Francophonie ou Francofolie ? (suite 6)

Francophonie ou Francofolie ? (suite 6)

 

Les causes du ralliement quasi-général des Etats devenus indépendants à la langue et au système éducatif des puissances colonisatrices sont de divers ordres et méritent un examen plus précis. 

Les causes politiques : c'est l'argument le plus souvent avancé ; il était essentiel et il le demeure. A quoi bon sortir d'une guerre d'indépendance et de décolonisation, même victorieuse, pour entrer aussitôt dans une guerre civile ? L'émergence de nouveaux États implique qu'on cherche, avant tout, à préserver l'unité nationale, parfois fragile, puisque, comme on le sait, les frontières de la colonisation, souvent arbitraires, ont bien des fois séparé ceux qu'elles auraient pu ou dû réunir et réunis ceux qu'elles auraient pu ou dû séparer. Ces frontières, héritées de la domination coloniale, posaient donc des problèmes insolubles : les remettre en cause aurait abouti à mettre l'Afrique à feu et à sang ; les garder engageait les États dans des difficultés multiples d'émergence et de maintien des unités nationales. On sait que c'est la seconde solution qui, par sagesse, a été retenue à Addis-Abeba par l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) dans sa Charte fondatrice en 1964 et que, depuis, on s’y est, en gros, tenu ! 

Les causes culturelles : ce point est lié au précédent ; le fait que la plupart des nouveaux dirigeants politiques africains aient été formés en Europe ou à l'européenne a conduit à imposer comme modèle quasi-unique celui de l'État-nation qui, en Europe, a été le résultat de longues évolutions. On aurait sans doute pu songer à mettre en place des États d'un type différent, fédéral ou confédéral, mais là aussi l'expérience prouve que de tels systèmes ne parviennent pas toujours à prévenir efficacement les risques de conflits entre groupes que séparent des clivages ethniques, identitaires et/ou économiques. Pour ce qui touche aux questions éducatives, le rôle des facteurs culturels est particulièrement important ; selon un principe autrefois énoncé par Bertrand Schwartz, tout individu tend en effet à reproduire spontanément le modèle éducatif au sein duquel il a lui-même été formé. La France elle-même illustre toujours parfaitement ce principe !

Les causes économiques. Un point, essentiel aussi, est que, dans la période qui suit les Indépendances, la pensée dominante au plan politico-économique est celle du rattrapage possible du Nord par le Sud. On pense en effet, quoique les économistes soient un peu partagés sur ce point, que la fin du " pillage " du Sud par le Nord et la généralisation de l'éducation vont amener le Sud à rattraper économiquement le Nord ou du moins à s'en rapprocher. Les États du Nord vont contribuer aussi à orienter dans cette voie par la coopération, peut-être par calcul (on va pouvoir vendre plus au Sud qui va s'enrichir grâce à son développement comme le Nord l'avait fait), peut-être tout simplement parce qu'on y croyait (les deux hypothèses ne sont pas en contradiction). 

Je suis déjà bien long et je pense que la plupart des lecteurs et lectrices ont déjà abandonné cette lecture, mais je me sens obligé d'aller jusqu'au bout tant les falsifications et les sottises s'accumulent sur le sujet et vus les changements géopolitiques majeurs qui se sont produits dans le monde depuis la fin de l’Union Soviétique. 

Le quart de siècle qui a suivi les indépendances africaines (en gros 1960-1987) avait été marqué, en effet, par la rivalité entre l’Est et l’Ouest ; elle avait réparti les nouveaux États africains surtout entre les deux blocs, communiste (« les Républiques populaires ») et occidental. Sur les plans linguistique et culturel, les différences, en dehors du discours officiel, superficiel et convenu, ont été minces, pour les résultats en tout cas. Pour ce qui est des langues africaines, l’État qui, en Afrique a eu la politique la plus active a été, de toute évidence et bien qu’on l’oublie ou qu’on l’ignore toujours, la République Sud-Africaine ! Les mobiles de cette politique étaient naturellement, en effet, en la circonstance, dans la logique de l’apartheid et de la division maximale des populations noires.

On a vu ci-dessus pourquoi et comment l’antagonisme entre le Canada et le Québec avait conduit à limiter à la seule « coopération culturelle et technique », le « Commonwealth à la française » que certains avaient rêvé. Cette idée n’est pourtant pas abandonnée ; L.S. Senghor est même chargé, en 1980, d’en reprendre le projet qu’une fois encore la « querelle entre grands Blancs » (entendre le Canada et le Québec) fera échouer (Cf. R. Chaudenson, op. cit.,1989 : 35). Il faudra à la fois les échecs électoraux des indépendantistes québécois et l’acceptation de la formule « Canada-Québec » pour qualifier la délégation des représentants du Québec (qui est un « gouvernement » et non un État !) pour lever les réticences et parvenir à réunir à Paris, en 1986, le premier « Sommet des chefs d’États et de Gouvernements ayant en commun l’usage du français ». A Niamey, on avait choisi d’éviter le problème terminologique (État vs Gouvernement ») en ne parlant que de « pays liés par l’usage commun de la langue française ». 

Une évolution terminologique majeure se produit toutefois, lors du Sommet de Maurice, en 1992 ; on passe, en effet, dans la dénomination de ces « Sommets », de « ayant  en commun l'usage du français » à « ayant le français en partage ». Selon le témoignage du Sénateur Jacques Legendre (communication personnelle), la formulation aurait été proposée au Président Mitterrand, dans l'avion qui amenait à Maurice la délégation présidentielle, par Maurice Druon, alors Secrétaire Perpétuel de l’Académie Française, que choquait l'usage du mot « commun ». La motivation officielle alléguée pour cette modification n'est, en tout cas, pas très claire ; on la présente en effet comme une initiative de l'État-hôte (Maurice), mais rien dans les documents officiels ne semble traduire une telle démarche de la part des Mauriciens, dont on ne voit pas bien, en outre, les motivations dans la demande d'un tel changement.

(la suite demain)

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