La formation des maîtres

 

Du cerveau génial mais fendu de Monsieur Ph. Meirieu (Non pas « fondu », fen-du ! Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit et « Ne me brouillez pas avec la République » (Nicomède, acte II, sc.3) ou, pire encore, avec la pédagogie !), sont sortis, comme Athéna de la tête de Zeus, tout armés eux aussi, les IUFM.  Notre gourou « pédangogique » a survécu sans problèmes à cette épreuve, mais il a dans la suite, de dépit électoral, viré du rose au vert ! Une quinzaine d’années plus tard, on constate que, si lui s’en est tiré sans dommage, tout va de mal en pis dans la formation des maîtres, « puisqu’il faut l’appeler par son nom », quoique je demeure persuadé qu’enseigner est un art pour lequel on est doué ou pas et non un métier qu’on peut espérer apprendre. La seule chose qui s’apprend tient aux savoirs qu’on aura à transmettre dans cette activité et c’est justement là que le bât blesse souvent! Je retrouve ici la vieille mais si juste formule : « Ce qu’on sait faire on le fait ; ce qu’on ne sait pas faire on l’enseigne » !

 

Bref, aux IUFM de Meirieu et Jospin ont succédé les ESPE, chers à Vincent Peillon sous Ayrault (le pauvre !), avant que ce père ingrat abandonne ses enfants, à peine nés, sans les manger toutefois lui, pour aller goûter sans vergogne aux blandices européennes. Notons au passage, à propos de ce mot « blandices », si heureusement féminin, que mon cher Littré, dans l’article qu’il lui consacre, en regrette l’obsolescence par cette remarque : « Le substantif blandices et le verbe blandir sont à regretter »). C’est donc en son honneur que j’en use ici. J’en fais peut-être un peu trop et j’en suis conscient, mais il faut bien s’amuser un peu quand on en est réduit à causer formation des maîtres ! 

 

À propos de l’adroit et prudent Vincent Peillon, si habile à sauter de pierre en pierre dans les eaux solfériniennes et électorales les plus agitées, pour les européennes, il est passé (contre son gré et un peu poussé dans le dos il est vrai) du Nord-Ouest au Sud-Est ; je viens toutefois de découvrir d’un même regard dans Wikipedia qu’il était à la fois fils d’un banquier communiste, ce qui n’est pas courant (son père a dirigé la première banque soviétique hors d’URSS) et qu’il est, depuis novembre 2014, professeur associé à l'université de Neuchâtel, ce qui est un peu étonnant quand on se souvient qu’il avait été réélu comme député européen en mai 2014 ! Voilà en tout cas un homme qu’il faudra considérer rue de Solferino, car on ne le « prend pas sans vert ». Ce bon Monsieur Littré mentionne et traduit cette expression : 

« Fig. Prendre quelqu'un sans vert, le prendre au dépourvu.

Et [je] suis parmi ces gens comme un homme sans vert, [Régnier, Sat. X]

Je confesse à ce coup que je suis pris sans vert, [Th. Corneille, Amour à la mode, II, 3] ».

Toutefois Littré n’a pas assurément pu prévoir le sens et le sel, doublement figurés, que la toutnure peut prendre dans les circonstances politiques que nous connaissons !

 

Que conclure, en ces jours de rentrée scolaire 2015,  du silence de M. Philippe Meirieu qui, tout en jouant désormais les innocents, est le principal responsable des évolutions, désormais réputées fâcheuses, de notre système éducatif comme de celui de son successeur Vincent Peillon, qui, en lieu et place des IUFM, avait mis en place ses ESPE qui, « quoiqu’on die », ne sont que des resucées des IPES de la fin des années 50? 

 

Comble de la malignité et de la perfidie, V. Peillon, exécuteur et fossoyeur des IUFM de Ph. Meirieu, avait choisi de procéder, lundi 1er juillet 2013, en compagnie de Geneviève Fioraso, alors réputée ministre de l’enseignement supérieur, au lancement officiel des Ecoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE). « Véritables composantes universitaires » (et non « machin bidon » comme les IUFM) ; ces ESPE proposent une « formation des enseignants renouvelée, innovante et favorisant la réussite pour tous, quels que soient les territoires, l’origine culturelle ou sociale » nous précisait-on alors.

 

Pour ce lancement à grand son de trompes, le choix de Lyon, fief incontesté de Ph. Meirieu qui en a dirigé l’IUFM et y enseigne les sciences de l’éducation, relevait bien entendu du pur hasard. G. Fioraso a même eu la cruelle audace d’insister sur ce point (un peu lourdement il est vrai mais elle n’est pas du métier comme on l’a vu dans la suite) dans son discours :

« Ce n'est pas un hasard si nous avons choisi Lyon [on s’en doutait mais, de là à le mettre en gras dans le texte officiel !] et il ne s'agit pas aujourd'hui d'un quelconque tropisme rhônalpin même si je me sens toujours bien accueillie et « en famille » dans cette belle capitale régionale. Il y a d'ailleurs un certain parallélisme entre le développement et le dynamisme de cette grande métropole à vocation européenne, qui s'est ouverte à l'innovation, à l'Europe, au monde, depuis quelques années et le nouvel élan que Vincent Peillon et moi avons voulu impulser, dès la rentrée 2014, à une formation des enseignants renouvelée, innovante et favorisant la réussite pour tous, quels que soient les territoires, l'origine culturelle ou sociale. Et ici, à Lyon, vous avez su impulser cet élan de façon tout à fait exemplaire. ». 

