Les langues de l'Europe ou les langues et l'Europe ?

Les langues de l'Europe ou les langues et l'Europe ?

 

Fuyant comme souvent les radios "bignoles" (mon abruti de logiciel me corrige ici, de son propre chef et sans que je lui demande rien, "bignoles" en "bagnoles", ce qui pour une fois, n'est pas totalement inepte), je m'étais réfugié sur France Culture où j'ai entendu, vers neuf heures, un entretien savant de spécialistes dissertant sur la notion même d'Europe et surtout sur leur nombre (une, deux ou trois  Europes ?). Le propos n'est pas très nouveau et surtout on ne l'aborde guère dans sa perspective la plus intéressante, pour moi du moins, celle de l'histoire linguistique et des perspectives politiques qui peuvent être liées, de diverses façons, au problème des langues.

La politique linguistique de l'Union Européenne, en admettant qu'il y en ait une, ce dont je doute fort, est a priori assez stupide ; un des rares éléments qu'on peut y relever consiste à favoriser les langues régionales ( contre les nationales) et donc à financer certains des l promoteurs des premières (suivez mon regard !) ; ces actions sont évidemment sans le moindre intérêt pour ces idiomes, mais rapportent à ces individus ; l'UE les soutient en pensant naïvement combattre ainsi les monopoles des langues nationales et en s'imaginant, par là, esquisser une vague lutte contre les nationalismes qui sont, dans l'esprit de nos dirigeants bruxellois, des obstacles à un vrai fédéralisme européen.

C'est ainsi qu'on finance des farceurs qui font leur beurre grâce à des langues régionales, dont beaucoup, en France surtout, sont moribondes voire mortes, à deux ou trois exceptions près !  Ailleurs comme en Espagne, dans le cas du catalan par exemple, il peut en être tout autrement et l'actualité se chargera dimanche prochain de nous le démontrer !

Une solution simple, imaginée sans grand effort par notre Président de la République et qu'il a exposée ingénument dans son récent « dDiscours de la Sorbonne » ( si mal nommé qu'il soit!) ne vaut guère mieux. Il y affirmait en effet que tout Européen devait parler au moins deux langues européennes, ce qui ne change pas grand-chose d'ailleurs, surtout quand on teste réellement les compétences linguistiques dans une langue donnée, pour des locuteurs qui affirment la parler. Le résultat est édifiant en particulier pour ce qui concerne les Français!  Sournois mais largement ignorant des réalités communes, notre Président a doublement piétiné l'un des textes fondamentaux de l'UE, le "Processus de Bologne" (1997-8) ! Ce "processus de rapprochement des systèmes d'études supérieures européens", amorcé en 1997, a conduit à la création en 2010 de "l'espace européen de l'enseignement supérieur", constitué de 47 États. Cet espace concerne principalement les États de l'sspace économique européen ainsi que, notamment, la Turquie et la Fédération de Russie. Amorcé en 1998 par une première  "Déclaration de la Sorbonne" (25 mai 1998 ), le processus de Bologne ) vise à faire de l'Europe "un espace compétitif à l'échelle mondialisée de l'économie de la connaissance".

La semaine passée, notre Président a tenté, en douce, de remplacer le "Processus de Bologne, (puis "de la Sorbonne ")  par un "Processus de la Sorbonne", ignorant sans doute lui aussi que, cette noble université, de plus de huit cents ans d'âge, n'existe  plus depuis 1968 et la Loi Edgar Faure, même si en demeure, fort heureusement, l'antique bâtiment dont le grand amphithéâtre abritait récemment la session en cause !

Mais revenons aux langues l Il est évident que les seuls locuteurs européens, quelque peu réellement polyglottes dans les langues européennes sont ceux dont la langue maternelle est d'un usage si restreint qu'il leur faut bien, en apprendre d'autres. C'est le cas par exemple des Hollandais ou des Baltes et, plus, nettement encore, des Hongrois.

