Les attaques contre le cœur de la loi de 1905 commencent sous Mitterand

Emmanuel Macron s'est proposé récemment devant un conclave des évêques de France de réparer « le lien abîmé entre l'Église et la République…» Le chef de l'Etat reprend là le fil d'attaques contre la loi de séparation des églises et de l'Etat, dans la continuité de ses prédécesseurs: la primeur revenant à François Mitterand en 1992

C’est la deuxième fois qu’une polémique enfle lorsque la hiérarchie catholique offre le titre honorifique de chanoine du Latran au président de la République en exercice.

Traditionnellement tous les présidents de la Vème République depuis Charles De Gaulle, acceptaient le titre mais tous ne se sont pas rendus dans la basilique du Latran pour la cérémonie : ce fut le cas de Georges Pompidou, François Mitterrand et François Hollande. Ce titre date de 1460 sous Louis XI et a été réactivé par Henri IV après qu'il eût abjuré la religion protestante et reçu l'absolution du pape. Il s’agit historiquement d’un acte d’allégeance de la monarchie de droit divin à l’Eglise catholique : la France est sa fille aînée, selon la formule utilisée par l’Eglise. La révolution française a rompu de fait cette tradition monarchiste, les gouvernements républicains plus exactement l’ont « négligé », pour reprendre le terme employé par le journal clérical « La Croix ». Ce n’est qu’en 1957 sous la présidence de René Coty, que les liens formellement rompus reprennent. Et pour cause, c’est en 1948 sous un gouvernement de la IVème république où sont présents des ministres MRP que la première attaque contre la laïcité est portée, le décret Poinso-Chapuis.  Ce décret du 22 mai 1948 subventionne les associations dirigeant des écoles confessionnelles pour mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, pour des familles ouvrières n’ayant pas les moyens de financer l’éducation de leurs enfants dans les écoles confessionnelles. La SFIO membre du gouvernement s’opposent à ce décret, au nom de la laïcité ; Germaine Poinso-Chapuis est contrainte à la démission le 26 juillet 1948, mais le décret s’applique. Lors du vote, un certain François Mitterand, s’esquive discrètement pour ne pas être obligé de se prononcer.

Vème république, une belle brochette de présidents bonapartistes

Dans la brochette de présidents depuis 1958, c’est encore Jacques Chirac, sous le pontificat de Jean Paul II, qui est le moins pire. Il y a un vieux reste de radicalisme et de gaullisme historique chez lui, c’est moins intolérable que ces « socialistes » issus des sacristies de Vatican II. Le 20 janvier 1996 , dans son allocution à Latran il tient ces propos sur les liens entre l’Eglise et l’Etat :

"Ma présence se veut aussi, Eminence, le gage de relations fécondes, de relations à poursuivre et nourrir entre la France et le Saint-Siège en même temps qu'entre l'Eglise et l'Etat. L'indispensable dialogue, pour difficile voire douloureux qu'il ait pu être dans l'Histoire, ne s'est jamais rompu. A l'épreuve de notre république laïque, passé la méfiance et les craintes, les catholiques de France savent désormais pouvoir vivre en citoyens sans rien renier de leur foi. Mieux, ils ont la conviction d'apporter leur pleine et généreuse contribution à la communauté nationale. Ils s'y emploient, je le sais, avec passion et avec loyauté."

Effectivement la République bourgeoise, lorsqu’elle était laïque, n’a jamais demandé aux citoyens de renier leur foi religieuse : ils peuvent librement la manifester, pour autant que son expression ne s’oppose pas aux règles de vie commune.

