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Billet de blog 1 janv. 2015

Du Quai d'Orsay à "Quai d'Orsay"

Robert Chaudenson
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Dois-je confesser, à ma courte honte, que je ne vais plus au cinéma gavé que je suis de produits du septième art par les multiples chaînes de télévision qui ont de plus en plus l'avantage rare, non par amour du dit art mais par esprit d’économie, de proposer des films anciens ou inconnus au lieu des sempiternelles séries de la police scientifique que nous fourguent les Américains.

Je n'ai donc vu que tardivement le film de Bertrand Tavernier « Quai d’Orsay » qui date de 2013 et que Canal+, relativement rapide dans ce domaine, a programmé mardi soir. Réservé au départ, Je me suis donc laissé tenter dans la mesure où, si je ne connaissais pas la bande dessinée de Christophe Blain et Antonin Baudry dont il s’inspire (je ne lis jamais de bandes dessinées non par mépris mais par ignorance et manque d'habitude), je connais un peu le Quai d'Orsay, soit dans ses versions parisiennes (la vraie du Quai d'Orsay comme celle plus récente du 244 du boulevard Saint-Germain), mais surtout dans ses antennes extérieures puisque mes pérégrinations à travers le monde m’ont conduit, en divers lieux, souvent, pour mon dépit et voire ma fureur , à fréquenter les ambassades qui en sont des variétés « expatriées ». 

Le scénariste de cette bande dessinée Abel Lanzac est, en fait, sous ce pseudonyme, un diplomate, Antonin Baudry ; il a été membre du cabinet de Dominique de Villepin et sert de modèle au personnage central d'Arthur Vlaminck dans le film dont il a le parcours - X, ENS, ENA -  et même l'apparence ; on pouvait donc espérer trouver dans ce film une peinture fidèle du milieu assez spécial que constitue notre diplomatie ; quitte à m'attirer les foudres de certains, j'ajouterai que le seul trait qui y manque est peut-être une représentation plus importante et plus fidèle de la filière « gay » dont on sait l'importance essentielle au Quai d'Orsay ! 

Avant de passer au film lui même, j’ajouterai, pour rester dans le commérage, activité centrale dans notre diplomatie, qu’Antonin Baudry, qui était conseiller culturel et de coopération aux Etats-Unis, après l’avoir été en Espagne, vient, en octobre, d’être nommé à la tête de l'Institut français, le « bras culturel » du « Quai » (car seuls les pèdzouilles disent autre chose !). On voit par là qu’on n’y est pas rancunier et même reconnaissant !

Il est donc évident et je ne m'y attarderai pas que le personnage majeur du film (Thierry Lhermitte dans le rôle d'Alexandre Taillard de Worms, figure cinématographique de Dominique Marie, François René Galouzeau deVillepin) constituait un choix liminaire particulièrement heureux ; même si les deux personnages de l'acteur et du ministre ne se ressemblent guère, la représentation est très bonne, même si elle tourne un peu trop à la caricature au cours du film. 

Curiosité : dans la vraie vie, Thierry Lhermitte n'aurait pourtant guère pu être employé dans la diplomatie ;  il souffre en effet lui-même d'une maladie très rare, au nom barbare mais parfaitement éclairant par son étymologie, la « prosopagnosie » (« prosopo- »  signifie en grec « visage » et « agnosie » = non reconnaissance) mal qui expose à la perte imprévisible de la mémoire visuelle des visages, y compris celle dont peut souffrir le malade pour sa propre image ! Or, reconnaître les gens sans les connaître est, bien entendu, le premier talent d’un diplomate !

Tavernier a eu la sagesse et l'intelligence de ne pas chercher une ressemblance trop précise entre Thierry Lhermitte et Dominique de Villepin, mais de la situer plutôt dans leurs discours, dans leur comportement et surtout leurs relations à autrui, où se mêlent familiarité et condescendance dans un mélange assez étonnant, mais bien vu et rendu. Du grand Tavernier en somme !

Pour faire court (ce qui est la loi du genre), j'ai été extrêmement séduit dans tout le début du film par la représentation de ce milieu du Quai d'Orsay, très fidèle et amusante par là, dans sa vaine agitation, ses perpétuelles querelles entre services et personnes, sa recherche constante de la représentation et ses bavardages incessants, le plus souvent sans fondement autre que l'ignorance quasi totale des réalités dont on traite. En somme j'ai trouvé la première demi-heure excellente, le reste assez bon, même si les procédés deviennent à la longue lassants comme, par exemple, les envolent permanents de feuilles de papier au moment des entrées fracassantes, dans un bureau ou dans l'autre, de l’impétueux ministre. Je ne pense pas qu'il y ait au Quai d'Orsay, en dépit des courants souterrains et du vide sidéral de certaines des réflexions qui s’y élaborent, assez de courants d'air pour faire s’envoler, de cette façon et avec cette constance, tous les papiers, même en présence d'un ministre comme Galopin le bien nommé ! 

Une mention spéciale doit être faite à propos du directeur du cabinet du ministre. Ce rôle est tenu dans le film par Niels Arestrup ; il compose un personnage étonnant où se mêlent sans cesse la fatigue (structurelle ou occasionnelle provoquées l’une et l’autre par l’âge et surtout par le ministre), la rouerie, l'adresse, l'expérience et le talent diplomatique qui forment un ensemble efficace et heureux dont notre diplomatie aurait bien besoin et qui est malheureusement rare en ces lieux. Bref le personnage du ministre est délicieux de vérité dans la première demi-heure du film, même s'il devient lassant dans la suite par ses manies, tandis que celui de Niels Arestrup ne cesse de s'améliorer à notre insu même.

Tout a sans doute été déjà dit sur ce film ; je relève toutefois une malice dans la représentation de la séance finale au Conseil de sécurité de l'ONU (lieu de tournages qui ont eu lieu aussi au Quai d'Orsay au Palais-Bourbon, ce détail étant un élément de grand intérêt dans ce film ; on se demande d’ailleurs comment ils ont pu être autorisés tous). On sait en effet que le vrai discours de Dominique de Villepin fut l'occasion d'une réception rare en ces lieux par sa chaleur unanime ; or, dans le film, si le discours du ministre suscite d'abord une forme d'ébahissement, au terme de laquelle commencent, timidement, les applaudissements de la salle ; l'enthousiasme n'a donc pas été restitué comme dans la réalité, ce qui est peut-être la flèche du Parthe de Bertrand Tavernier.

Deux éléments aussi sont à noter dans ce film que le cinéaste n'avait pas prévus ; d'une part ; l'intérêt que suscite la présence, difficile à prévoir à l'époque, de Julie Gayet, la compagne actuelle de notre Président de la République ; elle joue dans le film le rôle de conseiller chargé des affaires africaines dont elle ne connaît manifestement pas grand-chose mais sur lesquelles elle s'attache, comme tout co,seiller diplomatique, à placer toujours son grain de sel ! D’autre part, j’ai noté au vol, l’infime passage d'un personnage qui n'intervient qu'une ou deux secondes au Palais Bourbon, mais dont j'ai inévitablement remarqué la présence en décembre 2014. Il s'agit de Monsieur Bruno Le Maire qui croise le ministre et le salue au franchissement d'une porte. B. Le Maire figure tout de même dans la liste officielle des acteurs et des personnages du film, en dernière position il est vrai et avec cette précision amusante … « dans son rôle ».

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