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Billet de blog 25 mai 2015

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Les mots nouveaux de l’année : langue française et mercantilisme (2)

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« La confection d’un dictionnaire, surtout quand il doit être de référence pour des centaines de millions d’usagers d’une langue de par le monde, est une marche de longue haleine, où chaque pas rencontre une embûche, une rigole, un caillou. La langue, comme la mer, toujours recommencée... » Maurice Druon, Avant-propos au deuxième tome de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française dont l’édition a commencé, à son initiative, en 1986, alors que les travaux de révision de la huitième édition avaient été entrepris depuis plusieurs années déjà. En 1992, l’Académie fit paraître le premier tome de son Dictionnaire (de A à Enzyme), en 2000, le second tome (de Éocène à Mappemonde) et en 2011, le troisième (de Maquereau à Quotité). La matière du quatrième tome, actuellement en cours de rédaction, paraît, en fascicules, dans les « Documents administratifs » du Journal officiel, au fur et à mesure de l’avancement des travaux. La diffusion des trois tomes de ce dictionnaire, coédité par la Librairie Arthème Fayard et l’Imprimerie nationale, est assurée par la Librairie Fayard, 13, rue du Montparnasse, 75006 Paris.

Excusez cette petite publicité pour le Dictionnaire de l’Académie française, institution pour laquelle je n’ai pas habituellement de sympathie particulière, mais il me semble, en la circonstance, que sur le plan lexicographique qui, dans l’élaboration d’un dictionnaire, doit tout de même être une préoccupation majeure et prioritaire, son activité me paraît infiniment plus sérieuse et respectable que celles qui sont mises en œuvre pour la confection des ouvrages que j’ai évoqués hier. Si l’on se place sur le seul plan de l’actualisation des termes présentés et même si le Dictionnaire de l’Académie se refuse à l’encyclopédisme et entend demeurer limité à l’usage courant, environ 28.000 mots nouveaux s’ajouteront à ceux de la huitième édition ; dans les vocabulaires techniques spécialisés, dont la croissance a été immense en un demi-siècle, seuls les termes qui, du langage des spécialistes, sont désormais passés dans l’usage courant ont été retenus et, par ailleurs, tous les termes nouvellement introduits sont signalés par un astérisque.

Comme on a pu le constater, il est plus facile de justifier pour les éditeurs et les auteurs à leur solde l’introduction d’une centaine de mots « nouveaux » en se fondant sur des comptages d’ailleurs des plus incertains (le plus souvent via Google comme on a pu le voir) que de rendre compte des exclusions dont les motifs sont plus sordides et tout à fait étrangers à la lexicographie. 

Rappelons d’un mot l’argumentaire d’A. Rey : « Aujourd'hui, la circulation des mots par l'intermédiaire des médias est complètement mémorisée et accessible par la numérisation. Les chiffres de Google ne sont pas forcément fiables, mais leurs ordres de grandeur oui. Quand le terme "selfie" revient à des millions d'occurrences, on ne pas faire comme s'il n'existait pas. Notre critère est donc la fréquence d'emploi, mais en dessous d'un certain seuil, il y a des choix idéologiques qui se font, autour de l'importance du concept ». Prenons un exemple actuel parmi ces termes nouveaux : « bolos ». 

Consultons Google : réponse impressionnante « Environ 26 800 000 résultats (0,33 secondes) ». Quand on regarde un peu le détail, on trouve, comme toujours, à peu près n’importe quoi ; trois ou quatre graphies et autant de sens (de l’injure des « quartiers » à la « pâtisserie québécoise ») ; les étymologies sont encore plus fantaisistes, des dizaines et sans doute des centaines voire des milliers de comptages multiples à partir des mêmes occurrences ! Comment s’y reconnaître et surtout s’y fier ! L’ignorance du français dans son histoire comme dans ses variétés est confondante chez les auteurs (inconnus car les vraies décisions lexicographiques sont, comme on l’a vu, de l’ordre de la mise en page ! « Chouiner », au sens de « pleurnicher », est donné comme nouveau alors que je me suis entendu reprocher de chouiner durant tout ma petite enfance lyonnaise ; « sapé », au sens de (bien) vêtu, est présenté comme venu du Congo, célèbre en Afrique pour ses « sapeurs » si soucieux de leur élégance ; le terme est en réalité bien plus ancien (Guerre 14-18) et il est en tout cas chez Céline dans Mort à crédit (1936) ! 

L’usage des statistiques que mettent à notre disposition les techniques modernes doit être prudent et mesuré ; il me semble avoir vu (mais je n’ai pas retrouvé la référence) que certains néo-dictionnaires songeaient à le (ré)introduire dans les « petits nouveaux dico », faute de savoir sans doute que la chose était faite depuis longtemps ; attesté en français depuis 1520, le mot « procrastination » est, quoique d’usage peu fréquent, dans le Dictionnaire de l’Académie (encore lui) dès 1935. Je soupçonne les « coachs » et les apôtres du « développement personnel » actuels (à ne pas confondre avec le « développement durable » qui ne concerne que les pauvres du Sud!) d’en avoir récemment découvert, avec ravissement le charme mystérieux et la complexité toute latine et de l’avoir mis à la mode ( résultats dans Google : environ 11 900 000 résultats (0,26 secondes) !). Je ne puis toutefois que vous renvoyer à mon cher TLFI, accessible sans problème sur internet, sans même avoir besoin d’y entrer et en tapant simplement dans Google le mot suivi de TLFI. 

Mais revenons aux mots exclus chaque année dans les nouvelles éditions désormais annuelles, d’abord et surtout, pour faire de la place, à moindres frais pour l’éditeur, aux termes nouveaux introduits. À la différence des ouvrages évoqués, le Dictionnaire de l’Académie (9ème édition) s’explique en détails sur ce point : « Il est vrai que certains mots, présents dans la huitième édition, ne figurent plus dans la neuvième, mais ce cas reste très rare et la suppression d’un terme répond à des critères précis. Les termes dont la suppression est envisagée doivent être sortis de l’usage depuis longtemps et n’avoir guère d’attestation littéraire : c’est le cas de certains termes scientifiques ou techniques considérés aujourd’hui comme tout à fait obsolètes […] ou encore de certains dérivés dont le sens est transparent […]. Il serait en effet inenvisageable de supprimer un mot susceptible d’être rencontré lors de la lecture d’un ouvrage de l’esprit car le Dictionnaire de l’Académie française se doit d’éclairer l’usage présent comme l’usage plus ancien de notre vocabulaire et de permettre ainsi, plus que tout autre dictionnaire, la lecture des œuvres constituant notre patrimoine littéraire. ».

Le Quai de Conti apparaît donc finalement comme le dernier refuge de la lexicographie face aux tripatouillages sournois d’une dictionnairique mercantile qui n’est préoccupée que de vendre chaque année un nouveau cru de dictionnaires, quelques soient les voies et moyens de ce prétendu renouvellement ! Rendons donc un hommage final à la « Commission du Dictionnaire », instituée en 1805 par le décret impérial de pluviôse an XIII et toujours active. 

Au cours du temps, elle compta parmi ses membres Sainte-Beuve, Littré, Renan, Heredia, Valéry et Jules Romains, ce qui prévient tout risque de confusion avec nos multiples et modernes commissions de terminologie !

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