Francophonie ou Francofolie ? (suite 10 et fin )

Francophonie ou Francofolie ? (suite 10 et fin )

 

Lors des indépendances, les chefs d'État africains francophones (comme les autres d’ailleurs), qui n’étaient nullement les agents secrets ou stipendiés du colonialisme européen, pensaient sans doute que le français (ou le portugais…) allait se généraliser en Afrique grâce à l'éducation, qui serait elle-même le moteur central du développement économique et humain. Dès lors l’éducation nouvelle ne pouvait être que celle du Nord, puisque c'était ce modèle de développement qui s'imposait alors à peu près à tous et partout. La logique du développement imposait donc l'usage systématique des langues européennes qui étaient celles de l'accès à la science, à la technologie, à la modernité.

Certains chercheurs en sciences humaines (en particulier des géographes comme Y. Person, in Mudimbe, 1980 : 56-71, mais aussi des linguistes comme L.J. Calvet, dont le best-seller de 1974, Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, a été et sera, pour des décennies, la bible de la gauche africaine francophone) font alors les hypothèses les plus pessimistes sur l'avenir des langues africaines que le français va dévorer. Il y a là aussi une des raisons qui orientent, à cette époque, la linguistique africaine vers une « idéologie de la conservation » (pour plus de détails, cf. R. Chaudenson, op. cit.,1989 : 136-137). On juge les langues africaines vouées à la disparition par les transferts de technologies, l'évolution socio-économique et l'invasion de la modernité. On s'oriente donc assez massivement vers une approche « patrimoniale » des langues nationales dont il s'agit, d'abord et surtout, de conserver des descriptions si, comme on le craint, elles sont amenées à disparaître à court terme. 

Une telle perspective convenait tout à fait à la plupart des linguistes français ou francophones, du Nord comme du Sud, qui sont surtout des descriptivistes. L'idéal, rarement atteint, pour un descriptiviste consiste à recueillir de la bouche du dernier locuteur  les derniers mots d'une langue qui disparaît avec lui ! De ce fait, les approches susceptibles d'applications (descriptions à visée pédagogique, études des situations sociolinguistiques et de la dynamique des langues, etc.) sont alors peu courantes ; en revanche, même hors du cas extrême que j'évoquais par boutade, on s'intéresse surtout à la phonétique et à la phonologie pour des raisons qui tiennent largement à la formation et à l'orientation personnelle des chercheurs qui dirigent ou conduisent ces travaux et qui sont tous (ou presque), issus, directement ou indirectement, de l'école de Martinet qui privilégie ces sous-disciplines. 

Seuls donc les géo-politologues ou les démographes ( québécois surtout) et, à leur suite, les politiques qui tous voient le monde de haut et surtout de loin, peuvent s’occuper à tenter, aussi mal que possible d’ailleurs, de compter les francophones, sans définir le moins du monde, par prudence, les compétences linguistiques d’un locuteur réputé tel ; pire encore, ils vont jusqu’à affirmer, avec une tranquille assurance, qu'il y a dans le monde " n " Francophones (ou États francophones),  sur des bases d’autant plus incertaines qu’elles ne sont pas définies, surtout si l'on adopte, pour feindre de les déterminer, des critères prétendument objectifs, sans se préoccuper le moins du monde, des réalités linguistiques des terrains en cause.

Sans examiner et prendre en compte la réalité des situations francophones africaines où le français est essentiellement diffusé par une école que la croissance démographique voue à une implosion aussi prochaine qu’inévitable (ce stade est même aujourd’hui largement dépassé !) et où, hors de zones urbaines offrant des situations très particulières comme Libreville ou Abidjan, nombre d’enseignants de français n’ont dans cette langue qu’une compétence dite « de survie » (niveau A1 ou A2), qui ne leur permet évidemment pas de songer à l’enseigner réellement et efficacement ! 

 

Bibliographie 

ACCT, Propositions pour un plan d'aménagement linguistique, Paris, ACCT, 1993 

BRUGUIERE Michel, Pitié pour Babel, Paris, Nathan, 1978

CALVET Louis-Jean, Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974

CHAUDENSON Robert, 1989 Vers une révolution francophone ?, Paris, L’Harmattan, 1989 

CHAUDENSON Robert et al., Vers un outil d’évaluation des compétences linguistiques dans l’espace francophone, Paris, Didier-Erudition, 1995 

CHAUDENSON Robert et al., Test d’évaluation des compétences linguistiques dans l’espace francophone, Paris, Didier-Erudition, 1996 

CHAUDENSON Robert et al., L'évaluation des compétences linguistiques en français. Le test d'Abidjan, Paris, Didier-Erudition, 1997. (Ce test, sans références culturelles, d’usage simple et de correction facile, est à disposition de chacun, son emploi étant en outre gratuit !). 

CHAUDENSON Robert, Mondialisation : la langue française a-t-elle encore un avenir ?, Paris, l’Harmattan, 2000

CHAUDENSON, Robert,  « Prolégomènes à une approche de la francophonie africaine », Repères DoRiF n. 2 Voix/voies excentriques : la langue française face à l'altérité - volet n.1 - Les francophonies et francographies africaines face a la référence culturelle française , DoRiF Università, Roma novembre 2012,

CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE, Trésor de la langue française,16 volumes, Paris CNRS

GUILLOU Michel et LITTARDI Arnaud, La Francophonie s’éveille, Paris, Berger-Levrault, 1988 

HAUT CONSEIL DE LA FRANCOPHONIE, Documents de la Ve Session du HCF, Paris, HCF, 1989 

MUDIMBE Valentin-Yves, (éd.) La dépendance de l’Afrique et les moyens d’y remédier, 1980.

MWOROHA Emile, L’ACCT 1970-1985. 25 ans au servi du développement et de la coopération francophone, Paris, ACCT, 1995

ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA FRANCOPHONIE, État de la Francophonie dans le monde, Paris, Nathan, 1999 (et suiv.)

ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA FRANCOPHONIE, État de la Francophonie dans le monde, Paris, Nathan, 2010

RECLUS Onésime, France, Algérie et Colonies, Paris, 1880.

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