Le monde d'avant 44/20 - 4

Trains

Je me souviens d'un voyage impromptu, d'une destination inconnue bien que déterminée, dont les attraits me resteront étrangers. De ce trajet sans but et sans raison, j'en conçus un plaisir étrange, dont je savais d'avance qu'il n'aurait pas le terme fade et oppressant des exaltations fugitives de l'ivresse des sens, ou de l'éreintement par trop de beauté. Pas d'émiettement de l'être, mais au contraire la délicieuse certitude d'occuper tout entier son corps, jusqu'à la plus lointaine des pores de sa peau, cette frontière chaude avec le monde. Tandis que mon front trouvait un appui complice sur la vitre fraîche et vibrante d’un wagon, (les cheminots disent voiture) je pouvais voir l'herbe rase du talus qui défilait au raz du train, et au delà, la campagne, morne, figée, indifférente.

Je m'étais promis cette journée de printemps, ensoleillée comme un cadeau du ciel, le ciel que j'aide en l'occurrence en décidant de ne pas aller travailler cet après-midi-là, après avoir accompagné S... à la gare. Il faut dire que S... est fort jolie et qu'on ne peut rien lui refuser. Et puis les quais de gare prennent les jours d'été un tour d'allégresse qui me ravit toujours, et me donne l'illusion fugitive de retrouver l'espoir hilare de ceux qui partaient en "congés-payés" en 1936. Je ne résistais pas à l'envie de me hisser dans le wagon dans l'attente du départ (il y a bien longtemps que je ne prends plus le train), pour partager ce moment délicieux avec les voyageurs véritables, reconnaissables à leur mines pensives et déjà lointaines, sous le prétexte fallacieux de m'assurer que S..., si désirable, avait une place convenable, dans le sens de la marche, près de la fenêtre, et non loin d'une respectable grand-mère qui la chaperonnerait du coin de l'œil. Dénué de l'angoisse de l'éloignement imminent, l'excitation de ce départ fictif n'en était que plus délectable.

Je me surpris à céder à nouveau au charme des gares et des trains, et je me félicitais d'être arrivé à l'avance. Presque d'emblée, le silence s'installa entre S... et moi, comme pour respecter un solennité que ne confère plus les départs par la route, tellement insipides, ou même par les airs, toujours un peu tragiques. Nous n'étions plus capables que de bribes, ou de propos dont l'incongruité nous imposait aussitôt le silence. Sur l'autre voie, un train s'ébranlait sans bruit, ou plutôt nous communiquait un glissement soyeux. J'étais resté debout, et ce fut la perte d'équilibre qui rétablit la réalité: notre train s'était déplacé de quelques dizaines de mètres, avant de s'immobiliser. D'être tombé à nouveau dans ce piège infantile de l'illusion de la rame à contre-voie dont on ne sait en gare si elle est mobile ou non, me plongea plus encore dans les délices des souvenirs ferroviaires: le plus lointain d'entre eux débute invariablement par un quai qui tremble sous mes pieds, puis une peur insupportable surgit, impossible à maîtriser, un monstre noir et fumant fonce sur nous, majestueusement inclinée dans le virage à l'entrée de la gare, mes yeux se ferment, les mains de mon père sur ma poitrine me protègent enfin. Une, puis mille portes qui s'ouvrent, la course sur le quai, l'épaule basse du côté du bagage, l'escalade dans le wagon hymalayesque, la porte arquée qui se referme, le dos de mon père dans l'encadrement de la fenêtre ouverte, le sifflet strident du chef de gare, la visage de mon père qui réapparaît, il saisit la lanière de forte toile et remonte la vitre avant que j'ai pu moi-même avoir accès à ce monde mobile, sous prétexte d'une escarbille qui viendrait dans mes yeux, enfin l'ébranlement du départ dans l'entrechoquement des tampons.

Je ne fus pas étonné quand notre train se mit en mouvement pour la seconde fois, sans un choc, sans un bruit. Un bon quart d'heure nous séparait encore de l'heure du départ, et dans ma saga du train, les manœuvres en gare étaient monnaie courante. La lumière se fit plus vive dans le wagon, abandonné par la marquise protectrice, puis l'allure s'accéléra. Nous étions partis.

Jadis, les locomotives avaient une âme et les contrôleurs l'air de leur fonction: pis que sévères, neutres comme des machines. Dans les années quatre vingt ils avaient acquis ce que les trains avaient perdu. On perçoit l'homme sous l'uniforme: les cheveux gonflent sous la casquette étoilée et s'étalent sur le col bleu marine. On l'imagine sans peine conter fleurette à la serveuse de la voiture-bar ou pédaler gaiement le dimanche entre amis. L'allure est dégagée et le ton familier: celui-ci s'enquit si ma voiture était bien garée quand je lui contais ma mésaventure, m'expliqua qu'en ces périodes de congés, les trains étaient dédoublés, (le nôtre partait en avance). Puis, rassuré, il s'éloigna sans aucune allusion à la nécessité d'un titre de transport. Et moi qui déplorait l'instant d'avant la disparition du ticket de quai, petit rectangle de carton rigide qui ne supportait pas les pliures dont il gardait l'irrémédiable cicatrice, et qui eut pu prouver ma bonne foi!

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