Sur l'avenir de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) (N° 3)

Je poursuis ici la lecture commentée du texte de Matematika publié dans Mediapart du 20 mai 2014 « Sur l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche en France ».

Rappel de la partie de ce texte en cause dans la suite :

« En 2007, fut adoptée la loi LRU, loi relative aux "libertés et responsabilités des universités". Nous savons aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leurs personnels. Bien gérées ou non, elles sont contraintes de vendre leurs biens immobiliers, ceux de l'état, sous prétexte de manque de ressources. Ainsi, l'Université Paris 6 a vendu son dernier bien en 2013, son château d'Annecy. Ayant probablement mal interprété le mot "liberté" (ou trop bien ?), certaines dérivèrent dans l'affairisme avec notamment des partenariats public-privé (PPP) comme à l'USVQ.".

Nous en revenons à la loi LRU et, comme je l'ai déjà dit, je suis très étonné de lire : « Nous savons aujourd'hui combien cette loi est néfaste pour les universités et leur personnel ».

Tout observateur, informé, attentif et de bon sens, savait, dès le départ, combien cette loi était néfaste pour les universités et leur personnel. Il a fallu toute l'astuce de Valérie Pécresse pour la faire passer sans trop de mal, dans la mesure où elle s'était gagnée, en satisfaisant toutes leurs demandes, les faveurs, essentielles en l’occurrence, des présidents d'université, même réputés de gauche ! En effet, eux seuls ont le pouvoir d’ouvrir aux forces de l’ordre les portes d’une université bloquée par des grévistes (étudiants ou non). Ce fut le cas à Aix-Marseille 1, traditionnel bastion de la Gauche universitaire.

 

Par ailleurs, confier aux universités la gestion de leur patrimoine était un piège évident , puisqu'elles n'avaient pas, en général, les moyens d'en assumer la charge, même quand il s'agissait de locaux proprement pédagogiques. Je suis désolé d’apprendre qu'en 2013 l'université Paris VI a dû « vendre son château d'Annecy », dont j’ignorais qu’elle le possédât et dont si je ne vois pas très bien ce que pouvait en faire cette grande université Paris parisienne ! Je laisse de côté l'affaire de l'université de Versailles, car ce type de dérive « affairiste » est demeuré, par la force des choses, relativement rare car les affairistes s'intéressent généralement peu aux universités.

 Poursuivons la lecture du texte en cause :

"Les enseignants-chercheurs et chercheurs furent alors placés sous différentes doubles contraintes contradictoires :


[ …  ]

Exemple 1. Trouver des ressources financières pour leur recherche, ce qui prend nécessairement du temps sur la recherche elle-même, même en cas de succès, tout en étant menacé d'être écarté des laboratoires sous couvert de production insuffisante."

J'ai déjà évoqué ce que j'avais nommé alors « la valeur ajoutée » (aux crédits alloués par le CNRS) en précisant que certains directeurs de laboratoires, dont j'étais, se consacraient à cette recherche. Il est évident qu'en pareil cas, c'est surtout au directeur de laboratoire qu'il incombe de rechercher des financements complémentaires à ceux du CNRS ou de l’université. Je ne m'y attarde pas ici car il est évident que, suivant la nature des recherches, les sources de financement qu'on peut solliciter sont extrêmement différentes et que la première nécessité est de les identifier puis de les sensibiliser par des argumentaires spécifiques ce qui suppose une parfaite connaissance des domaines en cause.

L’évaluation des chercheurs est un problème difficile mais essentiel et fort mal posé et traité en France, ce qui rendait indispensable une réforme.

« De façon concomitante, afin probablement d'augmenter la pression, des règles homogènes (toutes disciplines confondues) de nombre de publications apparurent avec les nouvelles évaluations. On fit donc accepter cette nouvelle règle. Ensuite, il suffira d'en changer le curseur pour créer la pression voulue ou exclure des laboratoires. Cette menace d'exclusion des laboratoires s'accompagna d'un décret qui prévoyait que ceux n'exerçant plus d'activité de recherche (au sens ne respectant pas les règles de publication en vigueur) devait voir augmenter leur charge d'enseignement. Ce nombre pouvant évidemment être régulé via le nombre de projets octroyés. ».

Qu’on me permette de citer ici le début du sixième chapitre de mon libre de 2013 sur le CNRS intitulé « Le problème de l’évaluation de la recherche : l’exception française. » : « De nombreuses critiques ont été émises, en particulier, par la Cour des comptes et l'Inspection générale des finances sur le fait que les laboratoires du CNRS seraient rarement, voire jamais, évalués de manière « indépendante » c'est-à-dire, en fait, extérieure. Ces institutions notent aussi que la plupart de ces laboratoires et les syndicats-maison de chercheurs récusent, comme outil d'évaluation, la bibliométrie, à la différence de la plupart des organismes anglo-saxons et même du monde qui l'ont, pour la plupart, adoptée.

