Le monde d'avant 44/20 - 3

Tondues

En 44, celles qu’on surnommait « les poules à boches » étaient exhibées tondues dans le plateau d’une camionnette au travers des rues de la ville. Des garçons rigolards, des filles le sourire aux lèvres, précédaient, suivaient en cortège, le pas léger, l’âme en paix sans doute, peut-être assouvie d’une vengeance impossible. Une honte rétrospective m’étreint à la pensée qu’un mien proche parent, coiffeur de son métier, s’enorgueillissait d’avoir été l’instrument de ces lamentables châtiments, dont l’objet était la désignation à la vindicte populaire. Leur était retiré le signe le plus visible de leur féminité, la coiffure, et dont la partie censée la plus animale les avaient poussées à « coucher avec les boches » Aucune geste manifeste n’a en revanche punit les liaisons des hommes avec les femmes allemandes. Il se disait que certains soldats prisonniers étaient restés en Allemagne, avaient refait leur vie. De fait, ils n'avaient pas interrompu le cours d'une existence reconstruite dans la chaleur d'une grosse ferme teutonne, où ils jouaient le rôle de l'homme musclé indispensable pour les travaux des champs. Puis ils prenaient la place du mari au lit, sur le sein généreux de la femme esseulée. C’était un sujet tabou, les femmes l’évoquaient à mots couverts, les hommes au bistrot l’éludaient, regardant le plancher aspergé de sciure de bois, esquissant un sourire aussitôt réprimé, tiraillés qu'ils étaient entre l'envie concupiscente du veinard qui avait laissé choir sa mégère au pays pour une belle allemande, et la honte pour le camarade resté chez l'ennemi héréditaire.

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