Historiens à vos marques !

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J'espère pour vous que vous êtes fin prêts pour ça car je vais vous poser une colle et il n'y aura même pas, comme du temps de Coluche, l'occasion de gagner une tringle à rideau pour celle ou celui qui aura trouvé la bonne réponse ! Rassurez-vous ce n'est pas une question du concours d'entrée à Sciences-Po ou à l’ENA , ou pire encore, au Conseil d’Etat ou au Conseil Constitutionnel.

 

Voici la question : Quel rapport y a-t-il entre le 23 mai 2001 et le 18 mai 2013 ?

 

Je crains que vous ne séchiez lamentablement, aussi vais-je tout de suite venir à votre secours ! Ce sont deux lois qui ont été portées l’une et l’autre à ces deux dates par Madame Christiane Taubira, mais qui curieusement se nomment, la première, la loi Taubira-Delannon, et la seconde, la loi Taubira tout court !

 

Le curieux de la chose tient à ce que l'une et l'autre de ces deux lois ont affaire, mais de façon très différente avec le mariage ; la seconde, celle qu'on appelle aussi souvent « loi du mariage pour tous », est portée au compte de la seule Christiane Taubira ; en revanche, la première se nomme Taubira-Denannon ; c’est celle qui concerne la définition de l'esclavage comme crime contre l'humanité ; elle apparaît sous le nom d'épouse de Christiane Taubira, alors que celle-ci, suite à un différend politique, est déjà séparée depuis deux ans de son mari, dont elle divorcera officiellement en 2002 ; cette bizarrerie tient à ce que la procédure de ce projet de loi, qui a duré trois ans, avait été engagée par elle sous son nom d'épouse.

 

C’est donc le 23 mai 2001 qu’a été publiée au Journal officiel cette loi dite Taubira-Delannon par laquelle la France « reconnaît » l’esclavage colonial en tant que crime contre l’humanité. C’était là l’aboutissement d’un long processus parlementaire puisque c’était le 22 décembre 1998, que Mme Christiane Taubira-Delannon et M. Jean-Marc Ayrault (en tant que maire de Nantes base du commerce négrier ?) avaient présenté pour la première fois à l’Assemblée Nationale le projet n°1297 de cette loi dont le rapporteur était la députée de la Guyane.

 

À cinq jours près douze ans plus tard, avec une autre loi appelée cette fois simplement, «Loi Taubira», la France devient, le 18 mai 2013, le 14e Etat du monde à autoriser le mariage homosexuel.

 

Si cette seconde loi allait en quelque sorte de soi, car bien des Etats du monde et même d'Europe (huit Etats européens avaient promulgué avant nous une telle loi) ont autorisé ce type de mariage, la première loi qui porte parfois, à tort, le nom de Madame Taubira (on la désigne souvent par son seul patronyme, en oubliant le nom son ex-mari qui n’y est pour rien quoiqu’il ait partagé longtemps vec elle les mêmes convictions indépendantistes et anticolonialistes) pose beaucoup plus de problèmes, même si on ne les a guère relevés au moment de sa promulgation et si l’on continue le plus souvent à les ignorer.

 

Rappelons ici le point majeur de cette loi : « La République Française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que dans l’océan Indien d’une part et l’esclavage d’autre part [...] perpétrés à partir du XVe siècle contre des populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité ».

 

Laissons de côté l’énorme bourde sur la date (Le XVème siècle !!!). Dire qu’on a totalement oublié de prévenir ce pauvre Christophe Colomb, qui a cru découvrir l’Amérique en 1492 (le con!) qu’il arrivait un siècle après la bataille ! Ce bref extrait n’en contient pas moins d’une bonne demi-douzaine d’erreurs ou d’approximations qu’on aurait dû éviter dans un texte si important, le législateur étant réputé, selon le poncif juridique bien connu, pour « sa grande sagesse ».

 

Les textes de lois sont en principe préalablement soumis à des juristes (Il y a, en outre, une Commission des lois !) ; il n’aurait pas été mauvais non plus de faire lire le projet par un véritable historien, car C. Taubira-Delannon n’était pas encore historienne à cette époque, faute d’avoir publié son livre (2002), L’Esclavage raconté à ma fille , qui n’est, comme on dit désormais, qu’un « dommage collatéral » de cette loi.

 

Un point de détail historique contemporain d’abord. Le mystère du choix du 10 mai. La date de la commémoration a été fixée en effet au 10 mai. La chose a été décidée et annoncée alors par Jacques Chirac.

 

« Avez-vous un texte ? » disait, avant tout débat historique, le grand Fustel de Coulanges. La loi en cause apparaît dans tous les documents officiels sous la référence « 2001-434 du 21 mai 2001 », la version « consolidée » étant du 23 mai 2001, publiée dans le Journal Officiel de la République Française du 23 mai 2001. Entre décembre 1998 et le 23 mai 2001, on relève une foule de dates pour les lectures du texte, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Contre toute attente au vu du résultat, on a donc pris le temps de la réflexion ! Le 10 mai est le jour du vote du Sénat, en seconde lecture, donc de l’adoption finale du texte. Soit !