Le syndicat SNCS-FSU s'oppose à la généralisation de la bibliométrie et refuse

d'ailleurs, dans le même mouvement, la généralisation de l'évaluation individuelle, à laquelle il préfère l'évaluation des recherches, mais sans recours à la bibliométrie. Il souligne le caractère collectif de toute recherche et déclare impossible les tentatives « scientifiques » de donner une note aux chercheurs afin d'évaluer leurs compétences sur une échelle numérique, en fonction, par exemple, du "facteur-h" (qui corrèle le nombre de publications dans certaines revues scientifiques et le nombre de mentions d'un auteur), démarche considérée à peu près partout comme mesure légitime de la productivité et du rayonnement d'un chercheur. » (2013 : 69).

Ces considérations générales faites, revenons au texte de Matematika. Les choses ne sont pas très claires en effet  ici, car s'il s'agit de laboratoires propres du CNRS, il n'y a pas lieu d'évoquer l'augmentation des charges d’enseignement puisque le personnel CNRS n’en pas, dans son service du moins.

De toute façon, la modulation des charges d'enseignement au sein même de l'université n'a jamais réellement fonctionné ; des « enseignants-chercheurs » (tous le sont en principe) qui ne font aucune recherche, ne sont pas sanctionnés ; ils peuvent, au pire, ne pas bénéficier de promotions de grade, mais sans jamais voir leur charge d'enseignement augmenter. Le seul cas que je connaisse (je vais encore faire de l'histoire sur ce point, au grand désespoir de mon commentateur) est celui des maîtres assistants agrégés d’autrefois qui devaient, en principe, huit heures par semaine (au lieu de six) s’ils ne faisaient pas de recherche ; je dois ajouter que je n'ai jamais vu observer cette règle pourtant bien établie.

Les tentatives, imprudentes et irréfléchies, faites par Valérie Pécresse et qui concernaient les enseignants de droit, ont mis ces derniers dans la rue, ce qui ne s'était jamais vu. Il est vrai que, si la plupart d'entre eux ne font pas effectivement de recherche ; ils exercent souvent un second métier (avocats ou consultants en général). On se demande d'ailleurs encore comment la ministre a pu envisager de prendre pareille mesure sur laquelle elle est immédiatement revenue, comme je l’avais annoncé d’emblée ! Pour les universités, il  clair que l'on aurait dû offrir aux enseignants, dès le départ, le choix entre un statut d' « enseignant-chercheur » (à mi-temps pour chaque activité) et un statut d'enseignant avec une charge d'enseignement supérieure voire double (comme pour les PRAG). Selon les types d'enseignements et les niveaux auxquels ils sont prodigués (IUT par exemple), il est bien évident qu'il n'est pas nécessaire de faire la recherche pour enseigner à l'université.

Le problème de l'évaluation est évidemment délicat, mais il n'y a guère d'autre moyen des procéder que par le biais des publications de l'intéressé, quelle que soit la méthode retenue. Le nombre, le volume et le rythme des publications est  évidemment un élément important ; la qualité et la réputation des lieux de publications entrent aussi en jeu ; on peut également, à l’américaine et par la bibliométrie , se référer aux index de citations ; on risque fort alors de tomber dans le piège des échanges de séné et de rhubarbe entre chercheurs complices, ce qui est une pratique américaine des plus courantes !

« Exemple 2. Encadrer des étudiants en thèse, pour être bien évalué, obtenir des promotions, des primes, faire vivre son équipe, son activité (car passant du temps à aller chercher les contrats, le chercheur a moins de disponibilité pour sa recherche) tout en subissant la diminution du nombre des bourses de thèses ; de surcroît certaines universités interdisent d'encadrer des thèses sans financement de l'étudiant. Ceci sous prétexte de ne pas précariser les étudiants qui bientôt verront leurs droits d'inscription augmenter par la volonté des mêmes qui disent vouloir les protéger. »


C'est sur ce dernier point que la notion de « valeur ajoutée » peut intervenir aussi car il est évident que le temps que directeur de recherche passe à rechercher des crédits pour le fonctionnement de son équipe est inévitablement déduit du temps qu'il peut lui-même consacrer à sa recherche personnelle.

Là aussi c'est une situation que j'ai bien et longtemps connue, mais il est évident que pour trouver des financements auprès d'interlocuteurs, éventuels financeurs qu'on aura identifiés, il faut soi-même être en mesure de « vendre » le projet de recherche pour lequel on est en quête de financement. Il faut donc nécessairement le connaître à fond, dans son contenu comme dans ses applications, et surtout avoir des arguments pour y intéresser des bailleurs de fonds éventuels. C'est, en Amérique du Nord, l'activité bien connue de « funding » qui est parfaitement admise, reconnue et estimée et qui intervient  dans l'évaluation des chercheurs. Par ailleurs nous retrouvons ici le problème du nombre de thèses dirigées qui devrait nécessairement être très réduit, la dizaine étant vraiment en la matière le maximum !

 À suivre.

 

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