L'Europe, le grec et le latin.

 

J’aime bien le mot d’Oscar Wilde, à propos de la vérité qu’on promet souvent et volontiers « pure et simple », « The pure and simple truth is rarely pure and never simple ». On peut pratiquement placer partout cette formule, quels que soient les sujets et les circonstances.

 

Pour aller, à mon habitude, et après ce brave Montaigne, « à sauts et gambades », j’ai toujours été très frappé et je le notais hier encore, à propos des thèses et HDR française et de cette pauvre Eurydice, promise, me semble-t-il, à une troisième mort, par l'amour européen du grec et du latin ;  je ne suis pour rien dans l'affaire Eurydice quoique je me sois retourné sur elle. Le goût de la Communauté européenne pour les dénominations gréco-latines se réduit d’ailleurs me semble-t-il, de plus en plus, au profit de l’anglais mais c’est là une autre question !

 

Je ne mettrai pas en cause sur ce point Jacques Delors, formé dans un syndicalisme bancaire peu porté sur les cultures antiques, mais peut-être faut-il voir, en revanche, dans ce goût une manifestation de la fascination qu’exercent les langues grecque et latine sur tous ceux (les femmes ne me paraissent pas présenter ce travers) qui n’ont pas eu à se taper les mystères (non pas d’Eleusis), mais de l’accentuation et de l’aoriste grecs d’un côté et des clausules métriques du latin de l’autre ! À Bruxelles en tout cas (y seriez vous pour quelque chose cher Benoît ?) la faveur communautaire allait volontiers, naguère encore, dans la désignation des programmes, à des termes ou à des noms faisant référence aux cultures et aux langues de l'Antiquité. 

 

On vit ainsi, outre Eurydice déjà évoquée (c’est Orphée qui lui, manquait à l’appel !), Petra (sans qu’on sache trop pourquoi puisque ce programme de formation professionnelle s’adressait aux jeunes), Socrates (sous la bannière duquel se trouvait Minerva), Lingua ; on latinisait même les modernes comme dans le cas d’Erasmus quand ils ne l’étaient pas déjà comme Comenius !

 

Certes on avait soin d’éviter les figures les plus fâcheuses de l’Antiquité, des Atrides à Augias, même lorsque le recours allusif à l’histoire de certains d’entre eux aurait été pourtant des plus opportun comme pour les Danaïdes (avec leur tonneau sans fond) et Sisyphe (avec son rocher éternellement remonté), dont les mythes annonçaient à n’en pas douter, avec trente siècles d’avance, les mésaventures à venir des finances et de la dette grecques ! 

 

Ce serait assurément la tâche de psychanalystes plutôt que celle d’un pauvre linguiste comme moi, eût-il été autrefois latiniste et helléniste, de se pencher sur de telles questions ; c'est probablement de ce côté qu'il faut en effet chercher des  explications, surtout au moment où, par ailleurs, nos politiques s'emploient, de leur côté, à éradiquer de leur mieux ces langues anciennes dans notre système éducatif. 

 

Je ne voulais certes pas me pencher sur cette question que d'autres pourraient traiter beaucoup mieux que moi mais, au sein même de cette prédilection européenne pour l’antiquité, au moins dans les dénominations de programmes, je m’étonne de l'étrangeté de certains choix. Si on prend les plus anciens programmes européens en matière d'éducation, le plus étrange choix et, me semble-t-il, l'un des plus récents, est le nom « Erasmus mundus ». Je cite Wikipedia pour éviter tout débat oiseux :

 

 

« Erasmus a été créé en 1987 : cette année-là, 3 244 étudiants ont pris part à des activités éducatives dans l’un ou l’autre des 11 pays qui avaient souscrit au programme. Ces pays sont aujourd’hui au nombre de 33 : les 28 États membres de l’Union, auxquels viennent s’ajouter le Maroc, l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège, la Suisse et la Turquie.

[…]

Depuis 2007, Erasmus s’occupe aussi de stages dans des entreprises à l’étranger, stages de plus en plus appréciés. À ce jour, près de 150 000 étudiants ont reçu une aide à cet effet. Pour l’année 2009-2010, 35 000 étudiants (soit un sur six) ont opté pour un stage, ce qui représentait une augmentation de 17 % par rapport à l'année précédente En latin, « mundus » signifie « monde » ; ainsi, le nom « Erasmus Mundus » correspond à la version internationale du programme Erasmus, ce dernier étant limité à l'Union européenne. ».

 

Je ne sais pas qui a choisi de tels termes mais je pense qu’il aurait été sage que l’UE, toujours si friande de consultations et d’expertises, consultât un latiniste, en cette affaire. Dans une expression latine comme « Erasmus mundus », compte tenu du fait qu’Erasmus est un nom d’homme et que les deux termes sont au nominatif, « mundus » ne peut guère être analysé que comme un adjectif. Le sens recherché ne pouvait être donné que par « Erasmus mundi ». Dans l’énoncé « Erasmus mundus », « mundus » adjectif épithète (ou attribut si l’on veut sous entendre la copule ce qui ne change en rien le sens) amène inévitablement, par le sens de cet adjectif latin (« propre sur soi, élégant, raffiné… », à faire d’Erasme, qu’on voulait rendre « international », une sorte de « bogosse » quelque peu efféminé, voire plus… ! Voilà qui démontre la nécessité de la connaissance d’un minimum de latin, ne serait-ce que pour connaître l’existence du bon vieux Gaffiot! Sa simple consultation aurait au moins incité à la prudence car « monde » est même le dernier sens du substantif  

Deux autres programmes sont allés, eux,  chercher leur dénomination du côté de la Grèce ; il s'agit des programmes Socrates et Eurydice que j’ai déjà cités. Là encore je trouve que nos érudits bruxellois n'ont pas eu la main très heureuse mais sur un autre plan, puisque l'une et l'autre ont connu des fins tragiques, dans la mythologie comme dans l’histoire ; le premier par la ciguë et la seconde par un serpent. Tout cela est certes écologique mais n'est pas de très bon augure quand il s’agit du baptême d’un programme d’action !

 

Je ne sais pas si ces dénominations ont eu une influence fâcheuse sur le sort ultérieur de ces programmes mais il faut bien dire qu’ils n’ont pas connu les succès qu'on pouvait espérer, comme bien d’autres entreprises européennes d’ailleurs. J’espère que ce n’est pas entièrement la faute de ces figures de histoire et surtout de la légende dorée des dieux et des héros qui a bercé mon enfance. 

 

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