Structures administratives et « egomégalie »

 

La réduction des crédits de l'État aux assemblées et aux administrations régionales et locales (17 milliards en tout si j'ai bien retenu le chiffre !) conduit ces dernières au désespoir le plus total. J'ai même entendu tout à l'heure que le président de l'association des maires de France (le maire de Troyes, UMP ou plutôt depuis hier légitimement « républicain », François Baroin, petit-fils de la Veuve, dont la voix sépulcrale fera trembler les lustres de Matignon) et son vice-président, le maire PS d'Issoudun, André Laignel allaient être reçus par notre Premier Ministre pour lui présenter leurs doléances et naturellement pleurer dans son gilet

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Le nombre de nos communes est un élément original de notre patrimoine national, même si nous ne le faisons pas assez savoir. Ainsi, et qu’on se le dise, au 1er janvier 2015, nous avons pu nous offrir le luxe de supprimer trente communes mais fort heureusement nous en avons créé dix ( c’est un peu comme les équipes de recherche au CNRS et pour des raisons assez comparables, si différents que soient les domaines). Grâce à Dieu et au Père Soupe, nous en avions toujours, à cette date, 36 658 ; nous possédons donc 40% du nombre total des communes de tous les Etats de l'Union européenne réunis. À la différence sur l’éducation (PISA, Shangaï, etc.), nous sommes donc en tête et de très loin !

 

La multiplication des structures intermédiaires entre les Régions et les communes (une autre de nos spécialités françaises le « millefeuille administratif » que nous devrions songer à faire inscrire au patrimoine de l’humanité) a permis,  dans les dernières années, un accroissement faramineux de la fonction publique territoriale. Le rapport de la Cour des Comptes (18/12/2009) est intéressant, moins par les chiffres, toujours un peu flous, que par l’inlassable ingéniosité de l’Etat à « contourner » ses propres règles :

« En 2008, les trois fonctions publiques (Etat, collectivités territoriales, hôpitaux) emploient 5,3 millions d’agents, dont près de la moitié appartiennent à l’Etat (2,5 millions d’agents). Entre 1980 et 2008, la progression de l’emploi public résulte essentiellement des collectivités territoriales qui ont vu leurs effectifs augmenter de 71% [souligne par moi ] (sans qu’il existe un lien direct avec la décentralisation) et, dans une moindre mesure, des hôpitaux (54%). L’Etat a renforcé ses effectifs de 350 000 agents (soit +14%) entre 1980 et 2006, mais a depuis supprimé 75 000 emplois équivalents temps plein. Néanmoins, dans le même temps, les opérateurs de l’Etat (établissements publics administratifs) en ont créé 50 000. Selon la Cour, [souligne par moi ] ces évolutions croisées traduisent l’utilisation par l’Etat des opérateurs comme moyen de contournement de ses propres règles de réduction de ses personnels, ou de maîtrise des dépenses. ».

 

Ce n'est pas la réduction, en apparence drastique quoique laborieuse, du nombre de nos Régions qui changera les choses car, paradoxalement, cette diminution va bien au contraire augmenter le coût de fonctionnement de ces Régions, ne serait-ce que par l'accroissement de l'indemnisation des conseillers régionaux qui va désormais s'aligner sur celle des régions, plus grandes, où ils sont mieux payés. Ce sont les mystères de nos réformes administratives françaises qui, grâce à ces ingénieux « contournements » déjà évoqués, aboutissent toujours à des augmentations des coûts de fonctionnement alors qu'elles devaient conduire à des économies.

 

Tout cela n'a rien d'étonnant puisque le principe même de l'électoralisme qui règne partout conduit inévitablement à faire naître et/ou à développer le clientélisme, tant au plan des personnels qu'à celui des investissements. L'exemple le plus coûteux et le plus commun est actuellement celui de la fameuse « hospitalisation à domicile » vers laquelle on tend inexorablement, sans songer, un instant et avant tout, à diminuer le nombre très excessif de nos lits d'hôpitaux. Tous les documents et toutes les statistiques sont d’une clarté aveuglante et en démontrent la « sous-occupation importante ». La Cour des comptes, là encore mais en vain comme toujours, a souligné que les chambres des maternités sont trop souvent vides. Un tiers d’entre elles ont un taux d’occupation inférieur à 60%, et la proportion tombe sous les 27% dans les plus petites. « Tous les cas de mauvaise organisation coexistent : Il peut s’agir d’une activité relativement importante dans un service surdimensionné comme d’une activité trop faible dans un petit service… ». La situation des maternités symbolise bien l’hypertrophie des établissements de santé. Chaque année, des dizaines d’hôpitaux sont pointés du doigt par leurs Chambres régionales des comptes. 

