elles ressortirent les vieux arguments corporatistes, dénoncèrent l’utopisme du mouvement d’unité et, surtout, agitèrent le spectre de la « sécurité » et la nécessité de se méfier des « éléments incontrôlés » et de respecter « l’ordre » ordre qui, en 2018, était représenté par les charges de CRS en tenue de Robocop, les matraquages, les bombes lacrymogènes, les grenades assourdissantes et les attaques brutales contre les citoyens pacifiques de tout âge, les secouristes, etc.

Or, dès le départ, les directions syndicales avaient eu une attitude molle face à la violence inouïe du gouvernement Macron, qui voulait imposer rapidement son programme de contre-réformes et briser de suite le mouvement de concertation qui menaçait de déclencher un nouveau Printemps 1968.

Souvenirs récents

Quand, sans préavis, Macron fit disperser dans la plus grande violence le mouvement pacifique d’occupation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes qui essayait d’implanter une agriculture soutenable là où la construction d’un aéroport coûteux, anti écologique et inutile avait été bloquée – les syndicats ne réagirent pas, ce qui donna le feu vert à Macron pour s’attaquer violemment aux étudiants qui occupaient les universités et aux grèvistes lycéen.nes. Même des petites manifs et rassemblements pacifiques « non authorisés » dans des villes de province comme Montpellier furent sauvagement réprimés avec gaz, flash-balls, matraques et arrestations, sans que les grandes organisations ne bougent.

C’est cette complicité des leaders syndicaux avec les CRS et la politique de rouleau compresseur de Macron qui finit par retourner l’opinion des militant.e.s contre les syndicats.

En 2018, le nombre de syndiqué.e.s en France était de seulement 8%. Mais la CGT servait bien d’épouvantail au gouvernement Macron, sans lui poser de réel danger. Normalement, plus le gouvernement attaquait la CGT, plus, par solidarité, ses membres, les travailleurs, leurs sympathisants étudiants, fonctionnaires, les partis de gauche, etc. étaient censé.e.s la soutenir. Mais en 2018, les jeunes, les étudiant.e.s, les travailleurs et les cheminot.e.s de base commençaient à bien saisir le double jeu auquel se livraient les syndicats, et tout particulièrement la CGT. Ils perdirent l’illusion que les héros de la CGT constitueraient en quelque sorte la dernière véritable opposition et se rendirent compte que, sans leur statut quasiment gouvernemental, ils étaient faibles.

En effet, les militant.e.s de 2118 étaient déjà avertis. On se souvenait comment les directions syndicales avaient soutenu le gouvernement en 2015 en condamnant les travailleurs d’Air France qui avaient pourchassé les cadres, qui mettaient en œuvre des licenciements, et déchiré leurs chemises. On comprit que le syndicat devait montrer au gouvernement qu’il était capable de contrôler ses adhérents, ou du moins qu’il était prêt à le faire, sans quoi il perdrait son rôle de maquereau qui négocie comment abuser des esclaves salariés, et sa fonction légitime dans le système. Leurs pages Facebook les informaient quotidiennement des possibles trahisons de leurs leaders.

On se souvient qu’en 2016 la CGT, avec son Service d’Ordre, avait été là pour protéger la belle image de manifestations contrôlées par la hiérarchie. Elle avait agi elle-même comme la police. Le 1er mai 2016, elle sest même plaigé du nombre insuffisant de flics. A Nantes, elle avait empêché les tracteurs des paysans de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes de participer à la manifestation selon l’argument, tout à fait faux, que « la ZAD n’a rien à voir avec l’objet de cette manifestation ».

                        La « gauche » officielle appelle à la concertation

De quel côté se trouvaient donc les chefs syndicaux et autres porte-paroles de la Gauche quand le gouvernement arrogant lâcha sa vague de violence policière contre les foules en 2018? Qu’ont-ils pu dire quand apparaissaient sur YouTube et à la télé les vidéos de lycéen.nes, d’étudiant.e.s, d’employé.e.s, de manifestant.e.s de tout âge et condition ensanglanté.e.s, aveuglé.e.s et endolori.e.s, alors que Macron, à la télé, condamnait la violence et chantait l’héroïsme et le dévouement à la République des quelques gendarmes égratignés et le « martyr » du gradé mort d’un infarctus pour avoir trop vigoureusement matraqué des lycén.ens qui avaient mis le feu à une poubelle?

