Gloire posthume : mourez nous ferons le reste !

 

 

La mort de Charles Pasqua a provoqué un curieux concert de louanges politico-médiatiques qu’illustrent tout à fait les propos et les attitudes du Premier Ministre actuel Manuel Valls à l’Assemblée Nationale et du pénultième, François Fillon, que j'entendais ce matin même sur ce thème à France Info. 

 

Le mieux, pour le spectacle du Palais Bourbon, est de se référer à la video (Le HuffPost avec AFP, Geoffroy Clavel et Alexis Annaix) intitulée « Pour Pasqua, Valls demande aux députés socialistes de se lever malgré leurs réticences ». En début de séance, le président du groupe « Les Républicains » (ex-UMP) Christian Jacob, eu, selon l’usage et quoique le défunt fût sénateur et non plus député, « une pensée émue pour celui qui fut un grand patriote et un grand serviteur de l’État ». La droite s'était alors levée à la mémoire de l'ancien ministre. Pour ne pas voir mes propos discutés car je n’étais pas présent, je cite ici l’article lui-même : « Il y a eu comme un moment de flottement cet après-midi au Palais Bourbon. Lors de la séance des questions au gouvernement de ce mardi, l'aile droite de l'Assemblée nationale a applaudi debout pour rendre hommage à l'ancien député et ministre Charles Pasqua, décédé lundi à l'âge de 88 ans. Un geste finalement imité par le Premier Ministre Manuel Valls qui a incité sa majorité à faire de même. ».

 

Tout est dans le « finalement », comme le montre bien la video évoquée. Quoique M. Valls ait pourtant annoncé la couleur en approuvant clairement du chef les propos de C. Jacob, comme lui, ses ministres se lèvent, un à un, sans grand enthousiasme tandis que la gauche hésite, obligeant, M.Valls, qui est déjà levé, à inviter par des gestes appuyés des deux mains, les députés de sa majorité à faire de même. Évidemment ravi de sa manœuvre, C. Jacob se marre tandis que J.F. Copé sourit intérieurement, lui ! 

 

Sans qu'il y ait, j’en conviens, beaucoup de rapports, cet hommage posthume me fait irrésistiblement penser au célèbre constat prêté à Henri III devant le cadavre du duc Henri de Guise qu'il vient de faire assassiner : « Il est encore plus grand mort vivant ! ». Le constat était à vrai dire, dans ce cas, plus physique que moral puisque, dit-on le duc de Guise mesurait près de deux mètres ! 

 

Mais revenons à Charles Pasqua qui aura peu survécu à son fils dont la mort récente l’avait terriblement affecté, comme l’a noté ce matin F. Fillon dans son interview. On glose à l'envi sur son passé de résistant, certes avéré mais modeste ; à 15 ans, dans la région de Grasse dont il était natif, son rôle a été essentiellement de porter de temps à autre quelques courriers dans une zone où la surveillance des occupants (des Italiens d'ailleurs avant les Allemands qui n’arrivent qu’en septembre 1943) devait être relativement modeste.

 

De son activité politique (il fut quatre ans ministre de l’intérieur avec Chirac d’abord, Balladur ensuite), somme toute, on n’a guère gardé en mémoire de lui que la malheureuse affaire Malik Oussekine (en décembre 1986, après une manifestation étudiante contre les lois Devaquet, ce jeune homme, meurt après avoir été bastonné dans  une violente charge de la police), les lois sur l’immigration et surtout sa fameuse formule selon laquelle, comme ministre de l'intérieur, il s’affirmait résolu à  « terroriser les terroristes ». Il n'a pas terrorisé grand-chose en fait et son principal fait d'armes contre eux, fut la prétendue « capture » de Carlos. Ce dernier n'a été en rien, comment le raconte pour la plus grande gloire de Pasqua, enlevé au Soudan par nos services et le brave général Rondot ; en réalité, grâce aux amitiés et relations africaines de C. Pasqua, il fut acheté aux Africains et payé, en réalité, par les contribuables des Hauts-de-Seine sous la forme d'un contrat-bidon avec ce département, naturellement sur un tout autre objet ! On ne peut mettre véritablement et sans nuance ni réserve au compte de son activité la création du fameux SAC (le si curieux « service d'action civique») dont certaines opérations comme la fameuse tuerie d’Auriol ne sont pas particulièrement glorieuses ; elle causera d’ailleurs la dissolution du SAC en 1981 par F. Mitterrand qui le redoutait pour lui-même à en croire J. Attali.

