Moirans ou marrant ?

 

Vous l'aurez noté comme moi je suppose, notre presse écrite comme audiovisuelle se montre d'une prudence serpentine dans tous ses propos et quelque soit le sujet. On le comprend quand il s'agit des puissants, de plus en plus présents dans les médias : on redoute la diffamation, dont les limites sont aussi incertaines et mal définies que les formes et les contenus ; j'ai personnellement été mis en examen, contre toutes les règles et à coups d’entorses successives à la loi comme d’abus d’autorité, par une figure éminente de la Sarkozie pour avoir souligné, malencontreusement sans doute, qu'il ignorait la signification réelle du mot « errement » dans lequel il voyait un élégant synonyme d'erreur. Je n'ai sans doute dû mon salut final (il a été débouté!) qu'au changement de régime politique de 2012 ! Mais il en est de même pour d’autres faits et cette réflexion m'a été inspirée à entendre la narration audiovisuelle des événements de Moirans et l’évocation des « gens du voyage » expression poétique désormais unique pour désigner ceux que, dans notre midi, on appelait naguère encore  les « caraques » et en d'autres lieux les « romanichels » ou les « romanos ».

 

Autant je comprends que Madame Adèle Vinterstein, personne tout à fait charmante au demeurant et pas du tout le genre diseuse de bonne aventure, la mère du jeune homme aux funérailles duquel son frère n'avait pas été autorisé à assister, présente ses deux enfants en cause sous le jour le plus favorable, comme le font toutes les mères, fussent-elles « du voyage » ou sédentaires. Vous n'entendrez jamais la mère du criminel le plus endurci vous parler de son fils chéri autrement que sous l'angle le plus flatteur, le présentant comme bien incapable de se livrer aux actes dont on l’accuse, preuves à l’appui. 

 

Même indulgence compréhensive de ma part pour l'avocat de la famille qui lui est même payé pour ça, fût-ce par l’aide juridictionnelle Cet avocat estime que les deux enfants d’Adèle Vinterstein « ont des comportements globalement satisfaisants ». Tout est évidemment ici dans le « globalement » ! Je suis mal informé du cahier judiciaire de l'aîné (celui qui est actuellement en prison et s'est vu refuser l'autorisation d'assister aux funérailles de son frère) ; je sais seulement que, selon l'avocat et je cite exactement : « Il n'a pas un casier judiciaire qui fait peur ». Observons toutefois que ce qui fait peur la circonstance est souvent moins le casier judiciaire lui-même que les faits qui y  sont rapportés ! Je crois que ce jeune homme de 24 ans qui a été condamnés à cinq ans de prison pour braquage à main armée, avait déjà, au cours de son bref séjour en prison,  cassé la figure à l’un de ses compagnons de captivité et avait été sanctionné pour ce motif ; ce détail a été contesté par son avocat mais confirmé par d'autres sources.

 

Mais revenons aux événements de Moirans, Madame Adèle Vinterstein s'est indignée de voir son fils aîné ne pas pouvoir assister (fût-ce « avec des boulets aux pieds » selon son expression pathétique ) à l'enterrement de son « petit frère ». Cette dernière expression mérite toute notre attention, car ce garçon de 17 ans qu'on avait au début présenté comme ayant été victime avec trois de ses amis d'un simple et banal accident de la route, a tout de même connu cette triste fin dans des circonstances très particulières ; en effet ces quatre braves jeunes gens revenaient d'un cambriolage qu'ils avaient commis et ils ont eu cet accident dans une voiture elle-même volée. Ce sont des détails qui fleurent bon le professionnalisme et méritent d’autant plus attention que, lors de cet accident, ils étaient encore cagoulés, sans doute suite à leur précédente activité. Étant entendu que dans les émeutes qui ont suivi, les participants étaient eux-mêmes également cagoulés, on peut se demander s'il n'y a pas la une habitude nouvelle des « gens du voyage » ou une tradition jusque-là ignorée ou méconnue. 

 

Pour résumer les incidents en cause (le mot est un peu faible ne participe de la modalisation générale de ce récit), quelques dizaines de « gens du voyage », « cagoulés et gantés » (des vrais « pros » !) ont bloqué le centre de Moirans et en particulier la gare où ils en incendié sur les rails des véhicules volés dans une casse de la ville. Là aussi nos médias (sur ordre peut être ou par une complaisance dont ils sont coutumiers) ont quelque peu « gazé » les faits (Attention aucune allusion aux « chambres » et aux Tsiganes !).

 

En effet Adèle Vinterstein, dans ses interviews, a souligné le fait que les voitures qui avaient été brûlées et/ou  détruites étaient des épaves qui avaient été prises à la « casse » de la ville. Toutefois le témoignage du propriétaire de cette casse présente une version bien différente de ce qui s'est passé dans son entreprise qui se situe à 300 m du camp des « gens du voyage ».  Devant l'attaque de son entreprise, il a téléphoné au maire de Moirans qui lui aurait répondu « Fais ce qu'ils te disent,  la gendarmerie va intervenir » ; une vingtaine de voitures sont alors enlevées pour être brûlées ou mises sur les rails, toutefois parmi ces véhicules se trouvent quatre voitures qui appartiennent à l'entreprise et ne sont pas des épaves, dont celle de la femme du propriétaire, celle d'un client et celle d'un employé. Les émeutiers s'emparent également du chariot élévateur de la casse pour transporter ces véhicules, en dépit de l'intervention du propriétaire qui est à ce moment-là frappé par les assaillants. Le propriétaire, sa femme et un employé qui essayent s'opposer au vol sont alors enfermés dans un bureau pendant trois heures, sans intervention des forces de police ; tout cela dure plusieurs heures car évidemment le transport des véhicules a pris pas mal de temps et le chariot élévateur a été utilisé tout l'après-midi.

 

Certes il n'y a pas eu mort d’homme, comme on dit,  mais vu le rapprochement des dates, on ne peut s’empêcher de repenser aux événements de Clichy-sous-Bois (27 octobre 2005)  quand deux adolescents avaient été électrocutés dans un transformateur électrique où ils s’étaient introduits par effraction alors qu'ils étaient poursuivis par la police, sans qu'on ait jamais bien su dans quelles circonstances. Il y avait d'ailleurs au même moment sur Mediapart une émission spéciale sur ces événements de Clichy sous Bois, dont on imagine facilement le contenu et la couleur. On ignore encore aujourd'hui comment se sont exactement déroulés les faits ; les adolescents étaient, nous dit-on, très pressés de rentrer chez eux, car c’était la rupture du jeûne du Ramadan dont pourtant  l’heure de fin, à la différence de celle du début, n’est en rien obligatoire ; par ailleurs, se réfugier dans un transformateur est assurément un risque dûment signalé mais rarement un moyen sûr de gagner du temps !

 

Décidément si c’est bien Moirans, ce n’est pas du tout marrant !

 

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