Et les leaders syndicaux? Devant l’attaque brutale de 2500 hommes armés contre 200 écologistes et paysans pacifiques de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes le 11 avril, tout en condamnant, ils ont continué à lancer des appels au calme. « Il y avait eu des excès des deux côtés… », « des éléments incontrôlés des deux côtés… », il avait manqué une « liaison plus étroite des services d’ordre des Syndicats et la police”, une “concertation des deux… pour empêcher le débordement ».

La longue histoire de contestation dans la rue, symbole de la démocratie pour les Français.e.s depuis 1789, était remise en question par l’usage indiscriminé de bombes lacrimogènes, flashballs, tasers et matraques contre toute manifestation spontanée (c’est-à-dire non négociée par avance avec les chefs syndicaux). Or, comme en mai 1968, la sympathie des Français.e.s allait vers leurs enfants et les manifestant.e.s brutalisé.e.s. De plus, les Français.e.s en avaient assez, depuis longtemps, des politiques d’austérité et de l’arrogance prétentieuse de Macron. On abritait les rebelles dans les boutiques, les retraités leur offraient à boire, tous et toutes étaient choqués par le degré de violence déchainée par une République qui avait depuis longtemps l’habitude de tolérer grèves et occupations.

Mais le gouvernement, paniqué par « la fête du rail » qui s’installait de plus en plus, ne pouvait pas reculer. En effet, la « socialisation » sauvage des transports instaurée avec la gratuité, qui coûtait au gouvernement des millions d’euros par jour, représentait une attaque directe contre tout le système capitaliste et une préfiguration d’une société coopérative autonome, autogérée. Une société où les patrons de l’Etat et les leaders syndicaux se trouveraient sans emploi. Il fallait en finir, car visiblement cela faisait tâche d’huile. Même les petits partis trotskistes étatistes de lextrême gauche comme le Nouveau Parti Anticapitaliste et Lutte Ouvrière étaient en faveur du mouvement, tout en cautionnant que cette expropriation étaient « prématurée » et « utopique ».

                                                Macron envoie ses sbires

Or, quand le gouvernement prit la décision d’utiliser la force pour militariser les chemins de fer afin de mettre fin à l’alliance usagers/cheminots ainsi qu’à la gratuité des transports – pratique qui avait l’air de s’organiser de plus en plus la direction syndicale prit celle de prolonger son attitude de « concertation » avec Macron, qui autrement allait démanteler cet embryon de socialisme de la même manière qu’il avait démantelé la ZAD et les occupations des facs et lycées : par la violence.

Le jour J, Macron envoya à l’aube les deux ailes de ses forces de coercition. A droite, la police et l’armée. A gauche, la gauche : les partis politiques et les directions syndicales. A droite, les «  » en uniforme ; à gauche « le service d’ordre » de la gauche officielle, brassards sur leurs gros bras, envoyés pour servir de tampon, pour disperser, pour convaincre qu’il fallait dégager, rentrer, laisser leurs représentants négocier les différends. Sinon, ce serait les CRS et les soldats, mobilisés à la vue de tous autour des gares où se tenaient des assemblés de masse. Un argument très convaincant. Un bon plan.

Le pouvoir avait accordé un maximum de cinq heures de discussion aux représentants syndicaux et à leur service d’ordre pour convaincre les cheminot.e.s d’arrêter les trains et faire évacuer pacifiquement les occupant.e.s des gares. Leurs orateurs étaient bien préparés, leurs milliers de tracts aussi. Mais les choses ne se déroulèrent pas comme prévu. Au contraire, c’est la foule des occupant.e.s qui a noyauté, voire noyèrent les sauveteurs syndicaux dispersé.e.s dans les gares. Les prétendus chefs se retrouvèrent tous entourés d’occupant.e.s enthousiastes qui essayaient de les convertir à leur mouvement. Ils réussirent, à mesure que les débats se prolongeaient et que les représentants syndicaux étaient dispersés dans la masse.

                                    Les bureaucrates démasqués

C’est précisément à ce moment-là que le charme se rompit et que furent démasqués ces « lieutenants travaillistes de la bourgeoisie » (comme les appelait déjà en 1905 le socialiste étatsunien de Léon), que les bureaucrates se trouvèrent reniés par leurs militant.e.s les plus fidèles qui rejoignaient la majorité dans l’aventure joyeuse de la gratuité des transports. Ceux qui restaient fidèles à la concertation avec le gouvernement furent vite révoqués, marginalisés, dépassés par un grand mouvement qui commençait à s’organiser en Conseils et à se fédérer de gare en gare.