Par contre c’est le 20 janvier 2007 que le président Sarkozy infléchit le discours des chefs de l’Etat sous la Vème république dans le sens de la réaction la plus noire, reprenant à son compte le concept de « laïcité positive » défendu par le pape Benoit XVI. Il y disserte longuement sur l'idée que "les racines de la France sont essentiellement chrétiennes", tournant le dos de ce fait à l’héritage de la philosophie des Lumières, dont se sont largement inspirés les hommes qui ont fait la grande révolution bourgeoise. Il déchaîna les critiques avec sa fameuse formule :"Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur." A l’époque Jean Luc Mélenchon qui est encore au PS mène l’offensive contre cette volonté de tourner la page de la loi de 1905. Il anime une tenue massivement suivie du Grand Orient de France qui est publiée ensuite largement sous le titre : « Réplique au discours de Nicolas Sarkozy chanoine du Latran »  Au-delà de l’aspect fidélité à l’esprit de la loi de 1905, il y dénonce le ralliement de Nicolas Sarkozy aux thèses de l’extrême droite américaine et de son idéologue en titre Samuel Huntington : le concept de « choc des civilisations » signifie l’entrée dans une ère où les religions définissent les personnes, les modes de vie et les relations internationales. Une manière de camper le conflit entre la civilisation chrétienne et l’Islam. A l’époque, c’était du bon Mélenchon : on va voir comment les choses vont évoluer avec ses ralliements au populisme.

Macron, le petit roquet qui aboie toujours plus fort que le précédent, a fait encore mieux. Il affirme que : « La religion est partout dans la société. Nous avons anthropologiquement, ontologiquement*, métaphysiquement besoin de la religion.» Ceci est un heureux complément réactionnaire au discours tenu le 9 avril 2018 devant les évêques de France au Collège des Bernardins,, où il se propose de réparer « le lien abîmé entre l'Église et la République…» Dans l’Europe néo-libérale, avec l’héritage des lois laïques et la séparation de 1905, la France est encore ce vilain petit canard qu’il faut mettre au pas. Macron appelle à son secours ce vieux parti clérical, qui est toujours gavé de subventions publiques, pour que ses ouailles viennent à ses côtés : « Ne renoncez pas à cette Europe dont vous avez nourri le sens ; ne laissez pas en friche les terres que vous avez ensemencé. » Il rappelle là les véritables origines cléricales et vaticanes de l’Union Européenne, ses traités fondés sur le principe de subsidiarité et son drapeau étoilé, symbole du culte marial.

Remontons aux racines de cette dérive réactionnaire qui nous ramène un siècle en arrière.

Qu’est ce que la loi de 1905 ? Dans la démocratie petite bourgeoise, dont les courants maçonniques marqués à gauche, elle est le pacte social qui a permis que la citoyenneté l’emporte sur les appartenances communautaires, le droit de croire ou de ne pas croire à une vérité révélée, de pratiquer la religion de son choix dans le cadre d’une liberté d’ordre privé : la république bourgeoise est indifférente aux opinions des citoyens. La liberté absolue de conscience proclamée dans l’article 1 a pour conséquence dans l’article 2 le fait que la république ne salarie ni ne subventionne aucun culte. Suivront une série de dispositions propres à un divorce qui mettent fin au régime concordataire et qui concernent l’aide matérielle que l’Etat bourgeois républicain apportait à la hiérarchie catholique. L’Etat fait obligation à l’Eglise de constituer des associations « cultuelles » pour gérer son patrimoine : les associations constituées sur le modèle de la loi de 1901, si elles sont ouvertes à tous les citoyens, le précise dans l’article 1 de leurs statuts ; à ce titre elles peuvent recevoir des subventions des collectivité publiques. Pas les associations « cultuelles ».

