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Billet de blog 12 mai 2015

À propos d’Haïti. Lettre ouverte à Monsieur François Hollande, Président de la République

Robert Chaudenson
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Monsieur le Président de la République,  

Voici l'article que je lis dans le Figaro du jour, hélas après avoir rédigé et même publié mon billet qui porte précisément sur la fameuse question de la réparation en Haïti. Vous le lirez avec fruit mais avec aussi, je le crains, quelque colère !

Pour vous dispenser de toute recherche vu vos multiples occupations, je reproduis ci-dessous le texte du Figaro qui est censé reproduire votre discours de Port au Prince.

 « Lors d'un discours dimanche en Guadeloupe, le président s'est engagé à «acquitter» la dette de la France envers Haïti. Une déclaration exclusivement morale, et non financière, qui a semé le trouble avant son arrivée dans l'ancienne colonie. « Quand je viendrai à Haïti, j'acquitterai à mon tour la dette que nous avons». Cette phrase, prononcée dimanche par François Hollande, a suffi à semer le trouble. Le président français, attendu ce mardi à Port-au-Prince pour la première visite officielle d'un chef d'Etat français depuis l'indépendance du pays en 1804, signera avec son homologue des accords renforçant les échanges commerciaux et éducatifs entre les deux nations. Mais c'est sur cette épineuse question des réparations qu'il est attendu de pied ferme, par tous ceux qui demandent depuis longtemps que la France rembourse la dette qu'elle a fait payer à son ancienne colonie.

Lors de l'inauguration dimanche du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), le président Hollande s'est en effet adressé directement à son homologue haïtien Michel Martelly, soulignant « l'exceptionnel combat pour la liberté d'Haïti», «première colonie libre, première République noire ayant fait échec au rétablissement de l'esclavage» par Napoléon. « Je sais le débat sur les réparations, il n'est pas épuisé», a ajouté François Hollande.

Le président a rappelé que la France a fait payer cher l'indépendance du pays: quand l'abolition de l'esclavage fut acquise, les anciens maîtres ont exigé d'être dédommagés. «La monarchie de Charles X (...) réclama à la jeune République d'Haïti une indemnisation d'Etat de 150 millions de francs-or afin d'indemniser les colons qui le réclameraient», a déclaré François Hollande. Sous la menace d'une invasion militaire et d'une restauration de l'esclavage, les Haïtiens ont réglé cette dette entre 1827 en 1885. Un dédommagement qui équivaudrait à au moins 17 milliards d'euros d'aujourd'hui, et qui a fortement entravé le développement économique de ce pays considéré comme l'un des plus pauvres du monde. ».

Monsieur le Président permettez-moi d'être avec vous d'une franchise brutale. Vous aurait-on fait recruter comme conseiller Monsieur Louis-Georges Tin du CRAN ou pire encore, serait-ce un conseiller perfide et stipendié de vos ennemis qui a rédigé les « éléments de langage » à partir desquels vous avez dû, en toute confiance, élaborer votre discours ? 

Le texte que j'ai reproduit ci-dessous est, en effet, sauf votre respect, un tissu d'âneries et de contrevérités ; avant que je vous vous en illustre le détail, je pense qu'il serait bon que vous mettiez immédiatement à la porte le conseiller qui vous a inspiré ce discours. 

J'ai mis en italiques les passages de ce texte absurdes et/ou fautifs.

N°1. Notre venue en Haïti serait « la première visite officielle d'un chef d'Etat français depuis l'indépendance du pays en 1804 ». C'est évidemment faux et hélas pour vous, Nicolas Sarkozy a fait une très brève visite en Haïti au lendemain du séisme de 2010, comme le prouve cet extrait d'un journal de l'époque : « Curieux déplacement de Nicolas Sarkozy en Haïti mercredi 17 février 2010. C'était la première visite d'un président français dans cette ancienne colonie qui se libéra en 1804 de la tutelle française. M. Sarkozy y est resté moins de quatre heures. Pour effacer les plaies du passé et préparer l'avenir. Le chef de l'Etat a annoncé un plan d'aide de 270 millions d'euros sur deux ans (hors annulation de la dette haïtienne de 56 millions d'euros). L'objectif est de placer la France à l'approche de la conférence de New York du 31 mars, qui doit décider de la reconstruction d'Haïti, et d'éviter que le pays ne tombe sous la coupe des Etats-Unis. » Bis repetita placent !