Et l’aile droite des assaillants envoyés par le gouvernement de Macron ? Les lignes de CRS et de jeunes soldats autour des gares attendaient sous le soleil de mai de plus en plus chaud, alors que les discussions se prolongeaient à l’intérieur et que des rumeurs circulaient. A mesure que la matinée avançait, les habitant.e.s des villes commençaient à s’attrouper autour des gares, tout comme les médias, qui retransmettaient en direct.

S’établissaient dans presque toutes les villes de cercles concentriques autour des gares occupées par les grévistes jusqu’au boutistes (et « représentants » syndicaux retenus en otage. Le cercle « rouge » du cœur de la résistance. Puis il y avait le cercle noir des CRS qui l’entouraient, ensuite, plus large, un cercle kaki de soldats, et enfin un grand cercle bigarré de civils de toute origine uni.e.s par leur sympathie pour les grévistes et les transports gratuits.

La fraternisation était inévitable. Beaucoup de soldats et de spectateurs avaient participé à la fête des transports gratuits. De plus, des équipes de jeunes grévistes malines s’étaient organisées dans la gare, s’étaient exfiltrées pour sortir offrir à boire aux forces de l’ordre, parler avec eux, et faire de la propagande. Ces équipes étaient très bien reçues. Il y eut même des soldats qui, sous prétexte de « besoins urgents », avaient pu sortir de leur rang, se changer en civil dans les toilettes, et rentrer dans la gare pour apporter leur solidarité aux grévistes et repartir avec des messages pour leurs camarades.

Seuls les CRS, disciplinés, restaient muets et indifférents. Mais, alors que l’heure avançait et que la confrontation approchait, les humains sous les casques et carapaces en plastique n’étaient pas du tout contents de se retrouver pris en sandwich entre une masse de grévistes gonflée à bloc et encadrée par le redoutable service d’ordre de la CGT et un cercle de jeunes soldats armés de fusils-mitrailleurs puissants et sous l’influence d’une grande foule de manifestant.e.s. Leurs carcans devenaient leur prison. Ils avaient peur.

Bien entendu, à l’exception des CRS, tous ces cercles concentriques de gens étaient reliés par des téléphones portables. Ils communiquaient entre eux à l’intérieur et à l’extérieur de la gare et recevaient des informations dautres gares en France. Les grévistes pouvaient envoyer des renforts d’une gare à l’autre par les trains réquisitionnés. Leur unité et leur confiance montaient d’heure en heure.

La situation se prolongeait, l’heure fatidique de l’évacuation pacifique approchait… et puis passait, alors que les « discussions » continuaient à l’intérieur. Les représentants syndicaux demandaient plus de temps, promettaient une résolution pacifique... Le gouvernement hésitait, cherchait une sortie honorable, mais son arme secrète l’aile gauche de son offensive contre la classe ouvrière avait flanché. Les leaders syndicaux n’avaient pas réussi à faire évacuer les gares. Il ne restait donc à Macron que son aile droite, la force armée, déjà affaiblie, dans une impasse où elle perdrait toute sa force du moment qu’il fallait l’employer

                                    L’incident critique

Voilà justement ce qui se passa. Autour de la gare de Rouen, les tensions montaient depuis la matinée, depuis des semaines d’ailleurs. Les occupant.e.s et leurs sympathisant.e.s étaient particulièrement motivé.e.s, remonté.e.s, agressif.ve.s. Non content.e.s de montrer la ferveur des manifestant.e.s par des chants et des cris, des activistes provoquaient verbalement les CRS, à bout de nerfs. Inévitablement, cela dégénéra, sans qu’on en donne l’ordre. Il y eut une échauffourée avec trois morts et des douzaines de blessés avant qu’un calme tendu soit rétabli – avec grévistes, CRS, soldats et manifestants figés en chiens de faïence .

Des vidéos et reportages sur ces évènements circulaient partout en temps réél. Autour de toutes les gares on se préparait. On entendait le cliquetis des armes dans les rangs des jeunes militaires. Toute la France comprenait qu’un bain de sang suivrait si le gouvernement ne donnait pas l’ordre de prolonger, sinon de retirer son ultimatum. C’est ce qui arriva et, un peu plus tard, sous couvert de la nuit, l’ordre vint de retirer les CRS. Quant aux soldats, les officiers eurent beaucoup de mal à les faire rentrer dans les casernes et on finit par laisser quelques unités sur place pour le « maintien de l’ordre », sans trop expliquer de qui l’ordre venait.

Cette socialisation spontanée des transports était à l’origine de l’émergence nationale, et finalement internationale, d’une nouvelle société post capitaliste basée sur la coopération, le partage et le respect de la nature et des humains. Par la suite, d’autres services publics,puis des industries entières, commencèrent à s’auto-organiser à tous les niveaux. Conseils ou assemblées de quartier, de ville ; conseils d’entreprise confédérés par métiers et par régions ; coordinations de toutes sortes.

