L’histoire bégaie ou quelques éléments de réflexion sur le populisme

L'émergence de courants populistes en Europe, les uns venant de l'extrême droite, d'autres issus de la gauche mérite réflexion. En particulier les positions prises par Jean Luc Mélenchon et son mouvement France Insoumise nous amène à réfléchir sur le populisme à gauche. Est-il est une alternative possible face à la décomposition des vieilles internationales ourvières? Ou représente t'il un danger?

 

Introduction :

 Dans cette Europe gangrenée par la crise du néo-libéralisme, le développement des populismes semble inéluctable. Il y a eu en Grande Bretagne lors du récent référendum la victoire des partisans du Brexit et le processus de sortie de l’Union Européenne. En Italie, les électeurs ont, en décembre 2016, largement rejeté la réforme institutionnelle proposée par le Premier ministre Matteo Renzi. À chaque élection c’est le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, qui gagne des positions. En Autriche l’appareil d’Etat d’ailleurs après la seconde guerre mondiale, n’a jamais été épuré comme en France ou en Italie : en 2016, le candidat d’extrême droite Norbert Hofer, s’il a perdu l’élection présidentielle de peu, son parti, le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreich), est en tête de sondage pour les législatives à venir. Aux Pays-Bas, le Parti pour la liberté (PVV) présidé par Geert Wilders, est devenu la deuxième force parlementaire. En Hongrie  et en Pologne, le Premier ministre Viktor Orbán et le gouvernement issu du parti PiS (Prawo i Sprawiedliwość, Droit et justice) partagent les mêmes options réactionnaires anti-migrants et anti-européennes que le FN français. En Allemagne, le parti national-conservateur AfD (Alternative für Deutschland), suite à un premier succès aux élections régionales se dispose pour entrer au Bundestag lors des élections législatives de septembre 2017. Si ces mouvements sont issu de l’extrême droite classiquement populiste, d’autres procèdent de la décomposition des vieilles internationales ouvrières du XXème siècle : on a connu le mouvement Syriza en Grèce dont les responsables après avoir gagné une majorité électorale à gauche se sont littéralement couchés devant l’Union Européenne, saignant littéralement le peuple grec. Podemos en Espagne est issu d’un mouvement profond dans le salariat et la jeunesse espagnole, celui des indignés. Si la thématique reprise par ses dirigeants aujourd’hui reprend le corpus idéologique du populisme, son existence comme mouvement populaire de masse résiste à la volonté de ses dirigeants fondateurs d’imposer une structure verticale controlée par la direction de Podemos. Quant à la France le populisme son point d’ancrage se cristallise sur une opposition entre le peuple et le pouvoir des élites corrompues. C’est le fond de commerce de Marine Le Pen. C’est aussi, après la sortie de Jean Luc Mélenchon du Front de Gauche, la thématique centrale de la France Insoumise.

 Avec la disparition de l’URSS dans la décennie 1900, s’est achevée une séquence commencée avec la révolution d’octobre 1917 : la contre-révolution stalinienne aura fait reculer le communisme pour de longues décennies. C’est la social-démocratie qui accompagne à partir des années 1980 les contre-réformes exigées par le capitalisme mondialisé. C’est dans ce cadre fourni par la dislocation du mouvement ouvrier organisé que s’engouffre aujourd’hui le populisme, qu’il vienne de l’extrême droite classique ou de la crise des organisations de gauche. Le populisme est la voie la plus courte, la plus facile, pour les bateleurs d’estrade habiles mais la plus démagogique pour gagner une représentation électorale dans les institutions des états. La plus courte ne signifie pas du tout qu’elle permet d’offrir une perspective anticapitaliste aux mouvements sociaux à venir.

 Les articles qui suivent proposent une réflexion nécessaire sur le populisme.

