La langue française à l'école : l'imperceptible évidence !

 

Il ne vous aura pas échappé que, tout récemment, conjointement et d'une seule voix (une fois n'est pas coutume), notre Premier Ministre et notre Ministre de l'éducation nationale ont fait une découverte majeure en matière d'éducation. Ils ont soudain compris et, mieux encore reconnu, qu’il est utile, et même nécessaire, pour ne pas dire indispensable, que les élèves scolarisés aient  une maîtrise suffisante, pour la comprendre et en user, de la langue dans laquelle leur y est donné l’enseignement. Ils ont, tout récemment découvert mais surtout officiellement admis que c'était là, aussi, le cas du français  pour notre école. Non seulement, elle donne des résultats de plus en plus médiocres qui nous placent désormais en queue de liste dans les enquêtes faites sur des Etats de même niveau de développement, mais cette situation empire et crée, comme on pouvait s'y attendre, un taux d'illettrisme des plus élevés et même insoupçonné (volontairement ou non) des statistiques officielles car en fait il approche sans doute les 10% !

 

Je me permets ici de noter une petite différence dont je ne suis pas sûr que nos ministres la perçoivent bien. On distingue en effet l'analphabétisme, qui est la caractéristique des gens qui n'ont jamais appris à lire et écrire la langue en cause, de l'illettrisme, qui caractérise celles et ceux qui, ayant eu cet apprentissage (bien entendu plus ou moins efficace) ont perdu la capacité de lire et d'écrire (par un enseignement défectueux et/ou faute d’usage mais en pouvant la parler) et sont donc devenus des illettrés. Il est donc un peu rapide et par là-même inquiétant de confondre ou même de lier analphabétisme et illettrisme ; c'est pourtant ce que semble faire notre Premier Ministre dans une formulation assez curieuse pour que je la rappelle : « Dès la rentrée 2015 pour les maternelles, et dès la rentrée 2016 pour les primaires, de nouveaux programmes de l'enseignement du français seront appliqués. Une nouvelle agence de la langue française sera ainsi créée. ». Je passe sur les élucubrations qui suivent et qui concernent ce qu'il appelle « une grande école du numérique » dont il envisage la mise en place ajoutant, et là je le cite, « car le numérique est un outil au service de la citoyenneté. ». Je vois mal en quoi mais passons !

 

De tels propos, s'ils ne marquent pas expressément une certaine confusion, risquent en revanche de la créer. 

 

En principe, d’abord, on n’apprend pas à lire et à écrire en maternelle (et surtout pas dans le cas où ces maternelles sont peuplées d'enfants qui ne sont pas nécessairement des francophones et moins encore des francophones de plein exercice pour leur âge). On n'apprend pas à lire et à écrire une langue qu'on ne connaît pas ce qui a été et est encore la stratégie éducative dans les DOM par exemple ! 

 

Seconde remarque à propos des « nouveaux programmes de l'enseignement du français ». Quelle ineptie ! Comme toujours dans l'éducation nationale française, on ne parle que « programmes » !  Sont planqués sous la table les inspecteurs généraux, les éditeurs et les bentolilesques fabricants de livres et de matériels scolaires employéset VRP des éditeurs , alors qu'il faudrait bien entendu réfléchir, d’abord et surtout, sur les objectifs, les stratégies, et les moyens pour atteindre les objectifs qu'on aurait fixés. 

 

Je suis persuadé et je l'ai écrit souvent qu'un des principaux responsables de la crise de notre système éducatif depuis le milieu des années 70 est Monsieur Valéry Giscard d'Estaing ; sans réfléchir et en croyant que son génie personnel lui faisait découvrir la pierre philosophale, il a mis en place le système dit du « regroupement familial », certes précieux sur le plan démographique mais funeste pour notre école qu’on n’a pas songé à adapter ; avant 1975 tous les travailleurs immigrés, maghrébins en particulier, étaient célibataires ou en tout cas sans leur famille. Une telle solution pouvait être envisagée au plan économique et démographique, mais il aurait fallu assurément se préoccuper de l'accueil, de l'insertion et de l'adaptation scolaires des enfants, en grand nombre, issus de familles non francophones, et à qui il aurait fallu nécessairement apprendre la langue française avant de les installer dans des systèmes éducatifs français, qui ne prenaient aucunement en considération les cas particuliers qui étaient les leurs comme l’ont montré les fameux et ineptes CEFISEM. 