 

Ch. Pasqua entend le rôle de cette façon. Quelques jours après son arrivée Place Beauvau, une des premières personnes qu’il reçoit est, selon le Monde, Patrick Buisson qui deviendra vingt ans plus tard le conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Elysée ; il lui montre un épais dossier rose (la couleur étant sans doute choisie à dessein !) sur lequel on lit en grosses lettres « Turpitudes socialistes » Celui du futur ex-ministre ministre de l’intérieur ne le cède en rien à celui du PS ni pour l’épaisseur ni pour la diversité des affaires…seule la couleur différent sans doute, le choix étant toutefois délicat, le bleu étant déjà pris par le Front National !  

 

Comme je le disais en titre de ce billet, « Mourez, nous ferons le reste ! » s'applique au cas de Charles Pasqua ; il est vrai comme, à un degré infiniment moindre, à la plupart d'entre nous dont une fois qu’ils sont morts, on oublie curieusement les défauts et les mauvais aspects pour souligner les mérites et les vertus. C'est une évidence mais elle prend toute sa force dans le cas d'un homme dont la carrière et les activités furent celles de Charles Pasqua. Dans la vie politique (et surtout sur la fin car son poids politique n’avait cessé de décroitre avec le déclin de Balladur, un mauvais cheval), la meilleure et même la seule contre les « affaires » (et nous n'avons pas cessé de le voir) est d'être soi-même « aux affaires » (mais pas les mêmes et au sens figuré !)) ; a fortiori, le mieux est d’y être comme ministre de l'intérieur, position stratégique s’il en fut et qu’occupèrent tour à tour F. Mitterrand, C. Pasqua et N. Sarkozy, sans que le hasard y soit pour quoi que ce soit ! La place Beauvau offre en effet une double protection et vous donne deux moyens d’action ; d'une part, on peut y arrêter ses propres affaires comme celles qui peuvent vous apporter quelques ennuis ou vous compromettre ; d'autre part, vous pouvez y réunir, par précaution et pour la suite, les éléments qui vous assureront une protection efficace contre d'éventuels adversaires ou vos amis qui souhaiteraient remettre au jour vos précédentes affaires, mais qu’arrêtera alors la connaissance et les preuves que vous avez vous-même des leurs.

 

Pour Ch. Pasqua qui commença sa carrière dans le pastis (au sens propre mais c’était bien naturel dans cette région) et qui abandonna son parcours apéritif pour le gaullisme politique alors qu'il était déjà le numéro deux de la maison Ricard qui l'employait, il était logique et honnête  dire, en une de ses formules pittoresques qu’il affectionnait : « Sans de Gaulle et Paul Ricard, je ne serais pas ce que je suis. » Il aurait pu, pour être complet, ajouter l’Afrique !

 

Il est en effet étrange que l'Afrique ait tenu une place si importante dans sa vie, même si on parlait volontiers, autour de lui, à propos des multiples et copieux financements politiques venus du Sud, de la « Pompe Afrique » ! Pourtant, on y préfère le champagne au pastis, comme le démontrent les importations, surtout dans le milieu des roitelets et tyranneaux africains comme dans celui des Corses qui étaient et sont encore très souvent leurs agents et leurs complices comme le fameux Michel Tomi qui régnait sur l’Afrique de l’Ouest, du Gabon au Mali en passant par le Cameroun ; pour conclure sur les boissons faute de pouvoir, faute d’espace et de temps, évoquer le jeu, les casinos et l’empire corse, le pastis n'était guère consommé là-bas que par les sous-offs français au bon vieux temps de la Coloniale !

 

Je ne suis pas de taille à concurrencer, même de très loin,  Gérard Davet et Fabrice Lhomme et je vous invite donc à les lire : 

http://s1.lemde.fr/image/2014/06/20/24x24/1100512669_4_ebf4_14032572588282-davet-gerard-france-20131206-1619_c1a4af4cd6a035f7df7194f58c011d72.jpg

 http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/03/28/la-justice-sur-la-piste-du-parrain-des-parrains - 4391336_3224.html#fQdIYkkgyglVQkr8.99)

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/06/29/mort-de-charles-pasqua-homme-de-reseaux-et-de-bons-mots_4664182_3382.html#TXO8hcCFTBd6Bq33.99).

 

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