 1ère partie : Planisme et néo-socialisme des années 1930-1945

 Sommaire: 

  • L’offensive néo-socialiste dans la social-démocratie 
  • Le planisme dans le syndicalisme confédéré 
  • Ni Gauche, ni droite… un populisme nationaliste 
  • Le PPF de Doriot 
  • Marcel Déat, de dérive en dérive vers le soutien au national-socialisme 
  • Quelques enseignements de cette période… 

 

L’offensive néo-socialiste dans la social-démocratie 

La théorie planiste est née au sein du Parti Ouvrier Belge sous l’impulsion de Henri de Man (1885-1953). Il est Vice-président du POB, section belge de l’Internationale Social-démocrate, en 1938 à la suite d’un itinéraire qui l’amène de l’aile gauche à l’aile droite du parti, il prend la direction. La doctrine planiste entendait dépasser les crises cycliques du capitalisme, non par la reconstruction de la société sur les bases de l’expropriation du capital, mais en confiant à un Etat autoritaire le soin de diriger l’économie en conservant les structures du capitalisme. Le rôle de cet état face aux conflits surgissant de l’anarchie capitaliste imposerait un arbitrage de type bonapartiste entre le capital et le travail. Ses thèses trouveront un écho dans le parti français auprès de ceux qui animeront le courant néo-socialiste dont les dirigeants dans la SFIO furent Marcel Déat et Adrien Marquet. 

Les partis sociaux-démocrates de l’époque, qu’il s’agisse du POB ou de la SFIO, ont connu de fortes commotions lors de la bataille pour la sécularisation de l’Etat : l’affaire sera réglée en France par la loi de séparation des églises et de l’état et la laïcisation de l’ensemble des services publics, dont en particulier l’école. En Belgique, cette bataille sera menée mais le POB finira par accepter une forme de gestion concordataire, ménageant à la fois l’Eglise et l’université. De Man va mener l’offensive contre ce qu’il estime être l’erreur de Marx d’avoir considéré la religion comme « l’opium du peuple » ; il faut intégrer dans la politique planiste les secteurs de l’Eglise catholique se situant dans l’héritage du Christianisme social et des principes définis dans l’encyclique papal de Léon XIII « Rerum Novarum ». Les mouvements de jeunesse d’action catholique en Belgique évolueront vers la collaboration puis le ralliement au national-socialisme. On se souviendra des paroles d’une des dernières chansons de Jacques Brel :

 

« …Messieurs les Flamingants

J'ai deux mots à vous rire…

Nazis durant les guerres

Et catholiques entre elles

Vous oscillez sans cesse

Du fusil au missel

Vos regards sont lointains

Votre humour est exsangue

Bien qu'y aient des rues à Gand

Qui pissent dans les deux langues

Tu vois quand j'pense à vous

J'aime que rien ne se perde

Messieurs les Flamingants

Je vous emmerde… » 

Lors de l’offensive allemande sur la Belgique, alors qu’il est président du POB, De Man publie un manifeste en direction du courant socialiste et de son électorat, estimant que pour la classe ouvrière cette défaite militaire n’était que l’écroulement d’un vieux monde en décomposition et que le national-socialisme allait être une Libération sur le théâtre de cette nouvelle Europe brune en train de naître. En 1941 il fera machine arrière et sera exclu de la politique par les autorités nazies. A la Libération il s’exile en Suisse pour éviter les poursuites et il est condamné par la justice de son pays à 20 ans de réclusion pour trahison. 

Durant la décennie 1920-1930 apparaît au sein de la SFIO un courant s’intitulant « Révolution Constructive », animé par onze intellectuels dont l’historien Georges Lefranc, désireux de débarrasser le parti de ses références présentées comme dépassées, au marxisme. Cette offensive se développe dans une organisation de jeunesse du parti, les faucons rouges. Dans l’histoire de la social-démocratie les oppositions néo-socialistes commencent toujours par la remise en cause des fondements marxistes du parti ouvrier. Elles privilégient les expériences européennes en train de se faire (tiens donc !) : rappelons que la vieille Europe capitaliste commence à voir se développer les régimes autoritaires, à commencer par l’Italie de Mussolini, qui déboucheront sur le fascisme et la guerre. 