 

Dans les décennies qui ont suivi, on voit les résultats d'une telle imprévoyance dans l’inversion des courbes de la démographie (elle monte) et des résultats de l’école (elle descend). Un élève qui ne comprend pas ce qu'on lui raconte en classe pendant toute la journée et la semaine qui n'a guère que trois solutions. La première, la plus courante, est celle adoptée par les innombrables « décrocheurs » 

(adolescent, l’élève ne va plus en classe et entre dans des systèmes d'économies parallèles qui vont de la vente du shit aux premiers larcins puis aux vols) ; la deuxième est de saccager ou d’incendier  l'école qu'on l’oblige à fréquenter ; la troisième est de planter un couteau dans le ventre de son institutrice un jour de colère ou même de simple agacement !

 

Les solutions conjointement proposées aujourd’hui par nos ministres ne sont donc aucunement les bonnes, du moins sous cette forme. Naturellement, cerise bien française sur le gâteau (un mille feuilles bien entendu !), on y adjoint une « agence », baptisée « agence de la langue française » qui ne sera guère que la quatre cent quatorzième du genre dans notre système qui en est déjà si riche. Ça fera toujours quelques planques pour des enseignants las du métier !

 

La meilleure preuve de l’incompréhension totale de ce problème apparaît dans le fait qu'on place cette fameuse future « agence de la langue française » dans une relation directe avec « l'agence nationale de lutte contre l'illettrisme », l’ANLCI, créée en 2000 et installée à Lyon. Son principal avantage a été d’avoir permis la création d'un poste de « directeur général » (c’est bien le moins !) pour un certain Monsieur Hervé Fernandez qui a l'audace, pour ne pas dire l’impudence rare, de porter au crédit de son l’ANLCI la prétendue réduction, aussi drastique que fulgurante, du taux d'illettrisme en France ; il était, à l’en croire, de 9% en 2004 et serait tombé à 7 % en 2011 ! Compte tenu de la date de création et de mise en route de son l’ANLCI, le bougre ne manque pas de culot ! L’illettrisme a dû reculer de terreur  en apprenant la nouvelle!  

 

On peut d'ailleurs se demander ce que valent les chiffres quand on lit, dans le site de ladite ANLCI, que « 71 % des personnes en situation d'illettrisme utilisaient exclusivement le français à l'âge de cinq ans ». Une telle précision donne à penser que cette statistique ne concerne que ce que l'on appelle parfois « les Français de souche ». Or, il suffit de se rendre à la sortie d'une école primaire urbaine quelconque pour se rendre compte que ces enfants ne constituent pas la totalité ni même la majorité du public scolaire. 

 

Voilà qui nous ramène au précédent problème et je n'ai évidemment pas le temps de l’évoquer ici, me bornant à renvoyer aux nombreux écrits antérieurs de ma part sur ce sujet (cf. en particulier mon petit livre de 2014 L’école française : Refondation, rénovation ou replâtrage, 199 pages, Paris, l’Harmattan). Le conservatisme frénétique de l'école française a fait que, depuis des décennies, notre école s’est montrée  totalement incapable de s'adapter aux modifications radicales du public scolaire, de la massification initiale à l'immigration ultérieure !

 

Il n'en reste pas moins qu'avoir enfin découvert qu'il est indispensable que les élèves connaissent la langue qu'utilise l'école est déjà en soi une belle découverte pour nos ministres, même s’il est hélas à craindre qu’elle n’engendre pas les réformes majeures qu’on pourrait espérer.

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