Air Coke (suite)

Air Coke (suite)  

 

Bien des commentateurs de blogs ne songent qu'à exposer, à l’occasion d’une affaire, des idées qui certes leur tiennent à cœur, mais qui ne présentent pas nécessairement de liens avec le sujet du blog commenté (je laisse bien entendu de côté ceux qui se bornent à des insultes car j'ai pour principe de ne pas y répondre).

 

Toutefois un blogueur chanceux a parfois, comme moi, la bonne fortune d'avoir un lecteur (Danyves en la circonstance) qui, non seulement fait des commentaires intéressants et pertinents, mais qui en outre, se livre, sur le sujet en cause, à des recherches passionnées et parfois passionnantes que je ne fais pas moi-même. C'est mon cas sur Mediapart avec Danyves, dont les commentaires sont toujours intéressants mais qui en outre apporte souvent des compléments d'information ou des aperçus nouveaux que je ne soupçonnais pas.

 

L'affaire d'« Air-cocaïne » en est un excellent exemple et j'y reviens, car cette évasion des deux pilotes français a, brusquement et de façon inattendue, totalement changé de caractère ; de simple aventure tropicale, elle est en train de prendre une dimension politique insoupçonnée, d’autant que tout le monde y ment à qui mieux mieux. Un seul petit exemple ; j’ai entendu un avocat ou un partisan des pilotes (le détail importe peu puisque tout le monde l’a dit), qu’un document de la police dominicaine prouvait que les 680 kilos de cocaïne avaient été détruits huit jours avant l’arrestation des pilotes français. Or j’ai revu hier les images des piles de paquets de drogue sortis des valises en cette circonstance. Par ailleurs, compte tenu des prix du marché et de l’éthique policière locale, je doute fort qu’en ces lieux, on détruise de telles quantités de coke en cas de saisie!  

 

À titre d'introduction, je rappelle ici la conclusion de mon blog « Les évadés de Punta Cana : de Monte Cristo à la pantalonnade! », paru il y a deux jours, afin de vous remettre un peu les choses en mémoire, car j'avais émis sur cette question que m’avait inspiré une certaine familiarité avec cette région :  « Toute cette affaire tourne donc la pantalonnade, ce qui n'est pas étonnant quand on connaît les mœurs judiciaires et politiques qui règnent dans l'ancienne Hispaniolia  et peut-être plus encore dans l’Etat voisin, Haïti, où a eu lieu le dimanche même de l'évasion de nos Français, une pantalonnade d’une autre genre, avec des élections multiples qui ne manquaient pas non plus de pittoresque et sur lesquelles il aurait sans doute beaucoup à dire si j’en avait le temps et le goût.

 

Comme j'ai eu l'occasion de l’écrire quand on s'interrogeait encore sur le mode d'évasion qu’avaient choisi nos compatriotes pour se faire la belle, le plus simple et le plus drôle pour eux, s'il voulait quitter la République dominicaine et s’en venger, aurait été de franchir tranquillement la frontière avec Haïti et de gagner les Antilles depuis Port-au-Prince ! Ce mode opératoire aurait eu en outre l'avantage de plonger dans le ravissement toute la presse haïtienne et dans le désespoir toute celle de la République Dominicaine, étant données les relations qui existent entre ces deux Etats ! ». 

 

 C'est Danyves qui, par un commentaire tiré du Monde, a le premier attiré mon attention sur le fait que cette évasion, représentée un peu comme une foucade des deux pilotes français, était sans doute en fait bien autre chose. Voici son premier commentaire :

« Air Cocaïne » : une évasion méticuleusement préparée » (Le Monde‎ - Il y a 6 heures)

Spécialiste de la sécurité aérienne, Christophe Naudin, a raconté en détail le plan minutieusement échafaudé par ses soins pour faire s’évader de République dominicaine les deux pilotes français emprisonnés à Saint-Domingue pour trafic de drogue. Mercredi soir au micro de RTL, il a dit avoir organisé la « partie opérationnelle » de l’exfiltration de Pascal Fauret et Bruno Odos, qui clament leur innocence dans cette affaire dite d’«Air Cocaïne ».« C’est d’autres personnes qui se sont chargées des problèmes de financement (…), mais c’est moi qui ai établi le budget », a-t-il précisé.

Il a dit avoir été sollicité par le député européen du Front national Aymeric Chauprade, qui avait rencontré les deux pilotes sur leur lieu de détention : « Il a recueilli la demande des familles concernant cette exfiltration. (…) C’est lui qui m’a contacté, je le connais bien. » « Il m’a dit : “Qu’est-ce qu’on peut faire et comment on peut le faire ?”. J’avais posé une seule condition, c’était d’avoir l’accord des deux intéressés avant de mettre en place l’opération. »

L’accord obtenu, il a fallu trouver quelque 100 000 euros puis recruter une équipe d’une dizaine de personnes. ».