 

Comme pour le nombre des communes, nous sommes en tête du peloton des Etats qui comptent le plus de lits d’hôpitaux. Avec 6,3 lits pour 1.000 habitants, la France se classe très au-dessus de la moyenne des Etats riches. Les dépenses hospitalières forment 38% des dépenses de santé contre une moyenne de 31% en Europe. Rejoindre les standards internationaux équivaudrait à la fermeture de quelque 98.000 lits sur les 414.000. Pour les seuls services de chirurgie, les plus coûteux, la Cour des comptes a découvert fin 2013 une surcapacité de 18.000 lits, malgré la fermeture de plus de 32.000 lits en vingt ans.

 

Cette surcapacité est très loin d’améliorer le fonctionnement, comme on pourrait le croire, puisque les services n'ont pas assez de patients à traiter pour acquérir et conserver la compétence indispensable. Cette situation résulte pour une bonne part des pressions électoralistes des maires de villes moyennes qui, durant les Trente Glorieuses, voulaient tous leur hôpital (comme leur IUT), et s’endettaient pour ça ! Pourtant, les habitants de la petite ville où on implantait un nouvel hôpital refusaient l’idée même d’y aller,  fermement décidés par ailleurs à ne pas s'y faire soigner en cas de besoin, préférant être hospitalisés dans la grande ville et n'ayant pas la moindre confiance dans la qualité des services de l’hôpital local. J’ai vu ça dix fois si vous voulez des détails et des noms !

 

Tout maire nouvellement élu et qui se respecte est aussi inévitablement porté à augmenter le nombre des fonctionnaires locaux (en faisant recruter de préférence sur ces postes des membres des proches ou des gens de son bord) ; dans les communes méridionales que je connais, le circuit du recrutement et de la promotion est bien connu et il est, partout et toujours, le suivant : on commence par « coller » (emploi absolu ; pas besoin de préciser par un complément ce qu'on colle ; il s'agit bien évidemment des affiches électorales du maire ou de son parti), ensuite on « passe » pompier volontaire avant d'être recruté, avec le bâton de maréchal, comme fonctionnaire communal ; c’est là une façon simple et efficace de se gagner un électeur et sa famille, aux élections municipales comme aux autres.

 

Tout cela est trop connu pour que j'y insiste mais j'aimerais faire état de propos que j'ai entendus ce matin même de la bouche du vice-président de l'association des maires de France. Dans leur situation de grande misère, les maires envisagent même, au sein des communautés de communes de faire certaines opérations ensemble ! La découverte du continent de l'intercommunalité a permis, comme vous le savez, d'ajouter une couche de structures supplémentaires au millefeuille et ces « intercommunalités » couvrent désormais 95 % du territoire national.

 

Une solution-miracle, à laquelle on n'avait pas songé semble-t-il jusqu'à présent, sans doute faute de comprendre le sens du préfixe latin « inter » ( ce qui souligne le caractère funeste de la mise à mort du latin par Najat) serait qu’au sein de la communauté de communes, on songeât, pour avoir de meilleurs prix, à faire des commandes groupées de matériels (du gros au petit : des bancs publics, des poubelles et des brouettes aux gommes et aux crayons) pour réduire les frais de telles acquisitions. 

 

« Voilà une idée qu'elle est bonne ! » comme aurait dit Coluche ! Étonnant tout de même qu'on n'y ait pas songé avant ! Toutefois cela n'étonne plus si l'on songe que, partout dans ces structures « intercommunales », la principale occupation et même la seule vraie préoccupation est de se disputer les « compétences », quitte à créer des doublons, comme on le fait aussi entre « intercommunalités » dans le département, ce qui n'empêche évidemment pas de le faire ensuite entre départements au sein de la Région !

 

Au fond et c'est l'explication même du titre de ce billet, la démocratie (ou le système réputé tel) qui entraîne les élections périodiques des responsables de ces multiples structures dont nous disposons, est le pire des systèmes (mais on l’a déjà dit !) surtout parce qu'il génère l'électoralisme qui est lui-même la source du clientélisme. L’un et l'autre prennent racine dans ce que j'appelle hardiment ici « l’egomégalie », hybride latino-hellénique qui dit bien ce qu'il veut dire, quoique forgé sur le modèle quelque inapproprié de « l'acromégalie », un trouble hormonal qui cause l’accroissement excessif non pas de l’ « ego » mais des extrémités et donc de la taille!

 

 

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