De James Lee Burke à John Kennedy Toole

De James Lee Burke à John Kennedy Toole

 

Comme je me plais souvent à le faire, je vais prendre les choses de loin sous cet intitulé, quelque peu énigmatique comme souvent.

 

La Fontaine, ayant au hasard de ses lectures, ouvert une Bible à la Prière des juifs de Baruch, un des Petits Prophètes de l'Ancien Testament, il lut ce texte. L’ayant trouvé admirable, il confia à toutes les personnes qu'il rencontra dans les jours qui ont suivi : « Avez-vous lu Baruch ? C'est un fort grand génie! ».

 

Pour des raisons diverses, tout à fait personnelles, sans doute pour certaines mal définies et sur lesquelles je reviendrai, je me suis mis à lire, depuis quelques mois, d’ailleurs au hasard, les œuvres de James Lee Burke, écrivain américain contemporain (il a 80 ans cette année !) qui a produit un nombre considérable de romans qui s'apparentent, quoique d'une façon lointaine au « polar ». En passant, j'observe (vieille manie lexicographique) le succès de ce terme « polar » qui est une abréviation de « policier », mais qui était aussi à l'origine, en même temps, un terme de l'argot des « khagnes » où il était d'ailleurs péjoratif puisqu'il constituait une abréviation de « polarisé » ; sans que je sache ni ne comprenne bien comment s’est réalisée une telle association sémantique. y sont sans doute pour beaucoup les « archicubes » (élèves de l’ENS de la rue d’Ulm dont on prépare le concours dans ces « khagnes »).

 

Par intérêt pour James Lee Burke et par curiosité, j'ai eu recours à Google et je suis tombé ainsi sur la référence d’un article « d’édition » déjà ancien (28 août 2008 ; Christel Édition ) « James Lee Burke ou quand un écrivain de polar écrit autre chose qu'un polar ! » paru alors dans Mediapart à qui j’ai parfois reproché de ne pas faire assez de place à la culture !

 

Le texte, au demeurant assez long, est fort intéressant et commence ainsi :

« Quand des écrivains de polar écrivent autre chose que des polars, c’est très souvent une réussite. Car le fait d’avoir creusé des facettes troubles dans l’écriture dite noire donne de très bonnes ressources psychologiques pour toucher à d’autres genres, comme par exemple le roman historique. ». Mes raisons d'apprécier cet auteur sont sans doute différentes et particulières mais je m'associe néanmoins au jugement qu'elle porte immédiatement ensuite : « C’est le cas d’un auteur que j’apprécie énormément James Lee Burke. ».

 

Comme je crains que mon billet ne soit long et que, de ce fait, je ne sois obligé de le fractionner, je reprends sans scrupules les éléments biographiques que « Christel » fournit , en vous indiquant que par ailleurs, James Lee Burke propose lui-même un site très complet et bien organisé sur Internet (http://jamesleeburke.com/index.html).

 

« James Lee Burke est né le 12 décembre 1936 à Houston, Texas. Etudes dans des écoles catholiques, puis diplômes de littérature anglaise et de journalisme à l’Université de Louisiane [non pas LSU à Baton Rouge, mais USL à Lafayette ]. Il a tout fait Burke : il travaille comme son père sur des plates-formes pétrolières, pose des câbles sous-marins, devient éducateur social à Los Angeles, enseigne un temps dans différents collèges, écrit quelques articles pour un canard de Louisiane, bosse aux services des Eaux et forêts au Kentucky. Et il écrit… son premier roman est publié en 1965 (Half of Paradise) mais il vend plutôt mal… c’est seulement en 1986 avec la première aventure de son héros David Robicheaux, vétéran du Vietnam déglingué par la bibine, lieutenant de police démissionnaire (il ne supporte pas la corruption qui vérole le monde des flics) dès le premier roman : Il y en aura onze que je vous conseille… la Louisiane tout en couleurs. [Il y en a eu bien d’autres depuis naturellement !] Puis vient une autre série avec Billy Bob Holland, ancien Texas ranger. ».

 

« De James Lee Burke à John Kennedy Toole » ; la chronologie de mes propres lectures aurait dû conduire à inverser l’ordre de ces auteurs ; les deux auteurs sont exactement contemporains puisque John Kennedy Toole, est né le 17 décembre 1937 à la Nouvelle Orléans (1936 à Houston pour James Lee Burke ) mais ce qui ne m’avait pas frappé de prime abord est, en revanche l’identité de leur destin littéraire.

 

Ayant depuis longtemps lu et relu avec délices La conjuration des imbéciles dont le titre s’inspire d’une citation de Swift, mise en épigraphe : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. », je savais bien entendu les refus que l’auteur avait essuyés en tentant de faire publier ce superbe roman (refusé par tous les éditeurs américains qu’il avait sollicités) qui non seulement n’est paru qu’après sa mort mais dont l’impossibilité de le faire paraître fut la cause de son suicide en mars 1969 à 31 ans ! Le livre n’a été finalement publié que dix ans plus tard, en 1980, grâce à l’acharnement de sa mère et, ô ironie, par les Presses de l'Université d'État de Louisiane (sans doute parce que l’auteur était de la Nouvelle Orléans et que l’action s’y situe !

 

Le succès de l’ouvrage a été immense : aux Etats-Unis d’abord où, aussitôt, dès 1981, il se voit attribuer le Prix Pulitzer ; dans le monde ensuite car traduit en dix-huit langues il s’en vend près de deux millions d’exemplaires !

 

À un degré moindre (fort heureusement pour lui), le parcours d’écrivain de James Lee Burke est un peu analogue ! Diplômé en 1957 de ce qui n’est pas encore USL (USL et LSU se disputeront longtemps le titre d’Université de Louisiane), il suit une formation de journaliste à l'Université du Missouri. Le jeune James écrit déjà des nouvelles, il a tout juste 19 ans quand les premières se voient publiées dans le journal de l'Université à la suite d'un concours. Le destin fait même se croiser les routes de nos deux auteurs et James Lee Burke comme « writer in residence » succéde à un certain... John Kennedy Toole !

 

En 1965, son premier roman Half of Paradise est publié, suivi de To the bright and shining sun en 1970 ( Vers une aube radieuse), puis en 1971, Lay down my sword and shield ; les débuts sont prometteurs (comme pour Toole) mais ce n'est pas véritablement le succès pour James Lee Burke ; il a déjà 35 ans et l'alcool l'aide depuis quelque temps à supporter ce manque de reconnaissance littéraire .  Sa plus grande désillusion, l'auteur la subit toutefois, des années durant, avec le roman The lost get back Boogie qui va être refusé plus de cent fois au cours des neuf années qui suivent, « ....un record pour un manuscrit, plaisante-t-il aujourd'hui. ». Son talent comme son écriture sont largement altérés par son addiction croissante à l'alcool qui l'empêche d'écrire pendant plusieurs années, jusqu'en 1982, époque à laquelle il finit par résoudre ce problème grâce en partie aux "Alcooliques Anonymes" et très certainement, aussi et surtout, grâce à Pearl, d’origine chinoise qu’il a épousée en 1960.

 

James Lee Burke sera en quelque sorte sauvé, lui aussi, par les Editions de l'Université de Louisiane qui publient enfin en 1986 The lost get back Boogie qu’il leur a envoyé à l’instigation de Pearl. James Lee Burke décide alors de se tourner vers le roman plus proprement policier avec, en 1987, la première des multiples aventures  de son héros favori Dave Robicheaux dans La pluie du néon qui lui apporte enfin un succès littéraire si longtemps espéré et qui ne se démentira plus dans la suite.

 

(À demain)

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