Grève des avocats

 

 Sans véritablement troubler mon sommeil, les bruits de grèves successives des avocats à propos de l'aide juridictionnelle et surtout la répétition récente de ce mouvement comme les propos à son sujet ont fini par m'interpeller.

 J'avoue que jusqu'à présent, je n'avais pas eu le sentiment que la majorité des avocats que j’ai connus était fortement préoccupée par l'aide juridictionnelle, qui leur semble une source de revenus dérisoires qu'ils s'efforcent d'éviter dès qu'ils en ont la possibilité et qui est, en général, réservé à ceux qui viennent tout juste d'entrer dans la carrière (la commission d’office met en jeu les mêmes critères de ressources que l’aide juridictionnelle) .

 À ce propos et avant d'arriver au vif du sujet qui est précisément l'aide juridictionnelle, je dois dire que j'ai été très étonné dans un domaine voisin (la profession d’avocat et non l’aide juridictionnelle !) de voir les avocats laisser les politiques empiéter sur leurs privilèges. En avril 2012 en effet (la date est à noter !), un décret a permis à d’anciens ministres ou parlementaires , sans formation ni examen spécifiques, sous réserve d'être titulaire d'une maîtrise en droit et de justifier de huit ans d'exercice de responsabilités publiques, de devenir avocats, sans avoir eu à passer le fameux CAPA (certificat d'aptitude à la profession d'avocat) qui autrefois constituait un mur infranchissable pour leur domaine professionnel. La profession a toutefois respiré car ce « fatal décret » contre lequel l’ordre des avocats avait engagé un recours a été abrogé le 13 avril 2013, après une annonce faite dès le 25 janvier par C. Taubira qui aurait dû, par là-même, s’assurer une éternelle reconnaissance de la corporation !

Bref l'affaire de l'aide juridictionnelle m'amusait donc pas en soi mais par les réactions suscitées. Quoique mon avis importe peu, je pense que l'État ferait mieux de s'assurer les services de vrais avocats, à qui on procurerait des emplois de fonctionnaires et qui seraient affectés 35 heures par semaine à la défense des accusés non solvables, plutôt que d'imposer, par le biais de leur impécuniosité de débutants, l’obligation de travailler dans le cadre de l'aide juridictionnelle à de faméliques jeunes avocats qui n'ont d'autre idée que s’en débarrasser le plus vite possible.

 

Bref si la grève des avocats ne m'a pas empêché de dormir, la question de l'aide juridictionnelle n'altérait sans doute pas, jusqu’à une date récente, le sommeil des avocats qui, dans leur immense majorité, ne se laissent pas si facilement commettre d'office dans le cadre de l'aide juridictionnelle.

 

Faute de m'être informé j'ai été d'abord stupéfait de la générosité et de l’altruisme de ces avocats si prompts à déclencher leurs minuteurs mais qui semblaient  s’être généreusement jetés dans une grève qui n'avait pas d'autre but, à les en croire du moins, que de permettre aux pauvres de mieux se défendre en justice dans le cadre de l’AJ. Mes facultés mentales doivent être singulièrement dégradées pour que j'aie mis si longtemps à comprendre que c'est, en fait, leurs intérêts directs et immédiats que cette corporation entendait protéger sous le fallacieux prétexte de défendre les pauvres qui ont besoin de l'être.

Je dois, sur ce point, rendre justice à Madame Taubira que j'ai entendue ce matin sur une radio-bignole. Elle m’a ouvert les yeux et m'a rassuré sur la nature et les motifs de la démarche de grève des avocats, en me précisant que 7 % des avocats seulement font 57 % de l'aide juridictionnelle et que cette aide qui devrait être réellement mutualisée est très concentrée, on le devine et on l’a vu, sur les jeunes avocats en mal de clientèle.

En fait, ce qui motive les avocats est la réforme éventuelle du mode de financement de l'aide juridictionnelle, puisqu'une des pistes de la ministre qui est loin d'être sotte (la mesure et peut-être aussi la ministre même si l'idée ne vient pas d'elle) consisterait à demander aux avocats ou cabinets d'avocats qui ne font pas d'aide juridictionnelle, pour soulager leur conscience, de financer ces actions d'assistance judiciaire bénévole à hauteur de l'équivalent « d'une demi-heure à deux heures d'honoraires » PAR AN ! L'argument est assez habile car pour la ministre « Il ne s'agit pas d'une taxe sur la profession. Il s'agit de proposer un mécanisme de solidarité à l'intérieur de la profession ». Ce n’est pas le Pérou et en plus on pourrait comme pour le Sarkothon faire bénéficier cette action humanitaire d’une déduction fiscale !

Je suggérerais assez volontiers aux médecins généralistes, à qui on paye une visite 23 heures euros et qui s’en plaignent, de placer leurs revendications d’augmentation de ce tarif sous le signe de l'amélioration générale de la santé publique nationale pour obtenir en réalité l'augmentation de leurs honoraires, à défaut de pouvoir engager, comme les avocats, « un mécanisme de solidarité à l'intérieur de la profession. ».

Au fait, il fait quoi un avocat en grève et quel est le préjudice financier subi ? Ça me donne une idée en cette période de négociations sociales ; pourquoi l’avocat en grève ne verserait-il pas à l’aide juridictionnelle des pauvres l’équivalent de son nombre d’heures de grève ? C’est Madame Taubira qui serait contente !

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