L'affaire Arcopal : colombes, aigles et vautours (n° 3 ; suite)

L'affaire Arcopal : colombes, aigles et vautours (n° 3 ; suite) 

 

Autre curiosité de cette affaire, quoique peu connue me semble-t-il : ce sont les Russes qui sont venus au secours du fonds américain ! [ sur ce point, cf Anne Drif," Le RDIF signe son premier investissement en France, avec l'appui de la Caisse des Dépôts";, ( Les Echos ; 17/06/2016 ) ]. 

Le fonds souverain russe, le RDIF (Russian Direct Investment Fund ) avait toutefois déjà fait une brève apparition, un an plus tôt, dans la restructuration d'Arc, à travers le fonds Pangeo, venu proposer de co-financer l'offre de PHP par un apport de 200 millions. 

Toutefois le fonds russe RDIF, qui n’avait versé que 50 des 200 millions d’euros promis, a signé cette fois,  à Saint-Pétersbourg, un accord pour un investissement de 250 millions d'euros "destiné soutenir le numéro un mondial des arts de la table"... en présence, s'il vous plait, de Monsieur l'Ambassadeur de France. L'opération avait été coordonnée avec CDC International Capital, la branche d'investissement de la Caisse française des Dépôts, qui investit en coordination avec des fonds souverains internationaux. 

Que cherchaient donc les Russes dans cette affaire ? 

Sur les 250 millions d'euros, 100 millions iront au site français, qui fait l'objet de lourds investissements ;  par ailleurs 70 millions d'euros sont pour des investissements en Russie, 30 millions d'euros poiur la Chine et le solde pour des acquisitions. En Russie, où il est présent depuis 2011, Arc International doit construire une usine à Kaliningrad, anciennement Königsberg, en Prusse-Orientale, une ville située dans une enclave territoriale hautement stratégique, l'oblast de Kaliningrad, totalement isolée du reste du territoire russe, entre la Pologne et la Lituanie. Cette usine, qui doit employer un millier de personnes, vise à servir le marché russe, sans parler du reste... Vous me suivez ? 

Toutefois le problème des effectifs reste posé ; Tim Gollin compte surtout sur les départs "naturels". "Nous ne serons plus que 4.000 salariés au lieu de 5.500 en 2020 grâce aux départs à la retraite", estime-t-il, comptant sur la moyenne d’âge de 51 ans des ouvriers. La CGT locale comme l’Etat français sont moins optimistes à l'égard de cette "poudrière sociale". Bercy reçoit direction et syndicats et tente de renouer le dialogue avec les banques. La Région "Hauts-de-France", qui a aidé le groupe en rachetant, via son établissement public foncier, pour 20 millions d’euros de terrain à Blaringhem (Nord), est aussi prête "à mobiliser des moyens sous forme de prêts remboursables, mais conditionnés au maintien de l’emploi local", avance le représentant de la Région en cause. 

Pour l’heure, le propriétaire du "fonds" PHP, Dick Cashin, remettrait de son côté,10 millions d’euros car il attend de l’argent en provenance ... du Qatar. En outre, son usine de Millville dans le New Jersey a bénéficié l’année précédente de 30 millions d’euros d’investissement avec extension d’un four et création de trois lignes de production. Tout cela permet au fonds PHP d'être en tête du marché américain devant son concurrent Libbey. Toutefois les fournisseurs sont inquiets car l’entreprise accumule les impayés. 

PHP aurait même rejeté l’été dernier une offre de rachat de l’usine pour 230 millions de dollars ; prudents, les actionnaires de PHP avaient négocié en 2014 qu’en cas de faillite française, ils pourraient récupérer l’actif américain. Tim Gollin se veut néanmoins rassurant et précise : " Nous concentrons la France sur le haut de gamme. Il n'y aura pas de transfert de production vers la Russie.

Comme le constate Aroun Benhaddou dans son article "Arc International alimente son redressement avec 35 M€ de plus" (Les Echos, Capital Finance, 19/05/2017) : "Avec une augmentation de ses volumes de vente de près de 20 % durant les 16 derniers mois, Arc International va mieux. La rentabilité a signé, elle aussi, son grand retour : au cours des quatre premiers mois de 2017, le leader mondial des arts de la table a enregistré un Ebitda [ Le "bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement" (BAIIDA) ou, en anglo-américain, "earnings before interest, taxes, depreciation, and amortization" (EBITDA) désigne, en finance, le bénéfice d'une société avant que n'en soient soustraits les intérêts, les impôts et taxes, les dotations aux amortissements et les ...] de 16 M€ - il était encore négatif de 10 M€, à la même période, en 2016. CDC International Capital et son partenaire, le fonds souverain russe RDIF, a décidé de « récompenser » cette performance en débloquant 25 M€ pour le spécialiste des arts de la table. L’enveloppe sera formellement apportée en juin. Rappelons que le tandem avait déjà prévu de réinvestir dans l’industriel nordiste, après lui avoir apporté 50 M€ en octobre dernier, sous forme d’obligations « warrantées ». A l’époque, ils n’avaient d’ailleurs pas hésité à annoncer qu’ils pourraient aller jusqu’à injecter 250 M€. sur le long terme, avec le concours d’autres investisseurs".

[...]

" « Il n’y a pas de calendrier prédéfini pour la libération des prochaines tranches de financement qui se fera en fonction des besoins et de la mise en œuvre du business plan. Par ailleurs, il serait extrêmement souhaitable que l’entreprise puisse retrouver dans les meilleurs délais un accès normal auprès des banques à des lignes classiques de trésorerie », souligne Laurent Vigier. L’an dernier, Arc a généré un chiffre d’affaires de 825 M€ pour un Ebitda de 28 M€ - inférieur à l’objectif initial de 60 M€ du business plan.". 

(La suite demain)

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