                                                Une fête tragique ?

Evidemment cette fête ne pouvait pas continuer, disaient les philosophes de la gauche, pas plus que la Commune de 1871. « On connaît le sort de tous ces mouvements populaires qui finissent tragiquement, isolés et finalement écrasés ». Sauf que c’est l’inverse qui arriva en 2018. Au lieu de rester isolé, le mouvement s’étendit dans toute la France et puis au-delà des frontières.

Comme le savent tous les élèves qui lisent cette page d’histoire aujourd’hui en 2118, la Fédération des conseils qui prit le pouvoir en France mis un terme aux contre-réformes du gouvernement Macron, chassé de la scène politique. La Fédération interromput les dépenses militaires et investit l’argent ainsi économisé dans l’éducation, la santé et l’agriculture soutenable.

On aida les réfugié.e.s. Mieux encore, la France cessa de soutenir militairement les dictatures corrompues d’Afrique et rendit à leurs peuples les richesses que les impérialistes français et leurs marionnettes soutiraient tous les ans. On effaça les dettes et on permit à ces pays de reconstruire leurs écoles, leurs routes et leurs économies sur des bases égalitaires.

L’émulation et l’effet éros embrasèrent tous les pays qui avaient connu en 2011 le mouvement des places, de l’Espagne à la Grèce, de la Grèce au Portugal et du Portugal en Italie, et surtout en Grande-Bretagne où le mécontentement montait depuis des décennies et où la bêtise conservatrice, puis le Brexit, étouffaient la jeunesse. Dans tous ces pays, le feu prit et les jeunes chômeurs rentrèrent dans la danse. Pareil en Europe de l’Est et dans tous les pays où les populistes de droite avaient pris le pouvoir pour mieux imposer le règne du capital. C’était de nouveau le Printemps des peuples, le Printemps de la démocratie. Les peuples qui avaient connu 1848, 1917-19, 1968 et 2011 arrivèrent enfin à s’unir au niveau international. La paix régna enfin sur la planète meurtrie, que l’on commença à guérir, dans l’esprit des occupant.e.s pionnier.e.s de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en 2018.

C’est pour cela que nous célébrons aujourd’hui le centenaire des évènements du Printemps 2018 et que nous remercions nos camarades ancêtres du courage et de limagination avec lesquels ils ont démarré le processus international ici en France tout comme les militant.e.s de 2018 célébraient le cinquantenaire de la grande vague précédente, celle de 1968.

Mais nous dépassons maintenant le cadre de ce chapitre de l’histoire du futur consacré à 2018. A vous désormais d’imaginer le reste et de corriger ce petit scénario, œuvre de non spécialiste. Mettez-y des détails vraisemblables, plausibles, pour que cette fable se transforme en idée virus et infecte la réalité.

Prenons nos rêves pour des réalités ! L’imagination au pouvoir !

On vous invite à faire diffuser partout ce texte (qu’on pourrait qualifier de « rêve » ou d’idée-virus) ainsi qu’à le modifier pour le rendre plus plausible, vraisemblable (et courte). Prière de nous envoyer une copie de votre texte amélioré, avec vos modifications signalées par une couleur autre que le noir. Rejoignez les historiens du futur http://futurehistorians.org/doku.php?id=start

Merci à Yves, Olivier, Virgile pour des informations, ainsi qu'au site  http://dialectical-delinquents.com/textes-francais/la-cgt-des-chiens-de-berger-en-vetements-de-loups/

 

 

[2] 1968 dans le contexte international  La vague de révoltes internationales qui traversa le monde en 1968 partit du Vietnam à la fin de janvier avec l’offensive de Têt où bouddhistes, nationalistes et communistes se soulevèrent contre l’impérialisme américain qui avait fait suite à l’impérialisme français et japonais ; elle s’étendit aux Etats-Unis avec les soulèvements des Noirs américains à la suite de l’assassinat de Martin Luther King en mars et l’insurrection de la jeunesse étasunienne contre cette guerre impopulaire, le racisme et l’oppression culturelle des jeunes et des femmes. La même période fut marqué par une vague de grèves sauvages de plus en plus fréquentes de Detroit (USA) à l’Angleterre, e l’Italie à la Belgique, où une grève générale dura six semaines en 1960, et naturellement en France.