 

Je ne sais pas quel est le véritable motif du choix final du 10 mai (date qui, par ailleurs, a été refusée par certains protagonistes de l’affaire). Je me demande cependant si ce choix, discutable, n’a pas été commandé par le seul souci, tortueux mais probable, de faire passer au second plan la commémoration du 10 mai 1981, date de l’arrivée de la Gauche française au pouvoir !

 

Si certains (Chirac pour ne pas le nommer) ont fait le calcul que je leur prête, ils ont en tout cas parfaitement réussi, car le 10 mai 2006, le vingt-cinquième anniversaire de la victoire historique de la Gauche aux présidentielles a été totalement oublié, même (ou surtout...) à gauche ! L’idée n’était donc pas mauvaise et le 10 mai 2015, alors que l’occasion était si belle et quasiment immanquable pour un homme de gauche (même libérale), notre François s’est bien gardé, à Pointe-à-Pitre, d’évoquer le 10 mai 1981, jour où pourtant Tonton 1er a libéré la France du joug de la droite giscardienne !

 

Revenons au texte de la loi Taubira-Delannon, car il comporte plusieurs autres bizarreries, absurdités ou scandales.

 

La première est une atteinte à l’histoire (comme souvent) ; elle tient à une forme de confusion, générale et permanente donc d’autant plus fâcheuse, entre la traite négrière et l’esclavage. En effet, l’esclavage a existé bien avant la traite négrière et, rappelons-le, les dates de leurs abolitions respectives sont elles-mêmes très différentes. La traite est abolie et surtout interdite en 1815 ; l’esclavage ne le sera que bien plus tard et à des dates différentes selon les colonisations (1835 pour les colonies de la Couronne Britannique, 1848 pour la France, 1863 pour les colonies hollandaises, etc.). On sait assez par ailleurs que l’esclavage existe encore dans quelques régions du monde, dont en particulier le XVIe arrondissement de Paris où résident nombre de diplomates africains.

 

La deuxième bizarrerie est sémantique et concerne la langue française ; l’usage du verbe « reconnaît » dans le texte implique, de la part de la République Française, l’acceptation d’une responsabilité étatique spécifique. On ne « reconnaît » qu’une faute qu’on a soi-même commise et dont on assume la responsabilité (sauf si on est, comme un(e) politique « responsable » mais non « coupable », selon une distinction bien connue depuis et surtout bien commode). En revanche, on admet, on proclame, on souligne, on dénonce, etc. une faute d’autrui… Je ne vois donc pas bien comment la France peut « reconnaître » sa responsabilité dans des faits liés à l’esclavage et à la traite « à partir de XVe siècle » (en plus !!!!), c’est-à-dire bien antérieurement à la colonisation française dans la zone antillo-guyanaise, où elle n’a commencé, en fait, qu’au XVIIe siècle.

 

Des Antillo-Guyanais, comme C. Taubira, devraient tout de même connaître un peu mieux l’histoire de leurs pays, même si les méchants Français de souche ont tenté de la leur dissimuler. L’arrivée des premiers esclaves africains aux Antilles a été précédée, en outre, par une période où l’on a tenté d’utiliser des « engagés » blancs, des Français en général, ce que permettaient et même favorisaient la misère et la surpopulation de la France du XVIIe siècle. La simple lecture de la belle thèse d’un historien antillais, J. Petitjean-Roget (« La société d’habitation à la Martinique : un demi-siècle de formation, 1634-1685 », 1980) aurait évité pareille bévue, à moins qu’on ne l’ait commise à dessein. Je donne ces références pour l’information des membres du « Comité pour la mémoire de l'esclavage », de cette époque ou actuels, qui me semblent manquer singulièrement de lectures historiques ; c’est sans doute la raison pour laquelle ils demandaient autrefois avec tant d’insistance la mise en oeuvre de recherches dans ce domaine pourtant très largement exploré.

 

Troisième bizarrerie, l’allusion aux Amérindiens. On ne voit guère ce que vise le texte de cette loi, car les Caraïbes (aux Antilles) ou les Amérindiens (en Guyane) n’ont jamais été réduits collectivement en esclavage. On retrouve, en fait, ici une certaine obsession antillaise de « l’ascendance caraïbe ». Insoutenable au plan historique, une telle référence est en outre curieuse quand il s’agit de « crimes contre l’humanité », car le traitement infligé, en leur temps, par les envahisseurs caraïbes aux Arawaks, qui étaient dans ces îles avant eux, n’a pas été des plus humains ! Il en est même résulté une curiosité linguistique qu’ont signalée longtemps tous les manuels de sciences du langage. Les femmes arawaks qui, à la différence de leurs conjoints, n’avaient pas été massacrées par les envahisseurs caraïbes, mais épargnées pour la distraction et la reproduction, ont conservé seules leur langue arawak, tout en apprenant, bien entendu, le parler caraïbe de leurs nouveaux maîtres. Au cours des siècles, elles ont ainsi transmis leur idiome arawak d’origine, mais seulement à leurs filles. Comme il n’y a plus guère de Caraïbes aujourd’hui, sauf à la Dominique, cette singularité a dû disparaître.