 

Il est clair que quitter la République Dominicaine sans attirer l'attention de quiconque est à la portée du premier venu, ne serait-ce qu'en passant par Haïti puisque la frontière entre les deux Etats, hors de la route, n’est le plus souvent même pas matérialisés. Le seul problème se situe donc, non pas au départ de Punta Cana, mais dans le lieu où l'on doit prendre l'avion pour la France (donc aux Antilles françaises), car on doit inévitablement, en principe du moins, avoir des billets ce qui est facile, mais en revanche, ce qui est  plus difficile des réservations et des pièces d'identité. Sur ce plan aussi, Danyves a trouvé la réponse :

 

« Pour le vol retour vers la métropole, l’équipe de M. Naudin aurait, selon nos informations, utilisé des billets réservés au personnel (les « GP » dans le jargon, pour « gratuité partielle » [ les « GP », même si les choses se sont un peu améliorées, voyagent souvent dans des conditions à la limite de la fraude avec la complicité du personnel de bord]) de la compagnie Air Caraïbe grâce à la complicité d’un commandant de bord, qui les aurait fait monter à bord sans passeport. « Il n’y a pas eu de fraude documentaire », a seulement détaillé de son côté M. Naudin. » ( http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2015/10/29/air-cocaine-une-evasion-meticuleusement-preparee_4798955_1653578.html#YwToZH81p6tWHjWt.99 Air Cocaïne", une rocambolesque affaire française - Le ...www.letemps.ch/.../10/.../air-cocaine-une-rocambolesque-affaire-francais). 

 

 Il est inutile de reprendre le détail du début de cette affaire, puisque l’essentiel figure dans l’excellent article de Michel Deléan, Louisse Fessard et Marine Turchi, intitulé «  Affaire « Air Cocaïne » : l'étrange agitation de certains parlementaires paru, le même jour, dans Mediapart du 28 octobre 2015. Cet article a reçu des centaines de commentaires, parfois très informés,  dont certains de Danyves lui même (décidément fort occupé) qu’il a, pour certains reproduits dans mon propre blog ! On voit apparaître, ici ou là, non seulement des noms d’hommes politiques français de bords divers, mais aussi de footballeurs connus ce qui est à peine plus inattendu. Afflelou n’est sans doute pas si fou que le dit sa pub, même si la société qui gère son Falcon (désormais à vendre) bat de l’aile et licencie. Quant à Benzema, on comprend qu’il ne soit peut-être pas tellement intéressé par les primes au but marqué !

 

Il y a dans tout cela des odeurs de financements politiques comme des remugles de mafias, italienne ou russe ! Bref des lectures recommandées et éclairantes, car nous sommes très loin d’être à la fin, même si nos medias officiels ne nous en parlent guère, du moins sous cet angle! 

 

Il nous faudra sans doute aller voir aussi du côté de l’ex-Confédération helvétique car le réalisateur suisse Dominique Othenin-Girard s'est inspiré, pour son dernier film, L'infiltré du livre de l'ex-commissaire de police Fausto Cattaneo, ancien chef de la brigade tessinoise des stupéfiants, autrefois star de la lutte contre le crime international, qui a ensuite connu une traversée du désert de vingt ans à la suite d’accusations diverses. (Propos recueillis par Gemma d’Urso, publié le 29 octobre 2015).

 

Extrait cité par Danyves : 

«  Fausto Cattaneo, comment vivez-vous l’adaptation de votre livre sur le grand écran ? »  

FC : « Dominique Othenin-Girad a touché de nombreux points qui sont réels, que j’ai vécus personnellement, au risque de ma peau. Je suis devenu agent infiltré par nécessité d’enquêtes. Chaque jour, je devais charger de petites fourmis, plus faciles à attraper, alors qu’on laisse les éléphants dehors. Cela satisfait les hommes politiques car cela alimente les statistiques qu’ils souhaitent présenter. On peut faire un million d’enquêtes sur les fourmis, mais cela ne sert à rien. J’aime dire que la mère des imbéciles comme la mère de la corruption est toujours enceinte. Ce n’est pas vrai de dire qu’il existe le crime organisé mais il est juste de dire qu’il existe , au niveau mondial, un système politique corrompu qui soutient les divers trafics ».

 

21 oct. 2015 - L'ex-superflic tessinois Fausto Cattaneo et un chef de section de la Sûreté vaudoise ont été tous les deux acquittés par le Tribunal pénal fédéral.

 

 

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