Une méthode fréquente sous les gouvernements « socialistes », détourner la loi de 1905. Les édifices du culte construits avant la proclamation de la loi de 1905 continueront à recevoir des subsides des collectivités publiques, notamment des mairies, pour ce qui concerne strictement l’entretien extérieur des édifices, les murs et les toitures. Pour le reste, les frais sont à la charge des fidèles auxquels l’Etat fait obligation de constituer des associations dites « cultuelles » aux fins d’entretenir leur patrimoine. Pour les édifices construits après 1905, tout est à la charge des fidèles. Font exception les édifices classés monuments historiques et qui rentrent dans le patrimoine artistique et, à ce titre, peuvent recevoir des fonds publics. Dans la période récente, sous les régimes de droite et de gauche de la Vème république, on a vu que toutes sortes de ruses administratives ont été inventées pour remettre en cause le régime libéral de séparation : par exemple pousser à la constitution d’associations « culturelles », en lieu et place d’associations « cultuelles », pour permettre la subvention publique. Ou encore accorder des baux emphytéotiques aux représentants d’un culte qui leur permettent d’avoir la jouissance d’un terrain pour 33 ans renouvelables pour y construire un édifice du culte.

Le financement public partiel de la cathédrale d’Evry, une rupture historique de la loi de 1905… sous Mitterand.

Un exemple célèbre: depuis 1905 il ne s’était pas construit de cathédrale en France. C’est, sous un gouvernement présidé par François Mitterand, Jack Lang  (2) étant ministre de la culture, que l’Etat en contournant la loi de 1905 a accordé un demi-milliard de francs à la construction de cet édifice, sous couvert d’aide à un musée d’art sacré attenant au local de l’édifice. Sur le plan architectural la symbolique politique de l’édifice est tout à fait conforme au pacte historique contenu dans le mitterandisme : une colonne tronquée  surmontée d’une croix, représentant l’accord entre la culture laïque (en l’occurrence maçonnique) et la culture chrétienne… Le mitterandisme… une douce obstination jésuitique !(1)

Avec cette affaire la porte a été largement ouverte aux représentants des autres cultes pour qu’ils sollicitent les collectivités publiques et obtiennent par le biais de détournements de la loi de 1905 des subventions.

Le financement public des religions est incompatible avec la loi de 1905

 Le concordat abrogé de fait par la loi de 1905 resurgit avec le coup d’Etat bonapartiste de De Gaulle en 1958 : l’aide à l’enseignement privé catholique depuis la loi Debré de 1962 consacrera un accord entre le trône du monarque « républicain » et l’autel. Tous les gouvernements de la Vème république le défendront et l’amplifieront, ce qui est de fait une remise en cause de la loi de 1905. Le bonapartisme a besoin d’une « gendarmerie spirituelle », pour reprendre le mot de Marx. Bien sûr Macron veut revenir sur ce qui a « abimé » les rapports de l’Eglise et de l’Etat en prolongeant le concordat gaulliste, mais la palme d’or du reniement revient aux gouvernements de François Mitterand, singulièrement celui issu de la présidentielle de 1981 : la loi Savary d’unification des services publics et privés catholiques posait dans son préambule un principe : la religion concourt au service public. Si la loi Savary n’a pas pu s’appliquer jusqu’au bout, compte tenu des germes de guerre civile qu’elle générait dans le pays, les gouvernements de droite ou de gauche qui ont suivi n’ont fait qu’en reprendre la logique profonde. La question des départements sous statuts d’exception, Alsace et Moselle, législation héritée de l’occupation allemande dans l’héritage de Bismarck, revient  régulièrement dans le débat public : les ministres des différents cultes, à l’exception des imams (tiens donc !) , sont payés par l’Etat, de même l’enseignement religieux est obligatoirement dispensé dans les écoles publiques : une dérogation plus récente permet sur demande écrite des familles de le remplacer par un enseignement de la morale. Michel Rocard premier ministre avait fait cette proposition ultra réactionnaire, avec ses affidés de la centrale jaune CFDT, pour régler la question des départements sous régime d’exception, de généraliser le concordat à tout le territoire républicain… les néo-socialistes vont jusqu’au bout de la liquidation! Et Macron poursuit sur la base des « acquis » néo-socialistes…