Le planisme dans le syndicalisme confédéré 

« Révolution Constructive » va s’intéresser précisément à la question de la discussion syndicale amorcée dans la CGT dirigée par Léon Jouhaud autour du plan et qui arrive en discussion au congrès de 1935 de l’organisation syndicale réformiste. Rappelons que de 1921 à 1936, suite au refus des réformistes de rejoindre l’Internationale Syndicale Rouge, le courant communiste constituera une CGTU séparée. A travers l’intervention que fait le délégué de l’Union départementale des syndicats confédérés de l’Isère, Alexis Bardin, on comprend que se dessinent d’ores et déjà un tracé politique dans la CGT qui conduiront quelques années plus tard des cadres syndicaux à la charte pétainiste du travail. Ce militant est membre du groupe Bolchévik-léniniste de la SFIO. La situation française se radicalise depuis les émeutes du 6 février 1934 et atteindra son point d’orgue avec la grève générale de juin 1936. Trotsky a préconisé que ses camarades entrent comme courant constitué dans la SFIO. En exil à Domène à côté de Grenoble, il travaille avec ce jeune militant à la rédaction de son intervention au congrès. Point par point il l’aide de manière très pédagogique à déminer l’opération planiste anti ouvrière dans la CGT. Citons deux petits passages : 

« Pour que la nationalisation s'opère, non pas bureaucratiquement, mais révolutionnairement, il faut que les ouvriers y participent à chaque étape. Il faut qu'ils s'y préparent dès maintenant. Il faut qu'ils interviennent dès maintenant dans la gestion de l'industrie et de l'économie tout entière sous la forme du contrôle ouvrier en commençant par leur usine. Le Plan, qui envisage ce contrôle sous la forme de collaboration de classes, en mettant la représentation ouvrière en minorité devant la bourgeoisie (voir conseils d'industrie), prescrit par surcroît que le délégué de chaque catégorie de producteurs doit être nommé par l' « organisation professionnelle ». Nous ne pouvons pas nous faire à cette proposition. Nos syndicats n'englobent malheureusement qu'un douzième ou un quinzième du salariat ; le syndicat n'est pas un but en soi, sa mission est au contraire d'entraîner dans la gestion des affaires publiques toute la masse travailleuse. 

La grève sera profitable aux ouvriers, syndiqués ou non, seulement à la condition que l'avant­garde syndicale entraîne la masse entière dans l'action. Pour l'efficacité du contrôle ouvrier, la même condition est primordiale. C'est pourquoi le comité de contrôle dans chaque usine ne doit pas être composé seulement des délégués du syndicat, c'est­à­dire du quinzième des ouvriers. Non, il doit être élu par tous les ouvriers de l'usine, sous la direction du syndicat. Ce serait là le vrai commencement de la démocratie ouvrière libre et honnête, par opposition à la démocratie bourgeoise corrompue jusqu'à la moelle… » 

La notion « d’organisation professionnelle » signifie une union des « producteurs », ce qui n’est pas autre chose que la mise en place de structures verticales associant le travail au capital. L’antidote c’est l’organisation indépendante des salariés et la pratique la plus large de la démocratie pour exproprier le capital. A la question sous quel régime politique la dite nationalisation pourra s’effectuer, le délégué de l’Isère pose les questions suivantes : 

« … Sous quel régime politique ? 

Qui est ce qui nationalisera les banques, les industries clés, viendra en aide aux paysans, introduira la semaine de quarante heures, en un mot, appliquera le programme de la C.G.T. ? Qui, et comment ? Cette question, camarades, est décisive. Si elle reste sans réponse, le Plan tout entier reste suspendu en l'air. 

C'est dans le paragraphe sur les « Nationalisations industrialisées » que nous trouvons en passant une réponse indirecte et tout à fait étonnante à la question qui nous intéresse. Voilà comment l'objectif même du Plan est défini dans ce paragraphe : « Il s'agit d'établir ( ... ) les modalités techniques d'un programme qui puissent être applicables indépendamment du régime politique. » On se frotte involontairement les yeux une ou deux fois en lisant cette formule invraisemblable. Ainsi, le plan qui doit être dirigé contre les banquiers, les magnats des trusts, contre les quatre­vingt­dix dictateurs de la France et des colonies, le plan qui doit sauver les ouvriers, les paysans, les artisans, les petits commerçants, les employés et les petits fonctionnaires, ce plan serait indépendant du régime politique ? Autrement dit, le gouvernail de l'État peut rester, comme il l'est actuellement, dans les mains des exploiteurs, des oppresseurs, des affameurs du peuple, n'importe, la C.G.T. présente à ce gouvernement son plan de rénovation économique ? Disons­le franchement et ouvertement, cette prétendue indépendance du Plan à l'égard du régime politique annihile totalement sa valeur réelle en le plaçant en dehors de la réalité sociale. » 

