N'allons pas voir "Woman"

Le documentaire d'Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand, un "message d'amour et d'espoir envoyé à toutes les femmes du monde" est un film depolitisé et dépolitisant.

Je suis partie voir Woman en toute quiétude, guidée par l'envie d'entendre et de voir des femmes aux parcours divers parler d'elles, de leurs situations, de leurs craintes, leurs angoisses et leurs désirs. Le film se situe en effet dans la continuité de Human, série documentaire sortie en 2015, réalisée également par Yann Arthus-Bertrand, où des personnes du monde entier parlent d'amour, de mort, de sentiments, de maladie, de famille, etc.

 

Mais pendant la séance, tout en trouvant Woman très beau, je ressentais une gêne que je voulais identifier. Le problème s'est révélé au moment du générique de fin : à l'écran ont défilé les soutiens du film. À ma grande surprise j'ai vu apparaître tous les pires représentants du capitalisme prédateur actuel : BNP Paribas, Total, LVMH pour citer les principaux. Woman se révèle donc être un documentaire utilisant la cause des femmes comme un paravent occultant les luttes qui lui sont indissociables. Certes, de nombreuses thématiques centrales sont abordées : les violences patriarcales, le viol, les règles, la sexualité, les relations avec les hommes... Pourtant, cette vision reste partielle et largement décontextualisée.

 

Décontextualisée car à presque aucun moment ne sont mentionnés les pays, les gouvernements, les entreprises, les institutions qui participent activement à la domination des femmes. Woman se présente comme une fresque poétique et sensible, où des femmes des quatre coins du globes évoquent des expériences personnelles, mais pas de causes systémiques. Les dominants ne sont pas éclaboussés.

 

Le corollairee de cette décontextualisation est que le point de vue adopté est partiel. Malgré l'importance des sujets évoqués, on comprend que leur portée subversive est limitée quand elle n'est pas couplée à une critique véhémente du système néolibéral capitaliste. On devine que certains sujets n'auraient pas plu aux LVMH, BNP et consorts : aucun témoignage ne parle de l'exploitation économique dont souffrent de nombreuses femmes dans le monde, des salaires de misère, aucun témoignage ne parle des menaces climatiques qui pèsent sur elles, des conséquences que cela engendre pour elles, leur travail, leur territoire ou leur famille, aucun témoignage ne s'attarde réellement sur les problèmes socio-économiques des femmes les plus vulnérables. Les seules femmes présentées à l'écran qui parlent du monde du travail sont des cadres de pays occidentaux. Autant dire qu'on ne montre que la partie émergée de l'iceberg.

 

Autre financeur : l'Agence Française de Développement (AFD). S'il fallait une preuve supplémentaire que Woman est un film qui sert de propagande à la domination occidentale, la voici. Le site internet du documentaire donne la couleur : "La place des femmes dans un pays est l'un des indicateurs qui révèlent le mieux sa bonne santé." Nous sommes ainsi rappelé.es que dans l'idéologie capitaliste et néocoloniale inhérente à l'impératif de développement, les femmes sont un "indicateur", elles seraient l'avant-garde du progrès socio-économique, un élément susceptible d'accélérer l'extension du modèle capitaliste. La référence à la "bonne santé" d'un pays rappelle inévitablement les rankings de réussite économique. Les firmes multi-nationales ont compris que la cause des femmes, si elle est adroitement récupérée, peut permettre de faire passer la pillule d'autres changements - climatiques, politiques ou économiques - proprement insoutenables.

 

Ne soutenons pas cette vision de l'émancipation des femmes. Défendons un féminisme altermondialiste, décolonial, anticapitaliste. Boycottons Woman.

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