La loi LRUines

 

Je ne peux évidemment pas reprendre ici tout ce que j'ai déjà dit dans un petit livre paru fin 2013 qui, comme on l'imagine, n'a guère eu d'écho (pas même à Mediapart où je l’avais pourtant envoyé à Lucie Delaporte; son titre en laissait clairement prévoir le contenu Université. L'impossible réforme : Edgar, Valérie, Geneviève et les autres (Paris, l’Harmattan, 193 pages).

Il m'a toujours paru clair que cette mise en avant de la notion d'autonomie de l’université n'avait guère de sens dans un régime universitaire où la quasi-totalité des ressources de l'université vient de l'État et où l’on ne peut guère parler d'autonomie pour une situation dans laquelle on est simplement autorisé à dépenser, d'ailleurs souvent dans des limites et des conditions arrêtées à l’avance par d'autres, un budget également fixé ailleurs, pour accomplir des missions qui sont imposées. 

L'article de Mediapart paru le 20 septembre 2014 sous le titre  « De l'autonomie à la mise sous tutelle ? Contraintes budgétaires et stratégies gestionnaires des universités » ne vaut guère donc que par sa première partie curieusement interrogative ; l'autonomie des universités énoncée par la loi LRU n'est pas une mise sous tutelle (elle existait déjà !) mais simplement l'application du principe « Débrouillez-vous comme vous voulez pour faire ce que nous attendons de vous à condition que ça nous coûte le moins cher possible ». Toutes les conséquences de la loi LRU qu'on découvre et qu’on déplore étaient pourtant parfaitement prévisibles et c'est ce que j'avais essayé de montrer dans le petit livre auquel j’ai fait allusion.

L'article de Mediapart a pour point de départ la situation des universités françaises puisqu'en novembre 2011, huit d'entre elles se sont déclarées en faillite et ont été placées sous la tutelle des rectorats compétents comme c’est la règle. L'article qui suit cette constatation est bien informé et raisonnable : le problème est qu'on ne parvient pas à saisir toujours s'il est à charge ou à décharge ! 

Il est en effet stupéfiant que les présidents d'université que, non sans habileté, Valérie Pécresse avait, en vue de son « mauvais coup de l’été » (mi-août), en quelque sorte achetés d’avance pour faire passer sa loi, n'aient pas, au sein de leurs conseils, fait examiner les conséquences précises et inévitables de cette loi. À cet égard on ne peut que citer la fin de l'un des premiers paragraphes de cet article : « On fait l’hypothèse que la situation de déficit budgétaire des universités est une conséquence directe du passage aux Responsabilités et compétences élargies (RCE) prévues par la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) du 10 août 2007, qui s’inscrit plus largement dans les réformes néolibérales du monde universitaire depuis le processus de Bologne et la stratégie de Lisbonne ».

Tout cela est bel et bon … à cette nuance près qu'il ne s'agit pas là d'une hypothèse mais du constat d’un calcul évident qu'on aurait pu faire bien auparavant, à la simple lecture critique de cette loi au lieu d'en favoriser et d'en encourager la mise en œuvre, parce qu'elle répondait aux vœux personnels, à peine secrets, de la plupart des présidents d'université que je résumerai ainsi : la possibilité d'un deuxième mandat et la mainmise sur les recrutements d'enseignants. Ce ne sont pas là assurément des réformes susceptibles de conduire à un meilleur fonctionnement des universités.

Bien entendu, inclure dans le budget universitaire la masse salariale des personnels contribuait à une formidable augmentation, mais n'était même pas une apparence, puisque elle ne prenait pas en compte « l'évolution de la masse salariale » et en particulier le « glissement vieillesse technicité (GVT ». En effet, la masse salariale dans une université augmente fortement et inexorablement d'année en année par le simple jeu du temps et des promotions. Cette incapacité des universités à faire face à de telles réalités était une évidence et on ne comprend pas comment nul ne semble s'être aperçu de cela. La chose est si évidente qu'il est inutile d'insister.

Il est plus stupéfiant de voir comment la mauvaise gestion universitaire a été aussi un élément supplémentaire de la dégradation en particulier par l'augmentation des dépenses de communication et de représentation ! Plus stupéfiantes encore sont les dépenses par recours à des cabinets de conseil pour des audits sur la réorganisation des services universitaires ou pour des candidatures à des projets de recherche. Un exemple : « en 2008 2009 le cabinet Deloitte a facturé 590 000 € son audit concernant la mise en place de la nouvelle université fusionnée à Strasbourg [… ] L'université de Bordeaux a versé 250 000 € à un  cabinet dans la procédure d'accompagnement de la candidature de l'université au Pôle de recherche et d'enseignement supérieur ». LOL ou MDR ! 

Comment peut-on imaginer que des cabinets d'audit financier ou industriel puissent être mieux placés que les universitaires (IAE, sciences éco, etc ?) pour élaborer  de pareils documents ;  de la même façon, le recrutement par les universités d'énarques chargés de remplir les fonctions de gestion contribue à grever les finances des établissements publics sur lesquels ces énarques se sont sans doute rabattus, faute de pouvoir accéder aux postes de recteurs qui ont été longtemps leur objectif. Ces énarques se font verser des salaires qui sont parfois 50 % plus élevés que les salaires les plus élevés du personnel universitaire. De qui se moque-t-on ?

La remise en ordre de la loi LRU n’a pas toutefois que des conséquences fâcheuses ; ainsi pour ce qui concerne les effectifs d’étudiants, on s'est enfin décidé à prendre en compte dans le calcul des moyens alloués les étudiants présents aux examens, pour écarter l'importante proportion d'étudiants « fantômes » (j’ai autrefois surveillé une session de septembre où il n’y avait PERSONNE !) ; il en est de même pour le nombre des chercheurs « publiant » pour ne pas prendre en compte, même si on continue à les payer à temps plein pour un demi-service, les « enseignants-chercheurs » qui n’ont aucune activité de recherche et souvent même exercent un autre métier. 

Tout cela faisait partie d'une indispensable remise en ordre de l'université mais il n'était nullement utile et moins encore indispensable de faire pour cela le reste de la loi LRU qui avait un tout autre but.

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