N° 2. « la dette qu'elle a fait payer à son ancienne colonie ». Il ne s'agit en rien ici d'une dette que la France aurait fait payer à son ancienne colonie, comme le montre mon précédent blog ; il s'agit d'un accord passé en 1825 entre Haïti et la France dans les conditions que j’ai décrites.

N° 3. « Le président a rappelé que la France a fait payer cher l'indépendance du pays: quand l'abolition de l'esclavage fut acquise, les anciens maîtres ont exigé d'être dédommagés ». Cette simple phrase de moins de deux lignes réussit la performance remarquable de réunir trois grosses erreurs. L'indépendance du pays est acquise en 1804 et non en 1825. L'indépendance du pays et l'abolition de l'esclavage sont deux choses tout à fait différentes, ce que montre la différence des dates puisque si Haïti devient indépendant en 1804, l'esclavage ne sera aboli dans les colonies françaises qu'en 1848. Les anciens maîtres ne sont donc pas en cause dans cette affaire, du moins pas de façon directe, à la différence de ce qui s'est passé dans d’autres colonies où, en 1848, les esclaves ont été libérés sur place et où l'indemnisation a concerné cette libération des esclaves et non pas la question des terres elles-mêmes, puisque les anciens maîtres en restaient évidemment propriétaires. 

Comment a-t-on pu vous faire vous écrire, vous faire dire pareilles sottises ou les produire;  je ne doute pas qu'il y ait là une manœuvre sournoise de la droite réactionnaire et vous feriez bien de faire vérifier le pedigree de celui ou de celle qui vous a inspiré un texte pareil  ou qui a laissé passer ça !

Numéro 4. Il n'a jamais été sérieusement question, on l’a vu dans mon billet, d'une invasion militaire (sinon sur le plan purement théorique), compte tenu de la déconfiture qui avait été celle du Général Leclerc lors de l'expédition de 1801 ; il n'a pas été davantage question de la « restauration de l’esclavage », les affranchis et les militaires locaux s'étant, comme je l’ai rappelé, appropriés les biens des anciens maîtres pour créer un État néocolonial qui ne différait guère du précédent

Numéro 5. « Les Haïtiens ont réglé cette dette entre 1827 en 1885 » est également faux puisque la France a cessé d'être remboursée en 1838 (même si Haïti a dû continuer à rembourser ses créanciers auxquels elle avait naturellement dû emprunter pour s'acquitter de sa dette). Elle a certes payé ses créanciers jusqu'en 1885 mais la France n'a perçu que 90 millions sur 150 et le paiement a cessé en 1838 ! 

Numéro 6. « Un dédommagement qui équivaudrait au moins 17 milliards d'euros d'aujourd'hui ». Ce chiffre est évidemment tout à fait fantaisiste dans la mesure où il est à peu près impossible de calculer exactement ce que représenteraient en monnaies actuelles 90 ou 150 millions de francs-or de 1825. Ce détail n'a d'ailleurs guère d'importance.

N° 7. Ce qui « a fortement entravé le développement économique de ce pays considéré comme l'un des plus pauvres du monde. ». Cette touche finale, à prétention historique et économique, est particulièrement inepte ; Saint-Domingue était au XVIIIe siècle l’une des colonies les plus prospères et les plus riches du monde. Son déclin économique, qui est dû à des causes autres comme le montre mon blog sur cette question, en revanche, a favorisé le développement des autres pays qui ont pu s'engager dans les cultures tropicales (sucre et café en particulier) dont elle avait le quasi-monopole ; en 1825, quand commence le paiement de la dette suite au traité avec la France, la situation économique du pays est déjà très fortement dégradée.

 J'ose espérer, Monsieur le Président de la République, que vous virerez, dans les meilleurs délais et s'il vous plaît sans indemnité, la personne qui vous a inspiré un tel discours ou laissé passerun tel article. Si vous aviez besoin, en revanche, d’informations et d’idées meilleures sur ces questions, je suis tout prêt à me mettre à votre service… à des tarifs probablement bien moins élevés. 

 Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de mes sentiments respectueusement dévoués.

 R. Chaudenson

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