La direction de la CGT réformiste, dans une situation qui allait droit à la grève de juin 1936 et à la réunification des deux branches du syndicalisme confédéré, abandonnera le projet planiste. La question va rebondir dans le parti socialiste qui connait un afflux considérable de nouveaux adhérents et si le PCF connait une hémorragie de militants et d’adhérents suite à la stratégie folle de désignation de la social-démocratie comme l’ennemi principal, la démocratie devient une réalité dans le mouvement socialiste. C'est La Bataille socialiste de Ziromski et Pivert, composante dans la tradition de Jules Guesdes, qui va mener l'offensive contre le courant néo-socialiste. Léon Blum et le centre réformiste du parti suivront le mouvement qui poussait le parti socialiste davantage sur sa gauche. Au congrès de 1933 Adrien Marquet fait une intervention sur le thème « ordre, autorité, nation », face à laquelle Léon Blum lui-même se déclare épouvanté. Les néos exclus, ils fondent le Parti Socialiste de France. Désormais il n’y a plus d’ennemis à l’intérieur, et les contradictions qui se développent entre la montée révolutionnaire vers juin 1936 et l’appareil parlementaire continuent de s’approfondir. Marceau Pivert rompt avec le courant guesdiste de Ziromski, tout en refusant les appels de Léon Trotsky et de ses jeunes camarades pour construire un parti révolutionnaire, il fonde avec ses camarades la Gauche Révolutionnaire. Ce courant connaîtra un développement rapide, jusqu’à représenter 25% des mandats de congrès de la SFIO ; ce qui est considérable dans une organisation de type social-démocrate où le dernier mot appartient toujours au groupe parlementaire. 

« Révolution Constructive » ne suivra pas les néo-socialistes dans la scission, ce qui leur permettra de connaître un certain succès de 1933 à 1934 dans la SFIO, jusqu’à finalement la prise du pouvoir par Hitler et les premières mesures de la dictature fasciste contre le mouvement ouvrier allemand. Le pacifisme intégral et l’anticommunisme viscéral de ses membres constituants conduiront un certain nombre d’entre eux au soutien à Vichy, dont l’historien Georges Lefranc. L’influence du planisme va demeurer importante : en septembre 1934, une première conférence internationale se réunit, pas dans une bourse du travail mais à l'abbaye de Pontigny ; des militants belges dont Henri de Man, suisses, italiens et français, les syndicalistes CGT Belin et Lacoste, y élaborent les « thèses de Pontigny », corpus idéologique du corporatisme autoritaire. En décembre 1934, Henri de Man tient une réunion à Paris avec Belin, Lefranc, Vallon (Groupe dit du 9 juillet) et Déat ; il met l'accent sur sa formule de l'« État fort » en précisant que « ce n'est plus par la révolution qu'on peut arriver au pouvoir ». Il faut un Etat qui discipline l’anarchie capitaliste par l’intervention dans l’économie tout en jugulant les revendications ouvrières. Il faut une communauté d’intérêts. L’entreprise est un « bien commun ». 

Ni Gauche, ni droite… un populisme nationaliste 

Fondamentalement la doctrine planiste ou néo-socialiste condamne le libéralisme parce qu’il a institué l’anarchie sociale, elle rejette la lutte des classes qui en est la conséquence directe, et donc le rôle de la classe ouvrière, comme moteur du développement historique : le révisionnisme dans le mouvement ouvrier commence toujours sur cette question. Les planistes voient dans l’association des experts le groupe social en capacité de sortir la société de la crise qu’elle traverse. En 1931 se fonde le courant X-Crise ou « planisme des ingénieurs ». Ses fondateurs Gérard Bardet et André Loizillon associent des personnalités issues de polytechnique pour trouver des solutions aux problèmes économiques des années 1930. Les planistes ne se réunissent pas seulement entre experts mais vont jouer un rôle incontestable dans la superstructure politique, multiplier des liens avec des hommes politiques appartenant aussi bien aux courants de gauche que de droite, et jusqu’à l’extrême droite maurrassienne. 

On revendique le « ni gauche-ni droite » et on souhaite un Etat dirigé par des experts qui dépossède la représentation parlementaire de ses prérogatives. Les planistes proposent la création d’un Conseil des corporations et d’un Conseil d’Etat, institutions qui permettraient de limiter les pouvoirs des députés élus au suffrage universel. 