 

Une quatrième anomalie tient à l’évocation de l’océan Indien, dont la formulation même, à la limite de l’incorrection syntaxique, prouve qu’elle est un ajout tardif et maladroit. Comme la proposition de loi avait été aussi introduite, le 22 décembre 1998, par trois élus de la Réunion (Huguette Bello, Elie Hoareau et Claude Hoarau), on ne pouvait se permettre, comme on le faisait toujours auparavant, d’évoquer la seule « traite transatlantique » vers la zone antillo-guyanaise. Madame Taubira ne connaît certes pas l’histoire mais elle a tout de même quelques notions de géographie !

 

On a donc ajouté, en toute hâte et maladroitement, une allusion à « la traite dans l’océan Indien », sans prendre garde, une fois de plus, à l’histoire. En effet, dans cette zone, la traite vers les colonies françaises (les archipels des Mascareignes et des Seychelles), qu’a étudiée J-M Filliot dans sa thèse de 1974 (mais tout ce beau monde ignore bien entendu jusqu’à l’existence de cette étude), est un phénomène, dont l’ampleur est ridiculement marginale par rapport à l’immense traite orientale opérée par les Arabes, dans ce même océan Indien, des siècles durant. Les auteurs de ce texte et leurs conseillers ignoraient bien évidemment ce détail ; ils visent donc en fait et surtout vu la brièveté et le vague du tour (« ainsi que dans l’océan Indien »), mais sans le savoir, la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont tous les spécialistes estiment qu’elle a concerné 17 millions d’esclaves africains (soit au moins cent fois plus que la traite vers les seules colonies françaises de cette même zone et même plus que l’ensemble de la traite transatlantique).

 

Ce point nous amène à ce qui est le vrai scandale historique d’un tel texte, où se mêlent sans doute ignorance, mauvaise foi et calcul, sans que je sois en mesure d’établir les proportions de ce fallacieux et sinistre mélange. On le perçoit déjà puisque, si l’on s’en tient à la lettre du texte, la République Française, bonne fille mais un peu imprudente et surtout ignorante comme la rédactrice de cette loi, assume aussi, du fait de cette rédaction absurde, la responsabilité de la traite afro-arabe dans l’océan Indien.

 

Pire encore, on pose sur la tête de la France seule, dont tout ce qui précède indique qu’elle est petite, l’immense chapeau de l’ensemble de la « traite transatlantique ». En effet, au XVIe siècle, la traite transatlantique n’est nullement, au départ, le fait des Français qui alors n’ont pas de colonies ailleurs qu’en Nouvelle France (c'est-à-dire en Amérique du Nord), mais des Portugais surtout et, à un degré moindre, des Espagnols qui eux n’avaient qu’à se laisser vivre sur leurs rentes minières ; il suffit de constater le caractère nettement ibérique de tous les anciens « mots de la traite » (autre ignorance de C. Taubira) pour s’en convaincre.

 

Si les précurseurs dans le commerce négrier sont les Portugais et les Espagnols ; au XVIIIe siècle en revanche (la grande époque), la plupart des pays européens participent à ce commerce des esclaves. Pour l’indispensable instruction des membres successifs du « Comité pour la mémoire de l'esclavage » et pour qu’ils comprennent enfin le fonctionnement de la traite dans le Golfe de Guinée, je leur recommanderai volontiers la lecture du « Journal de L.F. Römer » qu’a traduit et publié M. Dige-Hen (Paris, l’Harmattan, 1989). Römer est un « traitant » danois (et non français !) et son récit est un excellent témoignage sur la traite négrière de la côte occidentale d’Afrique. Les Danois qui, avec d’autres peuples non colonisateurs, nous donnent volontiers aujourd’hui des leçons d’humanité, ont oublié, de toute évidence, que certains d’entre eux ont largement trempé dans ce commerce des esclaves, comme aussi les Suédois, dont la colonie de Saint-Barthélemy fut un moment très active dans ce domaine.

 

Lire le récit de Römer, tout à fait disponible à cette époque, donc bien avant sa loi, aurait sans doute permis à C. Taubira-Delannon de se faire une idée plus exacte de la traite et surtout de comprendre qu’il est évidemment impossible de faire porter aux SEULS Européens la responsabilité de ce commerce et donc, pour une bonne part de l’esclavage européen colonial, qui n’aurait jamais pu être mis en place, sans la logistique ancienne, efficace et adaptée de la traite « intra-africaine » qui fonctionnait depuis des siècles, mise en place et organisée d’abord par les Africains eux-mêmes puis par les Arabes, bien avant la venue des Européens.

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