L’Etat bonapartiste et les consistoires… une logique concordataire

Par ailleurs, Napoléon 1er dont le régime, en rupture avec la révolution française, était concordataire avait imposé aux juifs un mode de représentation face aux pouvoirs publics copié sur les relations de l’Etat concordataire avec la hiérarchie catholique. Le consistoire est une obligation du premier empire qui ne signifie rien pour les citoyens de confession israélite, puisque leur religion n’a pas de hiérarchie. La même démarche sera reprise avec Jean Pierre Chevènement, puis avec Nicolas Sarkozy, à l’encontre des citoyens de confession musulmane pour un Islam de France. L’Etat n’a pas à entrer dans des considérations religieuses, voire dans l’organisation d’un culte déterminé. En démocratie bourgeoise la loi suffit pour protéger la liberté de tous. Ce qui n’est pas interdit par la loi relève de la liberté privée.

Il faut revenir à la manière dont le mouvement ouvrier avait commencé à régler cette question

Dans l’abondante littérature produite régulièrement sur 1905, beaucoup font de la philosophie et oublient l’essentiel : la puissance publique ne doit plus financer les religions. Les reniements sous la Vème république bonapartiste, traduisent le fait que la bourgeoisie a totalement remis en question son propre programme libéral (3) . Déjà Marx pense la question de la sécularisation de l’Etat et de l’instruction publique comme le combat du mouvement ouvrier appliquant le programme libéral que la bourgeoisie tarde à appliquer. Marx saluera le fait que la Commune de Paris réglera d’emblée cette affaire en séparant l’Eglise et l’Etat et retirera la subvention publique aux écoles congréganistes. Il écrira : « la Commune renvoie les prêtres à la solitude de la prière à l’instar de leurs prédécesseurs les apôtres… » Les premières dispositions prises par la révolution russe de 1917 porteront sur la séparation du synode orthodoxe et de l’Etat et sur le retrait du financement des écoles religieuses ; s’y ajouteront d’autres dispositions liées au fait que la république ouvrière naissante se débarrasse de ce qui lie la puissance publique à la religion d’Etat : l’égalité hommes-femmes, l’institution du mariage civil et du divorce… Et lorsque Jean Jaurès contribue à régler la question de la séparation qui renvoie la religion au domaine de la vie privée, c’est dans le but de s’attaquer en socialiste à la question sociale. Il faut en finir avec le radicalisme bourgeois qui utilisait l’anticléricalisme pour diviser le front de classe, le rassemblement des classes opprimées des campagnes derrière la classe ouvrière. En finir avec la diversion que constitue la question religieuse, pour que, disait Jaurès, « la démocratie puisse se donner tout entière à l’œuvre immense et difficile de réforme sociale»  Cette question doit être actualisée et repensée par rapport à l’Islam aujourd’hui. Dans une période où les représentations officielles du mouvement ouvrier ont non seulement tourné le dos aux revendications laïques, mais ont mené à bien l’application du programme bonapartiste, permettant à des monstruosités du type Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron de prospérer. En ce domaine tout est à reconstruire. Quelle force aujourd’hui dans un mouvement ouvrier -   l’ancien se décompose et le nouveau n’est pas encore né – est en capacité de relever le gant de ce combat. En attendant prospèrent les monstres.

Notes :

(1)La colonne tronquée ou brisée est le symbole maçonnique du caractère écourté de la vie humaine et de l’œuvre partiellement accomplie : on en observe des spécimens dans les cimetières ou sur les monuments aux morts.

(2)Jack Lang :  ministre de la culture de mai 1981 à mars 1986, puis de mai 1988 à mars 1993. C’est durant son second ministère. Sa construction est commencée en 1992 et se termine en 1995, puis elle reçoit la consécration de Jean Paul 2, le pape de l’Opus Dei, en 1997.

(3) Nous prenons le concept de libéralisme au sens classique du terme : un régime de libre concurrence, certes, mais, contrairement aux Saint Simoniens qui sont indifférents à la forme de l’Etat, qui garantit aux citoyens un certain nombre de libertés démocratiques, dont celle d’exercer librement  sa pensée en dehors de la théologie.

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