Intervenant dans la tragédie de la défaite des armées alliées face à l’offensive allemande de juin 1940, le 10 juillet 1940 est soumise à l'Assemblée nationale, incluant à la fois les députés et les sénateurs, une proposition de révision des lois constitutionnelles régissant la Troisième République : il s’agit d’attribuer les pleins pouvoirs constituants au maréchal Philippe Pétain, président du Conseil. C’est Laval qui manœuvre pour faire avaler la pilule. 87 députés refusent, l’arc politique qu’ils représentent est très large. En fait la question de la transmission de tous les pouvoirs au maréchal Pétain divise tous les partis, du PS de Blum à l’extrême droite maurrassienne. Pour faire litière du reste sur les positions qui seront celles aussi bien de Charles De Gaulle que de François Mitterand, c’est bien l’assemblée nationale issue du Front Populaire, moins le PCF qui avait été dissous et un certain nombre d’élus absents à Vichy ce jour-là, qui commet la trahison. Ce faisant ce vote engage la responsabilité historique de la France en tant que telle, notamment dans l’affaire de la rafle du Vel d’Hiv impliquant directement la police d’Etat qui suscite encore aujourd’hui les polémiques que nous savons. 

Lorsque le maréchal Pétain mettra en place son cabinet, c’est naturellement que les planistes et les néo-socialistes y trouveront leur place. Le syndicalisme confédéré est dissous et remplacé par le système des Comités d’organisation (CO), pilotés par des planistes. La charte du travail instaure des corporations par branches d'activité, dans le but d’associer dans la même communauté d’intérêts patrons et ouvriers, et d'éviter ainsi la lutte des classes. La doctrine sociale de l’église servira de prêt à porter idéologique : patrons et ouvriers nous sommes tous des membres du « corps mystique du Christ ». L’Eglise catholique présente à Vichy soutiendra le régime. Le cardinal Gerlier écrira alors: « Car Pétain, c'est la France et la France, aujourd'hui, c'est Pétain ! » Les personnalistes chrétiens de la revue Esprit et son animateur philosophe Emmanuel Mounier seront du cortège. 

Le PPF de Doriot 

Si le planisme s’est surtout développé à partir de la social-démocratie et des tenants de la doctrine sociale de l’église catholique, l’itinéraire de Jacques Doriot entrainant une fraction du courant communiste va être aussi un segment important. Itinéraire fulgurant du maire de Saint Denis qui va passer du combat en 1934 contre le cours ultragauche de la IIIème Internationale, qui voyait dans la social-démocratie un ennemi plus dangereux que le fascisme, au soutien total à Hitler : après avoir fondé la LVF (Ligue des Volontaires Français), il combattra en Russie sous l’uniforme de la Wehrmacht. On va retrouver dans le PPF (Parti Populaire Français) la même dénonciation du libéralisme économique et la nécessité d’une économie dirigée. La corporation y est définie de la manière suivante : 

« Dans la corporation française, le désordre social, la grève revendicative y deviendront inutile, puisque la classe ouvrière saura qu’à chaque moment de l’évolution économique, elle a sa part légitime, et qu’elle est intéressée au développement de cette production… La corporation protégerait délibérément le secteur libre et lui permettrait de résister au secteur protégé. Ensuite la corporation pourrait envisager de prendre certaines mesures de décentralisation industrielle, de démocratisation du capital, qui rendraient moins puissants les grands trusts… » (Citation tirée de Jacques Doriot, de Jean Paul Brunet, page 256) 

On retrouve la référence aux experts : 

« L’ordre nouveau sera l’ordre des cadres, leur victoire sera la victoire de l’intelligence et du courage sur la tyrannie du nombre et celle de l’argent… » (page 257) 

A la veille de la guerre, le PPF, d’abord respectueux de la démocratie républicaine, évoluera vers le corporatisme. Doriot évoquera les « trois leviers essentiels de l’Etat moderne…le conseil des provinces, le conseil des corporations, le conseil de l’empire… La province, la région correspondent aux vieilles traditions nationales de notre pays. Mais c’est surtout dans leur cadre que se regroupent les organisations économiques et sociales, les associations patronales et syndicales, pour lesquelles le département représente un cadre administratif étriqué. Et puis la région permettrait de concentrer les moyens d’action du pays, d’éviter l’éparpillement des efforts ; elles permettraient aux 25 grands commis de l’Etat français de faire une œuvre constructive de longue haleine, où les 90 préfets de la République française, prisonniers des politiciens locaux, ne peuvent réaliser la mise en route que de petits travaux d’intérêt local… »