L'outil linguistique commun le plus répandu pour l'Europe (de l'Ouest surtout bien entendu) fut, au départ, le latin dont notre avant-dernière ministre de l'Education (la belle Najat) a voulu exclure de notre système éducatif les derniers restes . Encore faut-il préciser que le latin n'était déjà qu'une langue savante et/ou religieuse et  n'avait jamais été la langue de la population de l'empire romain à sa belle époque : à Rome même, (J. César était bilingue) le grec était très utilisé , en particulier pour communiquer avec les esclaves ; j'ai rappelé dans un blog précédent que la conversation entre Jésus-Christ et Ponce-Pilate, le procurateur de Judée, qui s'est terminée par un lavage de main théorique du second, n'a d'ailleu, une fois de plus,rs guère pu se tenir qu'en grec !

 

Dans ce domaine, notre Président de la République s'est récemment planté, une fois encore, à propos de l'Ordonnance de Villers-Cotterêts ; le pauvre a cru bon de suivre les ignorances de son "conseiller en patrimoine" Stéphane Bern qui, aussi ignorant que péremptoire, avait affirmé que ce texte avait fait du français la langue nationale du royaume de France. Ce texte ne concerne évidemment que les documents officiels et administratifs et ne visait qu'à y remplacer le latin par une langue française qui n'était alors pratiquée que par une infime minorité de la population du royaume.

Au XVIIIe siècle, par la force des choses et les usages des cours européennes, le français tint une place considérable dans une  Europe qui était alors "le monde". C'est au terme de cette période que  Le Discours sur l’universalité de la langue française de Rivarol fut couronné, en 1784, par l’Académie de Berlin ; il valut à son auteur une grande célébrité et il reçut même de la part de Frédéric II de Prusse le titre de membre associé de cette Académie. L'usage du français s'étendait jusqu'en Russie puisque, dans ce beau pays, si l'armée fonctionnait en allemand, la diplomatie et la Cour usaient largement du français.  

Le rôle et la place de cette langue sont bien entendu illustrés par Catherine II, "La Grande Catherine". Elle avait une connaissance parfaite de la langue française apprise auprès de sa gouvernante, Babette Cardel, une huguenote française qui l'avait élevée. Enfant délaissée par ses parents, elle avait vécu une enfance solitaire qui la fit se plonger dans les livres. Les romans français au départ, puis les ouvrages d'histoire et même de philosophie comme le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle firent ses délices ! Dans la suite, elle invita constamment les philosophes français à sa Cour, mais la distance et la réputation du pays effrayaient et les refus se multiplièrent. Voltaire, qui entretint une relation épistolaire suivie avec l’Impératrice, fut un fervent défenseur de celle-ci en France. En raison de l’intérêt qu’elle porte aux réflexions des philosophes, il voit en elle un monarque éclairé et ouvert d’esprit comme devrait l’être celui de France. Toutefois, il ne vint jamais en Russie !

Les choses ont bien changé depuis le  Discours sur l’universalité de la langue française. Passons aussi sur les rêves linguistiques des créateurs du volapük ou de l'espéranto, même si ces langues artificielles à visées universelles, conservent encore  quelques sectateurs inattendus en divers lieux, parfois étonnants comme naguère encore l'université de Provence ! 

Notre salut et celui de l'Europe se trouveront peut-être dans les "puces", de toutes natures et créées à toutes fins qu'on ne va pas tarder à implanter un peu partout (c'était aussi l'un des thèmes d'une émission de France Culture le matin en cause). Il suffira de placer sur l'une d'entre elles des éléments essentiels pour l'apprentissage de telle ou telle langue qu'on aura choisie ; en dépit, sans doute, de l'obstruction frénétique des Français, ce pourrait bien être, dans l'état actuel des choses, l'anglais, à moins que, dans une visée plus internationaliste à plus long terme, on envisage de choisi le chinois, à condition toutefois de savoir que tous les Chinois ne parlent pas les mêmes variétés de cette langue et que le mandarin "officiel" est bien loin d'être dans l'usage courant de tous les habitants du Céleste Empire.

De peur de subir les foudres doublement vengeresses de Monsieur Alain Finkielkraut (à la fois le défenseur farouche du français contre l'anglais comme l'ennemi juré de l'intelligence artificielle), je n'en dirai pas plus ici et vous laisserai aux réflexions que je vous ai peut-être conduit à aborder.

 

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