Difficile faire plus perfide et plus méchant ! J’espère pour lui que Ph. Meirieu était pris ailleurs !

Le bilan général ne s’est guère amélioré et comme on l’a vu, on a reculé devant l’évaluation annoncée en début de CE2 pour septembre 2015 ! Les élèves français ont moins de jours de classe que les autres et, pour remédier à la chose, on a encore augmenté d'une semaine les vacances de Toussaint en 2012 ! Des gamins de quatorze ans, voire moins, braquent les banques, tirent sur les policiers et brûlent leurs petites camarades de classe après les avoir violées. Nul doute qu'avec quelques leçons de morale et de laïcité, sans parler de la « Charte » du même métal, tout cela va très vite rentrer dans l'ordre ! On se lamente sur le fait que des professeurs du secondaire sont mis d'emblée devant des élèves, sans avoir jamais enseigné. On oublie que ce fut le cas pendant bien longtemps et que le système fonctionnait assurément alors plutôt mieux.

 

La crise du système éducatif est, d'abord et surtout, pour ne pas dire uniquement, une crise sociétale résultant d’abord de changements démographiques et économiques, dont les effets ont été aggravés par l'idéologie post-soixante-huitarde. On a prétendu, en particulier, selon une formule ressassée ad nauseam, « mettre l'enfant au centre du système éducatif », mais on s'est trompé à la fois de centre et de système. Je me souviens encore de ce « théoricien » de l'école justifiant toutes les violences commises par des élèves, en notant finement et sans être contredit, que l'école est déjà en elle-même une violence. CQFD. Ce savant était Gaby Cohn-Bendit, le frère de l’autre, que je croyais disparu à jamais et que j’ai à nouveau récemment entendu nous bassiner avec son « école alternative » !

 

On se lamente sur le fait que les élèves ne connaissent de leur langue ni les variétés orales ni les formes écrites. Sans parler de la langue de nos journalistes du PAF, pour les premières, comment pourraient-ils le faire quand ils entendent le maire de la métropole du Sud (suivez mon regard) user de la formule « du même acabit », en prononçant ce dernier terme « acabiTE » Non Hubert, je vous interdis !). Récemment, un sénateur vert, voulant causer dans le poste avec élégance, y parlait d'un « AEropage » ! 

 

À quoi bon s'échiner à enseigner l'orthographe du français et le sens des mots quand tous les documents administratifs les plus officiels vous invitent désormais, avec une belle unanimité, à « renseigner les formulaires » au lieu de les « remplir », tandis que ces textes officiels eux-mêmes sont farcis de fautes d'orthographe et de français de tous ordres.

 

Je ne suis en rien historien de l'éducation, mais il me semble tout à fait évident que la crise de notre école, au-delà des causes immédiates secondaires que j'évoquais plus haut, tient à ce que le modèle éducatif français de la première moitié du vingtième siècle fonctionnait au sein d'un certain état social historique, avec un enseignement secondaire quasi réservé aux classes sociales aisées. 

 

On notait alors une distinction, sociale surtout, entre collège et lycée, et, au sortir de l’école primaire, bien des enfants des catégories les plus modestes, après le certificat d’études, allaient en apprentissage ou même parfois travaillaient. On a voulu, légitimement et dans les meilleures intentions du monde, fondre cet ensemble en un seul système, mais sans rien changer ni des stratégies, ni des contenus ni des objectifs. Ce choix s’est symbolisé d’abord par la suppression de l'examen d'entrée en sixième qu'on rétablira bien un jour ou l'autre, comme on est en train de recréer, en douce, la première partie du baccalauréat. Dans les années 70, on a poursuivi, selon les mêmes principes, cette évolution avec le « collège unique » de René Haby !

 

Les enseignants et leurs syndicats (qui ne se préoccupent que des nombres de poste et de classes quand ils en ont fini avec la promotion et de la mobilité de leurs copains, sans se soucier en rien de ce qui se passe dans les classes) sont les premiers et les principaux responsables de ces situations. Tous ou presque ont toujours été, sont et demeureront , par nature et par essence, des conservateurs en quelque sorte « au carré ». D’une part, ils veulent reproduire le système éducatif qui les a eux-mêmes formés et, de l’autre, comme tout le monde, ils sont « corporatistes » et ne veulent en rien changer leurs pratiques et leurs habitudes professionnelles. De ce fait, on n'a pas voulu modifier les programmes et, au-delà, les objectifs et les finalités et donc les contenus des enseignements…sauf à les accroître et à les complexifier. 

 

En ce qui concerne le français, qui est la partie que je connais le mieux, je suis frappé de voir que les programmes n'ont guère changé depuis cinquante ans, mis à part la destruction volontaire de la grammaire scolaire par les linguistes structuralistes des années 60 ; ils auraient sans doute mieux fait de ne pas sortir de leur domaine académique car ils ont été incapables d’en proposer une autre ! Une de mes amies et collègues, naguère professeur à l’université de Tours et dans les années 70, avec E. Genouvrier, prompte et ardente à pourfendre la grammaire scolaire, a fini par m‘avouer, peu avant sa retraite, que, dans ses enseignements universitaires, elle avait fini, la mort dans l’âme, par revenir, faute de mieux, à l’usage de la grammaire traditionnelle !

 

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