« …le conseil des provinces françaises aurait donc pour tâche de guider, coordonner, inspirer le travail de nos provinces, auprès du gouvernement » (page 259) 

Effectivement ces propos, outre le fait que le corporatisme remet en cause complètement l’apport révolutionnaire de 1793 – jacobinisme et rôle des départements -, entrent en raisonnante avec la politique économique actuelle et au rôle dévolu aux régions dans la décentralisation administrative, telle qu’elle est menée depuis la première loi Deferre de 1982. 

Marcel Déat, de dérive en dérive vers le soutien au national-socialisme : 

Depuis son exclusion de la SFIO jusqu’à juin 1940, formellement Déat continue de se réclamer du « socialisme ». En 1933 il participe à fonder le Parti Socialiste de France - Union Jean Jaurès qui regroupe des courants réformistes opposés à la fois à l’orientation de Blum et de l’aile gauche de la SFIO, et les néo-socialistes. Un certain professeur de lettres classiques, du nom de Georges Pompidou, rejoindra le courant néo au moment de la rupture avec la SFIO. Un certain Charles De Gaulle, que Déat rencontrera à plusieurs reprises pendant le Front Populaire, écrira de lui :

" Déat a sans aucun doute un grand talent et une haute valeur. C'est de quoi on lui en veut. Mais patience, je crois qu'on le verra remonter et aller très haut." (1) 

Le courant socialiste a toujours été marqué depuis la boucherie de 1914 par le pacifisme : Marceau Pivert et les gauches du parti n’y échapperont pas. Même le PSOP, créé par Pivert et ses camarades lors de l’exclusion de 1938 au congrès de Royan de la SFIO, ne pourra dégager une position commune. Déat combattra dans les années précédant la guerre sur une ligne de pacifisme intégral. Il militera même contre l’antisémitisme du parti nazi allemand mais se ralliera au sionisme. Le 4 mai 1939, Marcel Déat publie dans l'Œuvre l’article "Mourir pour Dantzig ?" qui ralliait la politique anti-interventionniste : « Il ne s'agit pas du tout de fléchir devant les fantaisies conquérantes de M. Hitler, mais je vous le dis tout net : flanquer la guerre en Europe à cause de Dantzig, c'est y aller un peu fort, et les paysans français n'ont aucune envie de mourir pour les Poldèves ». (2) 

Son pacifisme l’amène à soutenir l'armistice du 22 juin 1940 et la nomination de Pierre Laval à la vice-présidence du Conseil. 

En 1942 il va tenter d’unifier les partis collaborationnistes, l’opération visant surtout le PPF de Doriot : nous avons développé précédemment les positions de l’un et de l’autre sur la question sociale, ils étaient manifestement d’accord sur le corporatisme, mais Doriot déclinera l’offre. Dans le même marigot il est toujours difficile de faire coexister deux crocodiles. Déat proclamera le RNP (Rassemblement National Populaire) et constituera un appareil où les postes de responsabilité seront systématiquement attribués à des transfuges du socialisme et du syndicalisme confédéré. Si le parti de Déat n’a pas connu comme tous les partis collaborationnistes un développement populaire de masse, plusieurs courants du mouvement ouvrier ont cherché néanmoins à y faire de l’entrisme. Une partie du PCI (Parti Communiste Internationaliste) sur l’initiative d’Henri Molinier ), Roger Foirier, issu des jeunesses du PSOP de Marceau Pivert, Maurice Déglise, membre du comité central des Jeunesses communistes. Certains nationalistes anticolonialistes nord-africains entrent dans la collaboration avec l’Allemagne nazie qui leur fait miroiter l’indépendance de l’Algérie. Plusieurs dirigeants nationalistes algériens du Parti du peuple algérien (PPA) créé en 1937 par Messali Hadj entrent dans le RNP, pensant que Déat leur servira pour leur propre combat. De bien mauvaises initiatives !