L’étincelle qui mit le feu aux poudres partit de Paris en mars 1968, où les manifestations étudiantes contre la Guerre du Vietnam et contre la misère en milieu étudiant – maladroitement réprimées par les autorités – donnèrent naissance à un mouvement qui embrasa toute la France avec une grève de dix millions de travailleurs, la paralysie du pays et la fuite de son chef d’Etat, le général de Gaulle, parti chercher du renfort militaire en Allemagne.

Des mouvements parallèles se poursuivirent en Allemagne mais aussi en Pologne sous l’égide d’une « nouvelle gauche » marxiste, sortie du carcan du stalinisme dominant. Pareil aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Italie, où ces grèves et mouvements durèrent plusieurs années.

 

Plus remarquable encore, cette vague de révoltes franchit la barrière du Rideau de Fer et toucha la Tchécoslovaquie communiste où, pendant « le printemps de Prague », on revendiquait un « socialisme à visage humain » et tentait de réformer le système du soi-disant « socialisme réellement existant. » C’est en 1968 que le Communisme stalinien montra au monde son vrai visage capitaliste de dictature bureaucratique contre-révolutionnaire. En France, le PCF et son aile syndicale, la CGT, concertaient avec le gouvernement pour mettre fin aux débordements des luttes ouvrières et étudiantes. En Tchécoslovaquie, l’URSS envoya ses chars dans les rues de Prague et le mouvement fut écrasé par l’invasion militaire soviétique.

 

[3] La CGT : un peu d’histoire. En 1909 déjà, la CGT accepta de donner des formes légales aux manifestations (avec des services d’ordre pour prévenir tout désordre). Plus tard, la CGT accepta de déclarer les manifestations à l’avance, ainsi que d’autres mesures permettant d’encadrer légalement les grèves et les manifestations.

En 1914, la CGT appuya l’État lors du premier massacre impérialiste mondial. En 1915, afin que les syndicats collaborent encore d’avantage au massacre massif des prolétaires qu’ils étaient censés représenter, des Comités d’ateliers locaux furent formés dans les usines où les représentants syndicaux, y compris les anarchistes des tranchées partisans de la guerre, se voyaient reconnaître localement un pouvoir de décision limité.

Ces Comités de guerre étaient les ancêtres des Comités d’entreprises du 21ème siècle, assises de la bureaucratie syndicale qui profite directement de sa fonction de collaboratrice de classe. Au même moment, l’État transforma les fonds d’aide mutuels des Caisses de solidarité – administrés par les travailleurs eux-mêmes – en prestations de chômage versées par l’État. Celles-ci étaient financées, toujours en 2018, par le prélèvement d’une partie des salaires des travailleurs sous la forme de taxes, etc. : on avait là les prémisses de l’État providence en France, la récupération au profit de l’État des formes de solidarité mises en place par les travailleurs eux-mêmes.

En 1936 la CGT, devenue entre temps la section syndicale d’un Parti communiste français totalement inféodé à Staline, négocia directement avec l’État la reprise du travail lors des grèves massives du Front Populaire. Mot d’ordre de Maurice Thorez : « Il faut savoir terminer une grève ». Les augmentations de salaire s’évaporèrent en quelques mois. Avec l’appui du PCF , le gouvernement du Front Populaire laissa tomber l’Espagne républicaine qui se défendait contre le coup d’État de Franco, appuyé par Hitler et Mussolini. A partir de 1939, soutien du Pacte Staline-Hitler et collaboration. En 1944, collaboration avec les Gaullistes dans la Résistance nationale et dans l’après-guerre.

En dépit des lamentations de la CGT, qui jouait aux victimes pendant toutes ces décennies et prétendait encore en 2016 que la nouvelle Loi Travail allait entraîner sa destruction imminente, le gouvernement ne voulait la mort d’aucun syndicat : ceux-ci constituent en effet une soupape de sécurité, une fausse opposition très utile pour désarmer toute véritable opposition (c’est ainsi que de Gaulle, dans ses Mémoires, remercie le Parti communiste, qui contrôlait alors la CGT, d’être parvenu à supprimer les tendances insurrectionnelles tant en 1945, à l’époque de la « Libération », que dans l’épisode plus connu de 1968). A partir de 1945, au moins 60% du financement des syndicats était assuré directement par l’État. Plus tard, dans les années 50, le montant versé par l’État s’éleva à environ 80% de leur financement. Les syndicats, depuis 1958, peuvent être élus aux Conseils d’administration (qui déterminent la politique globale de l’entreprise, et pas seulement la gestion quotidienne) des entreprises publiques, occupant jusqu’à un tiers des sièges du conseil.

 

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