Le 16 mai 1944, Déat entre dans le gouvernement de Pierre Laval comme ministre du travail et de la solidarité nationale. Il défendra une collaboration totale avec l'Allemagne nazie. En 1945, Il s’exile à Turin et sera caché par une institution religieuse où il finira ses jours en 1955, converti au catholicisme… 

Quelques enseignements de cette période… 

Dans le cheminement vers l’application des principes du corporatisme vers le fascisme, il y a effectivement des degrés différents d’implication. Il y a ceux qui iront jusqu’au bout, Déat et Doriot, en feront partie. D’autres comme les personnalistes de Mounier ou le courant social-chrétien qui donnera naissance en 1944 au MRP (Mouvement Républicain Populaire) de Georges Bidault feront le choix d’entrer dans la résistance et de rejoindre le CNR (Conseil National de la Résistance), mais toujours sur la base d’un programme dépassant le clivage gauche-droite. A dire vrai il fallait prendre les moyens d’endiguer le mouvement prolétarien qui ne manquerait pas de se produire au moment de l’effondrement de la machine de guerre nazie. Mais la référence au corpus idéologique du corporatisme et à la doctrine sociale de l’Eglise était intégralement maintenue. On verra dans les articles suivants comment le combat pour appliquer les principes du populisme étranger aux principes sur lesquels s’est constitué le mouvement ouvrier va se modifier et prendre d’autres angles d’attaque. 

Qu’il s’agisse du courant impulsé par Doriot dans le PCF ou des néo-socialistes de la SFIO, il s’agit de cadres politiques du mouvement ouvrier qui ont forgé leur pensée dans le marxisme. N’oublions pas qu’à la veille de la grève révolutionnaire de 1936 le programme officiel de la SFIO reste la dictature du prolétariat, certes aménagé à la sauce Léon Blum qui introduit la différence entre l’exercice (respect de la légalité républicaine) et la conquête révolutionnaire du pouvoir renvoyée aux calendes grecques. Avec une spécificité liée aussi bien aux acquis légués par la révolution française qu’à la place de l’église catholique dans l’histoire de la France, qui est celle de la défense de la laïcité, d’une séparation des églises et de l’Etat qui s’est imposée au système scolaire, puis qui gagnera l’ensemble des services publics. Le congrès de 1929 de la SFIO votera à l’unanimité une résolution laïque qui est un modèle du genre : nationalisation totale du système scolaire et séparation de l’église et de l’Etat assortie d’une position anticléricale et anticapitaliste : 

« Dans sa bataille quotidienne le socialisme trouve devant lui l’église, hostile de même qu’à partir de la révolution française, l’Eglise s’est alliée aux adversaires de droits de l’homme, de la République et de la démocratie, que la papauté n’a pas cessé de les condamner en principe et le clergé de les combattre en fait, de même elle a fait un pacte de naissance dès la naissance du socialisme avec le grand capitalisme. Le capitalisme a mis sa puissance au service des prétentions cléricales, l’Eglise a mis son pouvoir au service du privilège capitaliste… (et plus loin) Pour toutes ces raisons tant doctrinales que politiques, le PS est anticlérical au sens propre du terme, c’est-à-dire résolument opposé aux empiètements de l’Eglise sur tout ce qui n’est pas du domaine de la conscience… »

 Le passage sur les positions planistes conduira cette génération de cadres politiques du mouvement ouvrier, issus du marxisme et du laïcisme, vers une révision idéologique dont le corpus retrouve celui fourni par l‘encyclique « Rerum Novarum » de Léon XIII. L’Eglise condamne le libéralisme car ce dernier a généré l’anarchie et créé les conditions de la révolution sociale. L’Eglise considère l’entreprise comme un « bien commun » dans laquelle patrons et ouvriers (tous deux membres du « corps mystique du Christ ») ont des devoirs réciproques. Le planisme ou néo-socialisme a préparé, étayé, cette contre-révolution idéologique et politique qui trouvera son cadre institutionnel d'application dans la charte du travail de Pétain. 

En cette période qui voit le retour des mouvements populistes, surtout ceux qui prétendent relever la bannière de l’émancipation sociale, tout comme d'ailleurs les néo-socialistes des années 1930 continuaient à se revendiquer du "socialisme" national et autoritaire, il est utile d’avoir une réflexion sur ces heures qui furent les plus sombres de l’histoire du mouvement ouvrier du XXème siècle. 

 

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